‹ Œuvres de RacineChapitre 62 sur 197 · T4-8 A N D R O M A J^U JE · texte numérisé non relu

T4-8 A N D R O M A J^U JE

Prefqu'aux yeux de l'Epire, écarta nos Vaiflèaux Combien dans cet exil ai-je fbuflèrt d'allarmes , Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes : Craignant toujours pour vous quelque nouvcc

danger , Que ma triife amitié ne pouvoit partager. Sur tout je redoutois cette mélancolie Où j'ai vu ii long-temps vôtre ame enlèvelie. Je craignois que le Ciel, par un cruel lècours, Ne vous offrît la mort , que vous cherchiez toi

jours.

Mais je vous voi, Seigneur, 6c 11 j'oie le dire, Un deftin plus heureux vous conduit en Epire, Le pompeux appareil qui fuit ici vos pas , N'eft point d'un malheureux qui cherche le tri

pas.

Helas ! qui peut {avoir le deflin qui m'ameine ? L'amour me fait ici chercher une Inhumaine. Mais qui lait ce qu'il doit ordonner de mon for Et ii je viens chercher, ou la vie, ou la mort?

Quoi! vôtre ame à l'Amour, en efclave aflèrvie:

Se repofo fur lui du loin de vôtre vie ?

Par quel charme , oubliant tant de tourmens ibu

ferts , Pouvez-vous confentir à rentrer dans fès fers ? Penlèz-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable, Vous prépare en Epire un fort plus favorable ? Honteux d'avoir poufle tant de vœux fiiperflus, Vous l'abhorriez. Enfin , vous ne m'en parliez plu: Vous me trompiez, Seigneur.

Je me trompois moi-mêmt Ami , n'accable point un malheureux qui t'aime. T'ai-je jamais caché mon cceur 2c me$ deiïrs ?

Ti

Tu vis naître ma flàme £c mes premiers fbûpirs. 'Lnnn quand Meneias diipoià de & Fille In faveur de Pyrrhus, vengeur de fi Famille, Tu vis mon delelpoir , 8c tu m'as vu depuis Traîner de mers en mers ma chaîne 6c mes ennuis.

e te vis à regret en cet état funerle , 'rêt à fuivre par tout le déplorable Orefïe, Toujours de ma fureur interrompre le cours , it de moi-même enfin me lauver tous les jours. vîais quand je me ibuviens , que parmi tant d'aï-

larmes

-lermione à Pyrrhus prodiguoit tous fes charmes » Tu fais de quel courroux mon cœur alors épris /ou lut , en l'oubliant , punir tous fès mépris, e fis croire , & je crûs nia victoire certaine. e pris tous mes transports pour des transports de

I haine ;

Deteftant fès rigueurs, rabainànt fès attraits, [e défiois fès yeux de me troubler jamais. Voila comme je crûs étoufier ma tendreûc. En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce, Et je trouvai d'abord fès Princes raflèmblez , j^u'un péril aflèz grand fèmbloit avoir troublez. j'y courus. Je peniai que la Guerre, 8c la Gloire, De fbins plus importans rempliroient ma mémoire} Que mes fèns reprenant leur première vigueur, L'Amour acheveroit de fbrtir de mon Cœur. Mais admire avec moi le Sort dont la pourfuite Me fait courir alors au piège que j'évite. J'cntens de tous cotez qu'on menace Pyrrhus. Toute la Grèce éclate en murmures confus. On iè plaint qu'oubliant fbn fàng , 8c fà promené , Il élevé en fà Cour l'Ennemi de la Grèce, Aftyanax, d'Hector jeune 8c malheureux Fils,

G 4. Refte

Ij-o A N D R O M A JS^U E.

Refte de tant de Rois fous Troye enfeveJis.

J*apprens que ponr ravir fbn enfance au fupplice,

Andromaque trompa l'ingénieux Ulyflc;

Tandis qu'un autre Enfant arraché de fès bras,

Sous le nom de ion Fils fut conduit au trépas.

On dit, que peu feniible aux charmes d'Hermione,

Mon Rival porte ailleurs ion cœur 8c fà couronne?

Menelas, fans le croire, en paroît affligé,

Et le plaint d'un Hymen ii long-temps négligé.

Parmi les déplaiilrs où Ion ame fè noyé,

ïl s'élève en la mienne une fècrette joye,

[e triomphe ; 8c pourtant je me flatte d'abord

Que la feule vengeance excite ce transport.

Mais l'Ingrate en mon cœur reprit bien tôt fà

place , De mes reux mal éteints je reconnus la trace , je fèntis que ma haine alloit finir fbn cours, Ou plutôt je fèntis que je l'aimois toujours. Ainli de tous les Grecs je brigue le fufïrage. On m'envoye à Pyrrhus. J'entreprens ce voyage. Je viens voir li l'on peut arracher de fès bras Cet Enfant , dont la vie allarme tant d'Etats. Heureux li je pouvois, dans l'ardeur qui me preflè, Au lieu d'Aftyanax lui ravir ma Princeiîè ! Car enfin n'attens pas que mes feux redoublez , Des périls les plus grands' puiûent être troublez , Puis qu'après tant d'efforts ma reiiftance efl vaine, Je me livre en aveugle au deftin qui m'entraîne. J'aime, je viens chercher Hermione en ces lieux, La fléchir , l'enlever , ou mourir à fès yeux. Toi qui connois Pyrrhus , que penfès-tu qu'il faiîè ? Dans là Cour , dans ion cœur , di-moi ce qui ip

pailè.

Mon Hermione encor le tient-elle afîèrvi? Me rendra-t-il , Pylade , un bien qu'il m'a ravi ;

Py-

TKAGEBI2 ifi

; vous abulèrois , fi j'oibis vous promettre u'entre vos mains , Seigneur , il voulût la remettre, on, que de là conquête il paroifie flatté. dut la Veuve d'Hector fès feux ont éclaté, l'aime. Mais enfin cette Veuve inhumaine 'a payé julqu'ici lbn amour que de haine. t chaque jour encore on lui voit tout tenter , dut fléchir là Captive , ou pour l'épouvanter. e ion Fils qu'il lui cache il menace la tête , t tait couler des pleurs , qu'auiTi-tôt il arrête, ermione elle-même a vu plus de cent rois et Amant irrité revenir fous fès lois , t de lès vœux troublez lui rapportant l'hommage, Dupirer à lès pieds moins d'amour que de rage, inii n'attendez pas que l'on puifie aujourd'hui ous répondre d'un cœur il peu maître de lui. peut, Seigneur, il peut dans ce delbrdre extrême, pou 1er ce qu'il hait , Se punir ce qu'il aime.

lais di-moi, de quel œil Hermione peut voir jn Hymen diffère, lès charmes làns pouvoir?

[ermione , Seigneur , au moins en apparan-

ce, smble de lbn Amant dédaigner l'inconfrance , n croit que trop heureux de fléchir là. rigueur, la viendra preflèr de reprendre lbn cœur, lais je l'ai vue enfin me confier fes larmes. ille pleure en lècret le mépris de {es charmes. 'oûjours prête à partir, <k demeurant toujours, Quelquefois elle appelle Or elle à fon fecours.

G f Ores-

îfi A N D R O M A Q\J E.

Ah! fi je le croyoïs, j'irois bien-tôt, Pylade, Me jetter . . .

Pylade.

Achevez , Seigneur , vôtre ambaïîàc Vous attendez le Roi. Parlez , &. lui montrez Contre le Fils d'Hector tous les Grecs conjurez Loin de leur accorder ce fils de ià Maîtrefîè , Leur haine ne fera qu'irriter fà tendrefîè. Plus on les veut brouiller , plus on va les unir. Prefîèz. Demandez tout , pour ne rien obtenir. Il vient.

He' bien, va donc difpoler la Cruell< A revoir un Amant qui ne vient que pour elle.

PYRRHUS, ORESTE, PHOENIÎ

AVant que tous les Grecs vous parlent par i voix, Souffrez que j'ofè ici me flatter de leur choix , Et qu'à vos yeux , Seigneur , je montre quelque jo De voir le Fils d'Achille , 8c le Vainqueur de Tro; Oui. Comme fès exploits , nous admirons v

COUpS v

Hector tomba fous lui , Troye expira fous vous Et vous avez montré , par une heureuiè audace Que le Fils feul d'Achille a pu remplir & place. Mais ce qu'il n'eût point fait , la Grèce avec do

leur Vous voit du Sang Troyen relever le malheur \ fit vous laifîant toucher d'une pitié funefle,

D'ui

T R A G E D I E. if?

D'une Guerre û longue entretenir le refte. STe vous ibuvient-il plus , Seigneur , quel fut Hector?

Mos Peuples afrbiblis s'en fou viennent encor. Son nom ièul fait frémir nos Veuves ik. nos Filles , Et dans toute la Grèce, iln'eft point de Famiiics ^ui ne demandent compte à ce malheureux Fils , D'un Père, ou d'un Epoux, qu'Hector leur a ravis. Et qui fait ce qu'an jour ce Fils peut entreprendre?

Peut-être dans nos Ports nous le verrons defcen-

dre, Tel qu'on a vu fbn Père embrazer nos Vaiflèaux, Et la fiâmeàla main, les lùivre lur les eaux. Dferai-je , Seigneur, dire ce que je peniè? Vous-même de vos foins craignez la recompeniè, Etl que dans vôtre lein ce Serpent élevé Me vous puniilè un joui- de l'avoir conièrvé. Enfin , de tous les Grecs latisfaites l'envie , AfTurez leur vengeance , aiîùrez vôtre vie. Perdez un Ennemi d'autant plus dangereux , Qu'il s'eflaira fur vous à combattre contr'eux.

Pyrrhus.

La Grèce 'en ma faveur eft trop inquiettée. De foins plus importans je l'ai crue agitée , Seigneur, 8c for le nom de fon Ambaiiàdeur, J'avois dans fos projets conçu plus de grandeur. Qui croiroit en effet, qu'une telle entreprise Du Fils d'Agamemnon méritât i'entremiiè; Qu'un Peuple tout entier , tant de fois triomphant , \ N'eût daigne confpirer que la mort d'un Enfant?

Mais à qui prétend-on que je le fàcrifie;

La Grèce a-t-elle encor quelque droit for fà vie ?

Et feul de tous les Grecs ne m'eft-il pas permis

D'ordonner d'un Captif que le fort m'a fournis? G 6 Oui,

*$-+ A N D R O M A 6HJ E.

Oui, Seigneur, lorfqu'au pied des mursnimansd

Troye, Les Vainqueurs tout fànglans partagèrent leu

proye , Le fort , dont les arrêts furent alors fùivis , Fit tomber en mes mains Andromaque 8c Ion Fils Hécube, près d'Ulylïè, acheva fà miière: Calîàndre , dans Argos , a fùivi vôtre Père. Sur eux, fur leurs Captifs, ai-je étendu mes droits Ai-je enfin difpofe du fruit de leurs exploits ? On cra?nt , qu'avec Hector Troye un jour ne re

naifle:

Son Fils peut me ravir le jour que je lui laifiè. Seigneur , tant de prudence entraîne trop de foin Je ne fài point prévoir les malheurs de û loin. Je fbnge quelle étoit autrefois cette Ville, Si fùperbe en remparts , en Héros fi fertile, Maîtreflè de l'Aiie , 6c je regarde enfin Quel fut le fort de Troye , 6c quel efr. fbn deftin. Je ne voi que des Tours que la cendre a couvertes Un Fleuve teint de làng , des Campagnes defèrtes Un enfant dans les fers , 6c je ne puis fbnger Que Troye en cet état afpireàfè venger. Ah ! fi du Fils d'Hector la perte étoit jurée , Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée ? Dans le fèin de Priam n'a-t-on pu l'immoler? Sous tant de Morts , fous Troye il falloit l'accabler, Tout étoit jufte alors. La Vieillerie 6c l'Enfance En vain fiir leur foiblefîê appuyoient leur défenfè. La Victoire 6c la Nuit , plus cruelles que nous , Nous excitoient au meurtre, 6c confondoient nos

coups.

Mon courroux aux vaincus ne fut que trop fèvere Mais que ma cruauté fùrviveàma colère ; Que malgré la pitié dont je me fens fàifir ,

Dans

TRAGEDIE. \ff

|)ans le Sang d'un Enfant je me baigne à loifîr ? sTon, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque

autre proye, Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui refte de Troyc. )e mes inimitiez le cours eft achevé , j'Epire Sauvera ce que Troye a Sauvé.

Jeigneur , vous Savez trop , avec quel artifice Jtï taux Aftyanax fut offert au Supplice, )ù le Seul Fils d'Hector devoit erre condui. 2e n'eft pas les Troyens, c'elt Hector qu'on pour*

fuit.

)ui , les Grecs fur le Fils persécutent le Père. la par trop de Sang acheté leur colère. 2e n'eft que dans le ilen qu'elle peut expirer, it jufques dans i'Epire il les peut attirer, 'révenez-les.

Pyrrhus.

Non , non. J'y conSèns avec joye.

Qu'ils cherchent dans I'Epire une Seconde Troye^ Qu'ils confondent leur haine , Se ne distinguent

plus Le Sang qui les fit vaincre, 8c celui àes Vaincue A.ufîî-bien ce n'eft pas la première injufUce, Dont la Grèce d'Achille a payé le Service. Hector en profita , Seigneur , 8c quelque jour Son Fils en pourroit bien profiter a fon tour.

Ainfi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle?

Et je n'ai donc vaincu que pour dépendre d'elle \

Hermione , Seigneur , arrêtera vos coups : Ses yeux s'oppoSèront entre Son Père 8c vous.

Pyrrhus.

Hermione, Seigneur , peut m'être toujours chère, G? Je

ifô A N D RO M A JS^UX.'

Je puis l'aimer , iàns être efclave de fon Père. Et je iàurai peut-être accorder quelque jour Les foins de ma grandeur , 6c ceux de mon amou Vous pouvez, cependant voir la Fille d'Helene, Du fàng qui vous unit je fài létroite chaîne. Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus, Et vous pourrez, aux Grecs annoncer mon refus.

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