‹ Œuvres de RabelaisChapitre 84 sur 231 · DE L ADOLESCENCE DE GARGANTUA · texte numérisé non relu

DE L ADOLESCENCE DE GARGANTUA

Gargantua, depuis les troys jusques à cinq ans, feut nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son père, et celluy temps passa comme les petit z enfans du pays, c'est assavoir : à bo^Te, manger et dormir; à manger, dormir et boyre; à dormir, boyre et manger.

Tousjours se vaultroit par les fanges, se mascaroit le nez, se chaffourroit le visage, aculoyt ses souliers, baisloit souvent aux mouches, et couroit voulentiers après les parpaiilons, desquelz son père tenoit l'empire. Il pissoit sus ses souliers, il chyoit en sa chemise, il se mouschoyt à ses manches, il mourvoit dedans sa soupe et patroilloit par tout lieu et beuvoit en sa pantoufle, et se frottoit ordinairement le ventre d'un panier. Ses dents aguysoit d'un . abot, ses mains lavoit de potaige, se pignoit d'un goubelet, se asseoyt entre deux selles le cul à terre, se couvroyt d'un sac mouillé, beuvojrt en mangeant sa souppe, mangeoyt sa fouace sans pain, mordoyt en riant, ri oit en mordant, souvent crachoyt au bassin, petoyt de gresse,

pissoyt contre le soleil, se cachoyt en l'eau pour la pluye, battoyt à froid, songeoyt creux, f aisoyt le succi'é, escorchoyt le renard, disoit la patenostre du cinge, reiournoitàses moutons, tournoyt les truies au foin, battoyt le chien devant le lion, mettoyt la charrette devant les bœufz, se grattoyt où ne luy demangeoyt poinct, tiroit les vers du nez, trop embrassoyt et peu estraignoyt, mangeoyt son pain blanc le premier, ferroyt les cigalles, se chatouilloyt peur se faire rire, ruoyt très bien en cuisine, f aisoyt gerbe de feurre aux dieux, f aisoyt chanter Magnificat à matines et le trouvoyt bien à propous, mangeoyt choux et chioyt pourrée, cognoissoyt mousches en laict, faisoyt perdre les pieds aux m.ousches, ratissoyt le papier, chaffourroyt le parchemin, guaignoyt au pied, tiroyt au chevrotin, comptoyt sans son houste, battoyt les buissons sans prendre les ozillons, croioyt que nues fussent pailles d'arain, et que vessies fussent lanternes, tiroyt d'un sac deux moustures, faisoyt de l'asne pour avoir du bren, de son poing faisoyt un maillet, prenoit les grues du premier sault, ne vouloyt que m^aille à maille on feist les haubergeons, de cheval donné tousjours regardoyt en la gueulle, saultojTt du coq à l'asne, mettoyt entre deux verdes une meure, faisoyt de la terre, le foussé, gardoyt la lune des loups; si les nues tombcient, esperoit prendre les alouettes, faisoyt de nécessité vertu, faisoyt de tel pain souppe, se soucioyt aussi peu des raitz comme des tonduz, tous les matins escorchoit le renard . Les petitz chiens de son père mangeoient en son escuelle; luy de mesmes mangeoit avecques eux. Il leurs mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez; il leur souffloit au cul, ilz luy leschoient les badigoinces.

Et sabez quey, hillots? Que mau de pire vous bjnre ! Ce petit paillard tousjours tastonoit ses gouvernantes cen dessus dessoubz, cen devant derrière, — harry bomTiquet ! — et desja commençoyt exercer sa braguette, laquelle un chascun jour ses gouvernantes ornoient de beaulx boucquets, de

beaulx rubans, de belles fleurs, de beaulx fiocquars, et passoient leur temps à la faire revenir entre leurs mains, comme un magdaleon d'entraict, puis s'esclaffoient de rire quand elle levoit les aureilles, comme si le jeu leur eust pieu.

L'une la nommoit ma petite dille, l'aultie ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possouer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude esbat roidde et bas, mon dressouoir, ma petite andoille vermeille, ma petite couille bredouille. « Elle est à moy, disoit l'une. — C'est la mienne, disoit l'aultre. — Moy, disoit l'aultre, n'y auray je rien? Par ma foy, je la couperay doncques. — Ha couper ! disoit l'autre, vous luy feriez mal, Madame; coupez vous la chose aux enfans? Il seroyt Monsieur sans queue. »

Et, pour s'esbattre comme les petits enfans du pays, luy feirent un beau virollet des aesles d'un mouhn à vent de Myrebalays.

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