A M. FRÉRON
SUR UNE FÊTE DONNÉE A BORDEAUX (i>
Je vous obéis, monsieur, et je vais vous donner une description de la fête ^ dont on vous a parié. Madame la comtesse d'Egmont désirant connaître en détail les différentes parties d'un vaisseau, M. Lafore fit le choix d'un bâtiment russe qui devait partir le lendemain, pour porter aux Moscovites cinq cents tonneaux de nos vins et de nos eaux-de-vie.
Vous m'adlex demander encore , Ce que c'est que monsieur Lafore.
(i) Frëron, en publiant cette lettre, 8*cxprmie ainsi: « L*aateixr de cette description ingénieuse est M. de Ralhière, gen- » darme de la garde du roi, Tnn des gentilshommes de M. le maré- » chai de Richeliea. Il faut pardonner les négligences que vous » trouyerez dans ses vers et à sa jeunesse ( il n*ayait que yingt-trois 3» ans), et plus encore à la promptitude ayec laquelle ils ont été w composés. Cette lettre a été faite dans moins de yingt-quatre heures.
Paris, a5 noyemhre 1758 ».
Œuyres diverses. 24
370 LKTTaES
DevanAn-le an premier pauanlt A celte vi«ll«, i cet rabot :
Tout le conutti'l'etliine et l'aiqc.
Il pouMe nn talent atipr^me Pour Ict ffiles; il en Aoom D'une béante trèi-pen coaunane ; ' Mail nn jonr <)v'il en doa^uif mv 1 Ltti-ntême en cbemia l'oublia. *
Qui dirait tout, serait proliie; Ses esprits, toujours a^téS) Le promènent de tous cAt^s ; ' L'aïr inquiet, le regard fixe, Il nurche ï pas précipités , El l'afiifvqn'îl «ic'eatcelle On pmnjer v»ist« ^li Faillie.
Al>! a*l'il fw*<> bçf ** 4b If rtU t LorM]ae If àiitttt htf^f D^spW cette capitale, Contenant tout d^s le dpvQÎr.
Un seni jour il quitta b ville ; Le peuple jnsqneclà tranquille, A la révolte s'anima :
11 revint, et tout se calma.
Voilà quel est 5Î- l<4i!oF0, qui li été Vordon- " nateur de cette fête. II attendait madame la comtesse sur \m brigaotin dpnt Ifi çhafpbff était 3apiçiii.«fwnt asBAt , et dont les rameurs , yHos de ronge et couverts d'argent, tenaient hautes et prêtes \ tom^fer Içws rfifles peintm et 4mo- Tées, des ^rfues de M. le maréchal duc de Itichelieu.
Dans OD cîel fwr «t Miits mdge , L'atftre ipd mesart \é8 {ours Précipitait déjà idtt ctfctts Vers ThoriMB qui le fMfia^ , Et suspeodu quelques instants Entre deux mondes qu^îl écbire , 11 contemplait les habitants De Vun et dt Tautre hémisphère.
C^ est-à-dire vers les six heures du soir , par le plus beau temps du monde , une foule innombrable de peuple bordant le rivage ^ tout ce que fiordeaux a de )olies femme»étant aux fenêtres dans leurs plus galantes parures , M. le maréchal de Richelieu , madame la duchesse d'Aiguillon et madame la cojoitesse d'Egmont arrivèrent à la première cale^ au bruit des canons et des acclamations de joie qu'excitaient leur présence. M. Lafore les reçut sur son brigantin, pré^cédé d'un bateau chargé de canons ^ de tambourins , de violons et de cors de chasse ; il les conduisit au vaisseau russe qui était orné de guirlandes, de tapis et des pavillons de toutes les nations. M. Harmensen , consul de Suède ^ à l'adresse duquel le vaisseau était arrivé , en fit les honneurs.
Tandis quMl expliquait a la Jeûne âéesse Par quel art et par quelle adresse L^homme si ûiible et si puissant Guide un navire obéissant ,
379 LETTRUS
Ftf le secours des vents le conduit sur les ondes ; Comment, s^Sk sont sortis de leurs prisons profondes t La voile abandonnée à leur sonflk inconst^t Autonr d'un triple mftt se resserre et s^étend,
le brigantin revenait au rivage ; toutes les dames s'y embarquèrent menées chacune par un volontaire de Guyenne y et ce fut au milieu de la mer, sur le tillac d^un navire , que furent présentées à M. le maréchal ce grand nombre de femmes aimables que le commerce retient à Bordeaux. Une tente était élevée sur le tillac , sous laquelle une magnifique collation se trouva préparée ; un vent nord-ouest semblait soufiBer exprès, pour donner à madame la comtesse d^Egmont le spectacle de trois vaisseaux étrangers qui entrèrent dans le port à pleines voiles, et vinrent saluer le vaisseau qu^elle commandait. Dès qu^il fut nuit , on leva les toiles qui couvraient le tillac; les musiciens y montèrent; le bal commença.
Au bmit des danises , des canons , Les néréides, les tritons.
Troupe sur les mers adorée , Se laissant aller sur les flots, A la Êiveur de la marée, Remontèrent Jusqu'à Bordeaui.
Ils approchèrent du navire.
Et reconnurent ce héros , Que, sur les bords de leur empire ,
EN VERS ET EN PROSE. S'jZ
Ils avaient m , Tua à Mahon , L'un près île Stade , l'antre à Gènes.
Mais , à voir régner snr son front Cette grâce qui noos enchaîne , A ce regard si séduisant Qu'ils n'avaient tu qu'en frémissant , Us le reconnaissaient à peine.
Toute cette troupe se joignit aussitôt aux nymphes de la rivière , qui , s^éle vaut à demi sur la surface des eaux , dansaient autour du vaisseau , et chantaient plusieurs chansons relatives à la fête et aux personnes qui en faisaient Tobjet. Dans le temps que le navire exécutait plusieurs manœuvres, des chaloupes, remplies de tambours et de fifres , descendaient et montaient la rivière ; toute la partie de la ville qui répond au port était illuminée et formait le spectacle le plus brillant.
Entre tous les ormeaux qui bordent le rivage ,
Un vieux orme s'élève^ et c'est sous son ombrage.,
Que , découvrant au loin la sitrfrce dès eaux ,
Le commerçant beureux voit rentrer ses vaisseaux.
Xie parjure jamais n'approcba cet asile ; ,
Et les vieillards dbent que de tout temps.
Les traités qu'on a frits sous son ombre tranquille ,
Ont été justes et constants.
Un intendant couvert de gloire ( Faut-il que cette tache ait souillé sa mémoire ,
Et qu'un grand nom soit obscurci ! ) Déclarant aux ormeaux U guerre la plus vive.
Du plus bel ornement dépoailk cette mer L'égide de Pallas vint couvrir celui-ci ; Pallas le préserva de la hache inhiunaioe;
£t« consacré depuis ce lenjfs
A la déesse des talents , Le destin de Bordeaux à son deslîa s'eacbilae.
Tant que cet orme durera.
Qu'avec respect on soutiendra Ses rameanx que son tvonc ne soutiendiraît qu'à peine ^ Bordeaux doit élre une seconde Athènes.
On sait bien que Paltas est madame la diH chesse d^ Aiguillon; et, depuis cette grande histoire, Forme est appelé r arbre de madame la duchesse ; il est taillé en parasol : quatre bancs qui Fentourent renferment un espace de plus de cent pieds de circonférence, qu'il couvre de son ombre.
Plus d^one. amoureuse Ûamitte
Y trouva- contentement ;
Et, sous cet orme , «a ama»*
N'attend ppini ea vainsadanne.
La nuit, de tous les c^tés ,:
Pourvu que le wèm jome.
On se rend sous ce bel ornte : '
Aussi , toutes les heanèèi y
De loin et du voisinaf^e.
Avaient orné son feuillage :
Rubans de toutes eonle^rs,.
Belles guirlandes de Icum;
£t , dans ce lieu d^MiaUe ,
S'étend une grande taWe
EN YEES ET EN PROSE. dyS
Qae couvre un synper fert IféM.
MeU brùhnU, Tins à là gjiMè ^ Les dames j prirent pltfce En descendant du yaisfeMl.
Si la discorde cruelle ^ Sur b table avait jeèé
Une pomme à ia pk$9 hdh ,,
On n aurait pouit diifttCé ?
Et tout le monde devine y
Qu^on eût vu se réolùr
Tant de belles pour Toffiîr
A vous , comtesse divine.
Tout le peuple se rassembla autour de Forme ; on entendait voler de bouche en bouche , avec les noms de M. le màrëchal , dé madame d^Âignillon et de madame d*Egmont , des louanges simples , naïves , et par conséquent plus flatteuses. On devait exécuter dans ce lieu même un concert et un bal y mais la foule rendit ce projet inutile ; la symphonie se dispersa dans plusieurs maisons ainsi que les dames , et madâone d'Egmont alla, dansank de bal en bal, par-tout admirée et par-tout applaudie. La danse fut interrompue par un bruit d^artillerie; on courut aux fenêtres ^ et on vit les vaisseaux et le port illuminés ^ et tout le peuple dansant aux chansons,, aux fifres et aux tambours^ on tira un feu d'artifice , ensuite les bals recommencèrent.
A M. KABBÉ DE SrADES.
Vous Toulez donc, monsietir, que toute foi soit détruite chez les hommes? Jamais il n^y a eu de tradition plus constante , plus avouëe que celle du laurier miraculeux, né, de lui-même, sur le tombeau de Virgile. Les voyageurs de tous les temps et de toutes les nations attestent que cet arbre merveilleux s'est renouvelé de siècle en siècle , et voilà que vous récusez leurs
Et ce qu se fit dans ie baJ , Ce que deyinrent tant de belles ^ Si Ton j vainquit des cruelles « Si Ton se connut un rival.
Si Ton y fit des infidèles y C'est là rhistoire de tout bal.
Les premiers rayons de Taurore Revirent tout le monde encore > Et Ton (ut se coucber enfin Vers les six beures du matin.
Au moment où Ton se séparait , le vaisseau i russe mettait à la voile, et salua M. le maréchal et les dames de tout^son artillerie.
J'ai rhonneur d'être, etc.
témoignages unanimes ; vous n^hésitez pas à les contredire dans un ouvrage consacré à la gloire de la poësie , à la gloire de Pétrarque et de I^tSiure, votre parente. Virgile avait prévu cette
espèce de sacrilège, et sa réponse est contenue
dans sa prophétie :
Viridemque ab kumo conveUere silvam CoruUus, etc.*
X^orsque vous attendez aux laoriers toujours verts
Qui, depuis dix-sept cents hivers , Fomient un bois sacré sur l'urne de Virgile, liorsque vous pro&niez ce solitaire asile Qae.le4emps respecta, que les dieux ont chéri, ^'entendites-vous pas ce formidable cri ?
« Cesse un coupable effort, cesse un crime inutile*.»
Ah! si le temps Pavait détruit.
Ce laurier que le ciel se plut à voir éclore ,
On accuserait l'œil séduit.
Qui croirait le revois encore.
Des folles superstitions Il £iut briser le joug , dissiper les prestiges ;
Mais de belles illusions
Peuvent créer de vrais prodiges.
Qu Vt-OD gagné dans nos jours raisonneurs ?
On a glacé les esprits et les cœurs :
11 n'est plus de laurier sur Fume de Virgile , Aucun souffle divin n'anime les roseaux ; Plus de Êiune effrayant pour la nymphe fragile ,
Plus de mânes plaintif dans Je creux des tombeaux :
(1) ViRG. Eneid. lib. 3.
378 LETTBES '
La maison mène de Loictte N'a plas d^anges en oiawon ; Hélas ! noire froide raison ^^
Rend la natore entière et stérile et muette.
Mais , monsieur , le laurier du tombeau de Virgile n^est point un laurier naturel et périssable; et, pour vous en convaincre , voici une preuve de fait. Je sais quil en existe de semblables dans toutes les religions , et par exemple y à Lacëdémone , dans le temple d'fiélène , o» montrait la coque même de Tœuf que Léda avait conçu de Jupiter ; à cefte vue , les incrédules n^auraient pas beau îeu^; mams- iei les témoins sont encore au-dessus de là preuve.
Voici , monsieur, une feuille d^u laurier qui ombrage aujourd'hui le tombeau du poète. La branche sur laquelle on a pris cette feuille a été coupée sur l'arbre, même ptfr M. de Ramsay, homme célèbre en Angleterre et ea Italie : il Ta donnée à une da^iie piûs céfèbre encore, et dans plus de pays , i^ad^ame la duchesse d'Aiguillon, douairière. Elle espère qae ^ vous lui saurez gré de vous détromper par le présent qu'elle me charge d^ vous ekiv<)yer.
La feuille de laurier qu^une ihuse vous donne y Est de tous vos succès un présage assuré , Et les neuf sœurs un jour , à cet* arbre sacré , Viendront former votre couronae.
EN VEBS £T EN PBOSE. • 879
A MADAME DE
Paisiblement assû sur les bords do Bouillon , Lioin de toat Indiscret , tout causeur , tout broulflon ,
Ma fntuCf si souvent oisive ,
Y relîsafft quelles broiiilIbiH ;
Maif it ple«vail i gros b^Uttus.
Ma mXàia etfrajëe allai! fcascUr la live y
Lorsque votre hîUet arrive.
La magie et l'encbantement l^Tont point d effet si prompt : tout cbange en un moment ;
Toutes mes nymphes reconnaissent
Et votre noitt^ et votre écrit , Je vois l'air qui s'épure, et le ciel qui sourit,
Et toutes les fleurs qui renaissent.
Voilà , je vous jure , madame , ce qui s'est passé sur les bords du Bouillon y à la rëceptîoa de votre billet : imaginez ce qu'y produira votre présence. 11 eslvraiquelêretourdubeautemps li^a pas été long ; msâs votre billet était si court ! La nouvelle de Fheureux accouchement de madame de Montmorin m'^ fait un extrême plaisir ; je vous remercie très-humblement d'avoii* bien voulu me rapprendre. Cette naissance d'un garçon dans le château de Versailles
38o LETTRES
y doit être regardée comme un augure favorable, et ce présage doit y rendre madame de Montmorin encore plus chère.
Dans mon humble vallon , je n'ai point d'aatrès nouvelles que celles de la pluie et du beau temps , qui sont très-importantes pour nous autres agricoles; les navigateurs les jugent même si intéressantes , qu'ils en gardent fidèlement des mémoires pour la postérité , et peutêtre bien que nos mémoires de cour , nos recueils d'anecdotes paraissent aussi vains et aussi frivoles à un homme de mer, qu'un journal du vent et de la pluie le paraît à un homme de la cour. Cette réflexion pourrait mener à la morale , et pour finir, en suivant- encore ma comparaison y
Paissent les vents heureux régner seuls parmi nous î Que tous nos amiraux fissent un bon. voyage !
£t qu' Ampfaitrite et son époux
Soient contents du dernier naufrage.
Puisse sur-tout madame la marquise recevoir avec bonté Thommage de mon profond respect.
Des bords dn Bouîlloii f.
ce 1 juillet 1774»
A MADAME DE
Qu'est deyenn cet injuste procès ?
Sëduisex-Yous par vos talents de plaire, Votre juge , ou votre adversaire ?
Ce sera Tan ou Fautre , et j'attends vos succès , Sans en douter , sans concevoir d'alarmes.
£t comment résisterait-on A la justice, à la raison , Quand votre esprit leur a prêté ses charmes ? Se Thémis ne voit pas> nous savons qu'elle entend; £li bien! que son bandeau contre vous la défende : Vous séduirez également, Qu'on vous voie , ou qu'on vous entende.
Des bords du Bouillon , ce 3 août 1775.
A M. DE MONTESQITIOU.
Je ne puis rester si long-temps , monsieur le marquis , sans vous prier de me donner des
38a LETTRES
nouvelles de votre santé, et de vos occupations, et de vos plaisirs.
En vers cbarmaitts , pkias de g^té , Et sans négligence j sans crainte ^ Aves-voos récemment chanté Quelque bergère ou quelque sainte ?
Étes-vous à courir vos bois , Au son des cors , aux cris des voix , Poursuivant un cerf aux abois ?
Dans ces riantes promenades , , Dans les sentiers de ce vallon , Où sur des tapis de gazon , Vous aves conduit vingt naïades , Venez-vous au déclin du Jour Suivre une tendre rêverie , Raisonifer de guerre ou d^amour.
Et prophétiser sur la cour , Sans humeur et sans fisttterie ?
Pour moi , je vous écris d'une campagne fort agréable , à une portée de canon de Vienne : ' cette distance a été mesurée autrefois par le canon des Turcs. iLa maison de plaisance que M. le baron de Breteuil a choisie pour y passer les étés , est située sur une coïHne , au pied d'une chaîne de montagnes escarpées qui , en s'éloignant à perte de vue pour aller séparer des provinces et des royaumes , laissent entre elles une immense vallée traversée par le Danube, couverte d^îles, de villages, de forêts,
et occupée dans sa plus belle partie par la ville de Yienoe. Cette ville ^ reaserr^ dans Tenceinte de ses fortifications, s^ëtend beaucoup au dehors de ses glacis , par le nombre infini de jardins et de maisons de plaisance qui forment les fau-* l>ourgs. Pendant qu'elle était assiégée par une armée de trois cent mille Turcs , c^est sur cette même colline d'où je vous écris, que le grand- TÎsir avait choisi remplacement de son sérail ; ç^est ici qu'au milieu de ses fenunes et de ses eunuques, il dirigeait négligemment les travaux de son armée ; les combats , la ville et le siège, n^étaient^pour lui qu'une magnifique décoration de théitre. Vous devez juger, M. le marquis , par le choix de ce visir voluptueux , de tous les agréments de cette situation.
Au son^met de ces montagnes, qui paraissent inaccessibles , on trouve un monastère de Camalduli. Ces anachorètes ont déjà fait la moitié du chemin qui doit les mener au ciel ; ce sont eux qui expliquent aux voyageurs la route que suivit, dans ces rochers, l'armée de Sobieski quand elle gravit sur ces hauteurs , et fondit ensuite sur l'armée des Turcs. Si vous leur demandez quelqu'autre détail , ils vous répondent que cette victoire fut un miracle ; que Dieu seul a tout fait ; et ils vous montrent la chapelle où les généraux chrétiens entendirent la messe.
De leur soUtade ils aperçoivent deux royaumes i et ils ont sous leurs pieds la capitale de Tempire.
U y avait quatorze ans que j^avais traversé une grande partie de rAUemagne avec une telle vitesse que mes observations se bornaient à remarquer le manque presque absolu de chemins : à ce second voyage , j^ai trouvé presque par-tout d'assez belles routes. Cest une chose remarquable et toute nouvelle en Europe que cette facilité des communications ouvertes aujourd'hui de Cazan à Cadix, et de Naples à Toméo. Les chemins de Souabe ont une époque mémorable pour un Français. La plupart ont été faits pour le voyage de la reine. £n maint endroit on m'a parlé de ce voyage.
Le bniît de ses jeunes appas Attirait par-tout sur ses pas Une multitude ravie ; Chacun s^en revenait content, El y l'ayant vue un seul instant , En parlera toute sa vie.
Mais il m'a fallu quitter cette route qui m'aurait conduit directement à Vienne, et, dans l'intention de me rendre à Ratisbonne , j'ai traversé un pays qui ressemble à la Germanie du temps des Marcomans et des Sicambres. Je me
^«lis égaré, par une nuit d'orage, dans une forêt
qi^ue vous me permettrez de nomm^er la forêt
Elercinie, au sommet d'une affreuse montagne ,
où je n'étais arrivé qu'entre deux précipices ;
dérobant ensuite ma route au travers de la
:xiiiit , et , qui pis est , au travers des rochers ,
^es ravins , des abîmes , à la tueur des flam-
l>eaiix qui se sont éteints par la vivacité de l'air
et la violence de la pluie. Don Quichotte aurait
fait de tout cela une aventure d'autant plus
Dqerveilleuse qu'il y entrait véritablement un
peu de chevalerie. La seule affaire que l'eusse
à Ratisbpnne , indépendamment d|i désir de
voir cette ville , était d'y donner la croix de
Saint-Louis au marquis de Bombelles , ministre
du roi auprès de la diète. On avait bien voulu
profiter de l'occasion de mon voyage pour la
lui envoyer , et j'étais ravi de faire une chose
agréable à un homme formé , ainsi que moi , à
rëcole de M. le baron dé Breteuil , et qui fait
bien plus d'honneur à un tel maître.
Je fus encore dédommagé des fatigues de cette mauvaise rfuit , par le plaisir de contempler, au point du jour, la plaide célèbre de Nortingue , où Condé vint ai) secours de Turenne; où le général Mercy, enter ré sur le champ de bataille , a mérité , danâ sa défaite même , çetle belle épitaphe : « Sta viator^ heroem cal-
* Œuvres diverses. '25'
cas » , si faiblement rendue par cette tradoction française : « Voyageur , arrête , un héros est sous tes pieds. » Cette plaine est encore aujourd'hui dans tous ses détails telle qu^elle est décrite dans les Mémoires de M. de Turenne.
Je pourrais ajouter, monsieur le marquis, que ces montagnes impraticables qui séparent les différentes provinces de rAllemagne , qui leur forment des limites nouvelles, et qin offrent aux plus faibles un rempart contre les plus puis- • sants , ont certainement beaucoup contribué à maintenir dans ce pays le gouvernement féodal, si aisément détruit parmi nous ; mais il faut me presser d'arriver à Ratisbonne, et vous dire quelques mots de cette ville.
C'est ]k que , toujours grave et toujours inquiète , Habite tristement , au fond d'un vieux palais ,
Sur une estrade et sous un dab^
La déesse de Tëtiquette*
Sans cesse la balance et le compas en main , Mesurant chaque pas , pesant chaque parole ,
Voulant régir le genre hun^in.
Par la cérémonie et par le protocole ;
Tout ce qu'ont jamais inventé
Le respect et la vanité ^
Cette folle divinité
Vei^t aussitôt qu'on l'éternisé ;
Mais le bien par elle adopté,
Le bien même devient sottise.
Noos lu! devons les grands habits ,
Les tabourets , les balustrades ,
Les manteaux fourrés , les tapis.
Et les pliants , et les estrades :
Elle sert, dît-on, quelqaefob, 1a dignité des grands , la majesté des rois ; Eille est pour lear grandeur une garde fidèle.
Les jeunes Vénus de la cour
Se sauvent quelque temps par elle
De tous les pièges de Tamour ;
Aussi , voyons-nous sa puissance
Régner de FEcosse au Japon ;
Sous le rocket et le jupon , •
Elle a ses martyrs en France.
Son culte , sa religion Fleurissent à Pékin , à Stockholm, à Lisbonne ;
Mais la ville de Ratisbonne £st sa ville sacrée : on y voit , nuit et jour,
Ses ministres les phis ineptes ;
On n^y vit que de sts préceptes ; C^est \à que ses dévots , ses prêtres , ses adeptes l^^^osent ni respirer , ni penser qu'à leur tour.
En partant de cette ville, je m'embarquai sur le Danube. La chiourme du bateau que j'avais loué était composée de jeunes étudiants en droit et en théologie , de joueurs de harpe et de pauvres juifs qui , pour aller d'une ville à une autre plus commodément que par terre , et sans payer , consentent à faire le métier de forçats, et se dévouent à ramer tout le long du chemin. Je voudrais qu'un peintre vînt faire ce
388 LETTBES
voyage , et dessiner les vues ravissaûtes qa^on i quelquefois sur les deux rives de ce fleuve qui coule presque tou)ouTS entre deux chaînes àt montagnes couvertes de forêts antiques , de paysages cultivé», d^ermilagest de vieilles forteresses beaucoup mieul conschrvées que ne If sont en France celles qui ont une même origine. Je découvris dans le voisinage de Passau, à la pointe d^une montagne et par-dessus le faite des arbres, un observatoire que M. de Cassini fit construire il y a quelques années , pour mener de là, disait^-il, une perpendiculaire au méridien de Paris. Le bon évéque de Passau était ravi de joie de voir tracer dans les airs une route directe de sa résidence jusqu^à Paris. Il monta sur cet observatoire pour donner de là sa bénédiction à toute la terre : c'est le seul fruit qU6 le monde ait tiré de cette en^ treprise.
Je m^aperçois uii peu tard,tnonsieur le marquis, que je me suis insensiblement engagé dans uh récit de voyage; je finirai en vous disant quel* qties mots de mort séjour eh cette ville. On ne (iesse 4e me répéter que je ne suis pas venu dans lin temps favorable , et que la belle saison a dispersé toute là société. Je nfe m^en suis point aperçu. La société de M. Tiambâssadeur, et la confiance dont il m'honore , tte me laissent
Lcn à dësirer , ni du côte de Tagrcmeut , ni du ôtë de rinstructioa. J^ai vu le gén^r;9Ll Laudon^ qui le roi de Prusse a dit : « Quelque part où j^aie regardé pendant la guerre , j^ai toujours aperçu Laudon au bout de ma lunette. » J^ai M. le prince de Kaunitz qui a conduit les 2iffaircs de cette monarchie dans des conjoncr ~t:iire$ si difficiles , qui a vu cbapger autour de lui tous les ministres de l'Europe > et dont la faveur conservée sans intrigues a survécu à toutes les faveurs qui , de son temps , se sont formées dans les autres cours. Au moment de mon arrivée, il sortait d^une maladie assez sérieuse, et la jeune comtesse Ernest de Kaunitz , une de ses filles, est partie pour acquitter à un fameux pèlerinage un vœu qu'elle a fait pour la santé de son beau-père : ces sortes de dévotions sont ici fort en honneur. Vous applaudirez sûrement à celle d'une jeune dame de cette cour , qui , pefiidaiit une maladie grave de son mari , fit vœu que , s'il en revenait , il irait sans elle à ce même pèlerinage.
Maïs les pliais gr^ods de tous Ui^*^ saints, Celui qu'.QA précbe , qu'tpa réyèjre , Et dont j'ai vu piaint vç1iic||]aire Parer soaveat de ^rès-bça^ux sejo^ , C'est le confes^eur.d'M^e rnnÇi Le vertueux Népomucè^e ^
Sgo LETTRES
Qu'aucun espoir, aucun eifroî Que la mort à $e8 yeux présente ^ rfont pu forcer de dire au roi Les secrets de sa pénitente.
Ce roi qui passait pour un fou, Dans sa démence meurtrière , Vous renvoie, une pierre au cou.
Se taire au fond de la rivière.
On vit sur les flots étonnés , Rayonner de célestes flammes :
Apprenei, mortels, apprenez A taire le secret des dames.
On vit même s^onvrir les cieux , Quand la nuit déploya ses voiles , Et tomber quinze ou vingt étoiles j Pour annoncer à tous les yeux Où flottait ce mort glorieux* Honneur à Jean Népomucène , Honneur au saint le plus discret !
Si vous savez quelque secret D'une bergère ou d'une reine.
Honneur à Jean Népomucène , Honneur au saint le plus discret t Vous verrez ici ses images Dans les palais , dans les villages , .
£t dans tous les cœurs féminins.
Aussi vraiment sa gloire efface Les honneurs de saint Bonifiaiee, Premier apôtre des Germains.
Tout 1* empire aujourd'hui préfère Au saint qui lui prêcha la loi , Un jeune saint qui sut se taire :
EN VERS EX EN PROSE. ^gl
On prise la foi du mystère ,
Plus que la yëritable foi.
Imitei an si bel exemple ,
Seigneur marquis ; et qu'aujourd'hai ,
Sur le coteau de Maupertui ,
Ce jeune saint vous doive un temple.
RÉPONSE