‹ Œuvres de RacineChapitre 29 sur 197 · ANTI60NE · texte numérisé non relu

ANTI60NE

Il eft trifte , 8c j'en connois la eaufè. C 7 Ay

Si iiç FRERES ENNEMIS.

Au courroux <iu Vainqueur la mort du Roi fex-

pofc.

Ê'eil de tous nos malheurs l'auteur pernicieux.

ANT1GONE, CRECh, AT TALE,' OLYMPE.

C R-E O Ni

MAdame , qu'ai-je appris ai entrant dans ces lieux?

Eft-il vrai que la Reine. . .

Oui , Créon , elle eft morte.

O Dieux ! puis-je lavoir de quelle étrange forte Ses jours infbrtunez. ont éteint leur flambeau ?

Olympe.

Elle-même, Seigneur, s'ell ouvert le tombeau, Et s'étant d'un poignard en un moment &àfe, Elle en a terminé ihs malheurs Se & vie.

EUe a lu prévenir la perte de fon Fils.

Ah! Madame, U eft vrai que les Dieux ennemis.,,

N'imputer qu'a vous iêul la mort du Roi mor

Frère , Et n'en acculez point la cekfte colère. A ce combat ratai vous lèul l^avez conduit, îla crû vos conieijs, û mort en eft le fruit. Aiuû de leurs flatteurs \qs Rois ibntiçs victimes,"

Vous

Vous avancez, leur perte en approuvant leurs cri-

jrrces.

De la chute des Rois vous êtes les Auteurs , Mais les Rois en tombant entraînent leurs flatteurs.

Vous le voyez , Creon , fà diigrace mortelle Vous eft funefte autant qu'elle nous eft cruelle: Le Ciel en le perdant s'en eft vangé fur vous , Et vous avez, peut-être à pleurer comme nous.

Creon.

Madame , je l'avoue , Se les deftins contraires , Me font pleurer deux Fils ii vous pleurez deux Frères.

Mes Frères ôc vos Fils! Dieux! que veut cedif-

cours ?

Quelqu autre qu'Eteocle a-t-il fini fes jours?

Creon.

Maïs ne fàvez-vous pas cette fàngknte hiftoirer

J'ai m que Polinice a gagné la Viâoire. Et qu'Hémon a voulu les fèparer en vain.

Creon.

Madame , ce combat eft bien plus inhumaine i Vous ignorez encor mes pertes & les vôtres. Mais helas! apprenez les unes &: les autres.

Rigoureufè Fortune , achevé ton courroux. Ah i làns doute voici le dernier de tes coups.

Creon.

Vous avez vu , Madame , avec quelle furie Les deux Princes ibrtoient pour s'arracher ia vie. Que d'une aroeur égale ils fuyaient de ces lieux:, Et -que jamais leurs cœurs ne s'accordèrent

mieux.

La foif de k baigner dans te iàng de -leur Frese,

Fat»

Faifoit ce que jamais le fàng n'avoit iû faire.

Par l'excès de leur haine ils fèmbloient réunis ,"

Et prêts à s'égorger ils paroiiîbient amis.

ils ont choiii d'abord pour leur champ de bataille, v

Un lieu près des deux camps , au pied de la muraille.

Ceft là que reprenant leur première fureur ,

Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur.

D'un gefte menaçant , d'un œil brûlant de rage ,

Dans le fèin l'un de l'autre ils cherchent un paûa-

Et la feule fureur précipitant leurs bras, Tous deux femblent courir au devant du trépas. Mon Fils qui de douleur en foûpiroit dans l'ame, Et qui & iouvenoit de vos ordres , Madame , Se jette au milieu d'eux , 8c meprifè pour vous Leurs ordres abfblus qui nous arrêtaient tous. Il leur retient le bras, les repouflè, les prie, Et pour les feparer s'expoiè à leur furie. Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours , Et ces deux Furieu^ fè raprochent toujours. Il tient ferme pourtant Se ne perd point courage. De mille coups mortels il détourne l'orage, Jufqu'à ce que du Roi le fer trop rigoureux , Soit qu'il cherchât fon Frère , ou ce Fils malheureux, Le renverfè à iès pieds prêt à rendre la vie,

Et la douleur encor ne me l'a pas ravie!

J'y cours, je le relevé, & le prens dans me6 bras, Et me reconnoiflànt , je meurs , dit-il tout bas , Trop heureux d'expirer pour ma belle Erincejfe : En vain à mon fecours votre amitié s'emprejfe, Ceft a tes furieux que vous devez, courir,

Se*

TRAGEDIE. 6ç

Stparez-ks , mon F ère , $» me letijfez mourir.

Il expire à ces mots. Ce barbare ipeclacle

A leur noire fureur n'apporte point d'obftacle,

Seulement Polinice en paroît affligé ,

Attms Hémon, dit-il, tu vas être vangé,

En effet , là douleur renouvelle fà rage ,

Et bien-tôt le combat tourne à ion avantage.

Le Roi frappé d'un coup qui lui perce le liane ,

Lui cède la victoire , & tombe dans ion iâng.

Les deux Camps aufli-tôt s'abandonnent en proie,

Le nôtre à la douleur & les Grecs à la joie>

Et le Peuple allarmédu trépas de ion Roi, -

Sur le haut de les tours témoigne ion émoi.

Polinice tout fier du fuccès de ion crime,

Regarde avec plaifir expirer ià victime,

Dans le iàng de ion Frère il ièmble iè baigner.

Et tu meurs , lui dit-il , & moi je vêtis régner.

Regarde dans mes mains l'Empire &> la victoire ,

Va rougir aux Enfers de l'excès de ma gloire ,

Et pour mourir encore avec plus de regret ,

Traître , fonge en mourant que tu meurs mon Sujet*

En achevant ces mots d'une démarche fiere ,

Il s'approche du Roi couché fur la poufliere,

Et pour le deiàrmer il avance le bras. s.

Le Roi qui ièmble mort obièrve tous fès pas.

11 le voit , il l'attend, Se ion ame irritée,

Pour quelque grand deflèin ièmble s'être arrêtée.

L'ardeur de iè vanger flate encor iès defirs ,

Et retarde le cours de iès derniers ibupirs.

Prêt à rendre la vie il en cache le refte ,

Et ià mort au Vainqueur e.z un piège funefte.

Et dans l'inftant fatal que ce Frère inhumain

Lui veut ôter le fer qu'il tenait à la main ,

Il lui perce le cœur , & ion ame ravie

En achevant ce coup abandonne la vi e.

Polinice frappé pouiïè un cri dans les airs ,

Et

66 LES TRIERES ENNEMIS.

Et fon ame en courroux s'enfuit dans les Enfers. Tout mort qu'il elï , Madame , il garde fà co

1ère, Et l'on diroit qu'encore il menace fon Frère. Son viiàge où la mort a répandu lès traits Demeure plus terrible 6c plus fier que jamais.

Fatale ambition , aveuglement funefte !

D'un Oracle cruel fuite trop manifefte !

De tout le iàng Roial il ne refte que nous ,

Et plût aux Dieux , Créon , qu'il ne reftât qcu

vous, Et que mon defefpoir prévenant leur colère , Eût lùivi de plus près le trépas de ma mère !

Il eft vrai que des Dieux le courroux embrafé , Pour nous taire périr fèmble s'être épuifë. Car enfin fà rigueur, vous le voyez , Madame , Ne m'accable pas moins qu'elle afflige vôtr<

ame.

En m'arrachant mes Fils...

Ah ! vous régnez , Créon Et le Thrône aiiement vous confole d'Hémon. Mais laiflèz-moi de grâce un peu de iblitude , Et ne contraignez point ma trille inquiétude. AurTi-bien mes chagrins pailèroient jufqu'a vous , Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux. Le Thrône vous attend , le Peuple vous appelle. Goûtez tout le plaiiîr d'une grandeur nouvelle. Adieu , nous ne faiibns tous deux que nous gê-

ner.

Je veux pleurer, Créon, 5c vous voulez régner.

C r E o n , arrêtant Antigone.

Ah! Madame, régnez 6c monteziùr leThrônc,

Ce

TRAGEDIE. 6y

Ce haut rang n'appartient qu'à l'illuftre Antigone.

Il me tarde déjà que vous ne l'occupiez. La Couronne eft a vous.

]e la mets à vos pie's,

Je la refuferois de la main des Dieux même, Et vous oièz, Creon, m 'offrir le Diadème ?

je (ai que ce haut rang n'a rien de glorieux, Qui ne cède a l'honneur de l'offrir à vos yeux. D'un il noble deflin je me connois indigne. Mais fi l'on peut prétendre à cette gloire infigne, Si par d'illuftres faits on la peut mériter , Que faut-il faire enfin , Madame ?

M'imiter.

Que ne ferois-je point pour une telle grâce! Ordonnez feulement ce qu'il faut que je rafle» Je fuis prêt. . .

A n t î g o n e «; s'en allant.

Nous verrons.

Creon la [nïvant.

J'attens vos loix ici, ANTiGONEew s'en allant.

Attendez.

s CE-

é8 LES FRERES ENNEMIS.

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