SCENE PREMIERE
ANTIGONE, HEMON,
QUoi , vous me rerufèz vôtBe aimable préfènce, Après un an entier de fupplice 8c d'abfènce? Ne m'avez-vous, Madame, appelle près de vous , Que pour m'ôter lî-tôt un bien qui m'eft il doux ?
Et voulez-vous fi-tôt que j'abandonne un Frère? Ne dois- je pas au Temple accompagner ma Mère? Et dois-je préférer au gré de vos fbuhaits, Le foin de vôtre amour à celui de la Paix ?
Madame , à mon bon-heur c'eft chercher trop
d'obflacles, Ils iront bien fans nous confiilter les Oracles. Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux
yeux, De l'état de fbn fort interroge fès Dieux. Puis-je leur demander fans être téméraire, S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire? Souffrent-ils uns couroux mon ardente amitié ? Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié? Durant le trifte cours d'une abfence cruelle , Avez-vous fbuhaité que je fufïè fidelle? S ongiez-vous que la mort menaçoit loin de vous
Un
Un Amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux ? Ah ! d'un il bel Objet quand une ame eit bleilee , Quand un cœur jufqu'à vous élevé là peniee, Qu'il eft doux d'adorer tant de divins appas? Mais au fli que l'on fbuffre en ne les voyant pas! Un moment loin de vous me duroit une année, J'aurois fini cent fois ma trifte deflinée , Si je n'eufîè longe jufques à mon retour , Que mon éloignement vous prouvoit mon amour: Et que le ibuvenir de mon obéïftànce Pourroit en ma faveur parler en mon abfence , Et que penfànt à moi , vous penlèriez auilî Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainii.
Oui, je Pavois bien crû qu'une ame fi ridelle Trouveroit dans l'abfènce une peine cruelle. Et iï mes fèntimens fè doivent découvrir , Je fbuhaittois , Hemon , qu'elle vous fît fbufrKr , Et qu'étant loin de moi , quelque ombre d'amertume Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.
Mais ne vous plaignez pas , mon cœur chargé
d'ennui^ Ne vous fbuhaitoit rien qu'il n'éprouvât en lui. Sur tout depuis le temps que dure cette guerre , Et que de gens armez vous couvrez cette terre, O Dieux ! à quels tourmens mon cœur s'eft vu
fournis , Voyant des deux cotez fès plus tendres amis ! Mille objets de douleur déchiroient mes entrai!-
les.
J'en voyois 8c dehors 8c dedans nos murailles , Chaque afiaut à mon cœur livroit mille combats, Et mille fois le jour je ibuitrois le trépas.
He-
Mais enfin qu'ai-je fait en ce malheur extrême , Que ne m'ait ordonné ma Princefîè elle-même ? J'ai fuivi Polinice , 6c vous l'avez voulu, Vous me l'avez prefcrit par un ordre abfolu. Je lui vouai dès-lors une amitié tincére , Je quittai mon Pais , j'abandonnai mon Père, Sur moi par ce départ j'attirai fon courroux, Et pour tout dire , enfin , je m'éloignai de vous.
Je m'en fbuviens, Hémon, & je vous fais juftice. C'eit. moi que vous fèrviez en ièrvant Polinice ; Il m'étoit cher alors comme il eft aujourd'hui , Et je prenois pour moi ce qu'on faifoit pour lui. Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre
enfance , Et j'avois fur fon cœur une entière puifîànce; Je trouvois à lui plaire une extrême douceur , Et les chagrins du Frère étoient ceux de la Sœur. Ah ! iî j'avois encor fur lui le même empire, Il aimeroit la Paix , pour qui mon cœur fbupire. Nôtre commun mal-heur en lèroit adouci ; Je le verrois , Hémon , vous me verriez auiTi.
De cette affreufe guerre il abhorre l'image. Je l'ai vu foûpirer de douleur Se de rage , Lors que pour remonter au Trône paternel , On le força de prendre un chemin ii cruel. Eiperons que le Ciel touché de nos mifères , Achèvera bien-tôt de réunir les Frères j Puine-t-il rétablir l'amitié dans leur cœur, Et conièrver l'amour dans celui de la Sœur !
Helas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage Ne lui foit plus aiié que de calmer leur rage ; Je les connois tous deux , & je répondrois bien
Que
Que leur cœur , cher Hémon , eft plus dur que le
mien.
Mais les Dieux quelquefois font de plus grands
miracles,