‹ Œuvres de Roger de ColleryeChapitre 2 sur 134 · PR · texte numérisé non relu

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particuliers distinguent ces écrivains de leurs maîtres les poètes d'autrefois. Ils commencent à se laisser séduire par la rhétorique et le convenu; ils ne peuvent plus arriver à la simplicité. Leur style n'est plus seulement Tapparence de leur peusée; il semble avoir contracté certains tics nerveux, comme s'il conservoit le caractèi'e des choses qu'il dit ordinairement; et comme l'expression la plus ordinaire de cette école a été la gaieté , il se trouve souvent derrière les phrases calmes et tranquillement graves, dans les épitaphes, par exemple, une grimace involontaire qui simule l'ii'onie et critique le défunt dont on veut sincèrement et vulgairement faire l'éloge.

Roger de Collerye a introduit son caractère propre dans les principes de son école, et c'est là toute son œuvre littéraire. Il est ariivé à ce résultat singulier, d'être imitateur et original en même temps, et il y est arrivé par une personnalité fort accusée, unie à un talent littéraire moins élevé. Il faisoit de la littérature avec les accidents de son existence , mais en prenant pour modèles la manière et les formules de ses voisins. G'étoit une sorte d'intelligence paresseuse qui acceptoit servilement le cadre et les couleurs d'autrui. Le bohéiue étoit original en ceci, qu'il mettoit son portrait sur les épaules et sur le pourpoint de son maître Coquillart. C'est ce dernier, en effet, dont les œuvres exercèrent sur lui la plus grande influence. Ce Coquillart avoit une sorte de génie coquet, allègre et séduisant, une intelligence maligne, observatrice des choses extérieures; c'étoit plutôt un peintre

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qu'un écrivain, et son style toujours paré, haut en couleur, couroit avec une joyeuseté infinie, comme un jeune seigneur qui va montrer de nouveaux Ijijoux à une nouvelle maîtresse. Ce laugage étoit si leste, et cette littérature s'arrètoit si gracieusement aux habits des choses, qu'elle devoit exercer la plus séduisante influence sur les amateurs de réalité extérieure. Goquillart avoit été, au temps de la jeunesse de Colierye, l'homme illustre de la Champagne et de la Bourgogne , et sa renommée n'avoit pas moins que son style ébloui le secrétaire de l'évèque d'Auxerrc. Pierre Gringore, qui cachoit dans cette langue incomplète du moyen âge. la pi'ofondeur de pensée d'un grand poëte, Gringore aussi avoit eu sur lui une certaine influence, mais plus tardive et moins pi'onoucée. Enfin, il avoit été probablement bercé par les chansons normandes, qui étoient populaires alors, les chansons d'Olivier Basselin et de ses imitateurs, et nous verrons quelle trace cette poésie a laissée dans ses œuvres.

Roger de Colierye n'étoit donc qu'un imitateur ; mais il n'en étoit ]ias de l'imitation dans cette école comme dans les autres : c'est en eflet ce qui constitue une diflérence importante entre les écoles où la convention l'emporte et celles où la réalité est le principe dominant. L'imitation n'est pas dans ces dernières aussi déshonorante ni aussi médiocre. Les écoles réalistes procèdent par l'observation : ces observations tombent, je le sais bien, dans un cadre uniforme et dans des formules tyranniques; mais, comme toute observation a la personnalité pour point de départ, il y a toujours dans ce cadre et

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filtre ces formules une figure vraie, vivante et naturelle. C'est ce qui explique comment nous avons pu appeler Collerye un original imitateur. Du reste, il a bien des qualités qui lui sont propres; et s'il n'approfondit pas l'émotion, s'il traduit le premier sentiment qui lui vient à l'esprit et au cœur, ce sentiment est toujours logique, et l'émotion sincèrement rendue. S'il porte le cachet de sa position dans le monde, si c'est un esprit décidément provincial et bourgeois, marchant terre à terre, là du moins il est franc et natm^el. Il est maladroit quand il veut s'élever jusqu'à cette puissance de satire, à cette réalité brutale et inexorable des trouvères ; mais il a parfaitement réussi dans cette partie de l'art naïf qui est la légèreté. Et cette naïveté n'est pas lourde et savamment triviale, c'est la véritable naïveté des conteurs, fine et pleine de bonhomie, simple de cœur, si je puis dire, et malicieuse, comme la naïveté des natures bonnes en même temps qu'intelligentes.

Il a mis au service de son talent un stylo vif, énergique, coloré, et pourtant naturel ; c'est incontestablement le plus grand mérite de sa poésie.

On trouvera dans ses œuvres des passages d'uu cynisme parfois révoltant. Nul plus que nous ne l'en blâmera. Il faut poiu'tant rappeler, pour sa défense, que cette littérature brutale ne fait pas l'apologie du vice. Roger de Collerye et ceux de son école suivoient la tradition littéraire et philosophique des conteurs du moyen âge, francs railleurs, observateurs impitoyables, mais qui n'avoient ni recherches de débauches, ni systèmes démoralisateui's.

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pas plus que les imagiers qui sculptoient les gargouilles obscènes de nos vieilles cathédrales. Ces deux classes d'artistes, à les juger pliilosophiquenieut, poursuivoient un but identique. Les uns sculptoient l'extérieur du diable : ils lui donnoient, comme attributs, les instruments hideux et exagérés des passions humaines, et ils en concluoient comme sanction morale une effroyable laideur physique. Les autres, les trouvères, peignoient l'àme du diable, si je puis dire. Ils prenoient pour cela le cœur de la femme dépravée, qui était pour eux la représentation en même temps que l'instrument le plus commun de la puissance diabolique. Ils montroient comme attrilmts de cette puissance l'adultère, la dépravation facile, le dévergondage coquet, et ils en concluoient la laideur morale. C'est là, pour une grande part, la cause et l'idée philosopiiique de l'obscénité du moyen âge.

En résumé, nous le répétons, ce qui a attiré notre attention sur Roger de CoUerye , c'est moins encore l'importance littéraire que la valeur historique de ses œuvres. Toute sa vie jette une grande lumière sur ce point obscur de notre histoire, qui est la lutte littéraire et morale conti'e la Renaissance. Il n'a sans doute pas su conquérir un poste supérieur au milieu des accidents de cette révolution de notre littérature, mais il est placé de manière à nous en indiquer quelques importants détails : il nous instruit à la manière des chœurs antiques, qui, par leurs gestes, leurs plaintes, par leurs larmes souvent, par des interjections simples, sans grande harmonie et prétentions poétiques, en-

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seiguoient aiix spectateurs ceux des événements du drame qui se passoient dans la coulisse. Nous avons vu comment il se trouvoit entre deux poétiques, et aussi entre deux sortes de femmes complètement différentes, comment il subit pour un temps l'entrainement de la nouveauté, mais en revenant bientôt à la femme et à la poétique du moyen âge. Nous l'avons ensuite trouvé pauvre et misérable, expiant ses instincts littéraires qui n'étoient plus à la mode, portant la peine de l'époque de transition où il étoit né, mais consolé par la pensée de Dieu. Là encore nous reconnoissons la destinée des poètes de ce temps. Roger de Collerye se trouvoit comme eux au milieu du combat que se livroient l'Indifférence et la Foi sur le seuil de l'âge moderne.

Il peut donc ainsi nous indiquer la position intellectuelle et morale où dévoient se trouver les derniers poètes trouvères au commencement de la Renaissance, la lutte intime qui devait se passer en eux, et en même temps il représente fidèlement à nos yeux certains côtés d'une école littéraire originale pour nous, école dédaignée, inconnue, mais qui renferme pomtant des qualités exclusivement francoises.

La partie bibliographique de cette préface ne comporte pas de grands développements. Il n'existe qu'une édition des œuvres de Collerye, l'édition de i536, dont nous avons déjà parlé, et de cette

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éditioa deux exemplaires restent seuls connus. F^un appartient à la bibliothèque de la rue Richelieu, où il est classé sous le n" 4,4?*^ Y; il est relié en maroquin rouge, avec le timbre aux fleurs de lis sur les plats; il est incomplet : la fin du second Rondeau, le troisième, le quatrième, le cinquième et le commencement du sixième ont été remplacés à la plume; la fin de la troisième Complainte et la première Ballade manquent complètement. L'autre exemplaire est complet, parfaitement conservé, richement relié par Bauzonnet; il fait partie de la bibliothèque de M. le baron Jérôme Pichon. A la fin du siècle dernier, on connoissoit encore quatre exemplaires de ces poésies : celui de la Bibliothèque du Roi , qui y étoit signalé par l'abbé Le Bcuf dès i7'Î7 ; celui qui étoit relié avec VHecatoinphile, et qui, venant de l'abbé de Rothelin, se retrouvoit à la vente du baron d'Heiss, 1765; un troisième, relié en veau fauve, vendu à la vente du duc de La Vallière, 17S3; un quatrième , relié en maroquin rouge, et vendu chez Gaignat, i-jf^g. Ce dernier appartient maintenant à M. le baron J. Pichon, à qui je dois ces renseignements et à qui je suis heureux de témoigner ici ma cordiale reconnoissance pour la courtoisie parfaite avec laquelle il a bien voulu me communiquer ce volume et me faire part des observations de son ingénieuse et siire érudition. On m'avoit annoncé qu'il y avoit à Auxerre un manuscrit des œuvres de notre poète, et que le manuscrit de Bayeux qui renferme les chansons de Basselin et de Le Houx coQtenoit aussi quelques chansons de CoUerye.

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M. Ouautiu, archiviste d'Auxerre, et M. Lambert, bibliotliécaire de Bayeux , ont bien voulu me faire tenir la certitude que ces renseignements étoient erronés. Je les remercie de grand cœur pour l'obligeance qu'ils ont mise en cette affaire. J'ai donc été forcé de consulter uniquement l'édition de Pierre Roffet. Elle est remarquable par l'incorrection , le manque de soin et d'intelligence avec lesquels elle a été faite. Plusieurs phrases sont rendues inintelligildes, beaucoup de vers sont tronqués, beaucoup (le mots sont mal lus, mal compris, mal écrits, omis ou changés de place; la ponctuation, rare d'ailleurs, paroit mise au hasard, et l'orthographe prend fréquemment des allures étranges même pour cette époque. Je suppose que Pierre Roffet n'a pas donné grand soin à cette édition des œuvres (l'un homme devenu obscur, à qui son éloignement, ses poésies passées de mode et sa pauvreté ne donuoicnt ni la possibilité ni le droit de se montrer exigeant. Si nous ajoutons à ce manque de soin un manuscrit difficile à lire, la lutte constante entre l'orthographe de la province bourguignonne et l'orthographe des imprimeurs parisiens, lutte qui se résumoit en des compromis fréquents et des concessions réciproques , nous arriverons facilement à nous rendre compte des bizarreries d'une telle édition. Ou conçoit que pour tirer un bon parti de ces matériaux, il eût fallu un devin plutôt qu'un interprète; je me suis pourtant permis le moins de changements qu'il m'a été possible, j'ai respecté le texte partout où il n'y avoit pas faute évidente, j'ai laissé aussi à l'orthographe cette vaiiété qui

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est uu des signes des temijs où l'on est en lutte, en révolution, où tout porte le cachet d'une époque de transition, la grammaire et les formules d'art comme les idées et les mœurs.

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