‹ Œuvres de Rulhière (volume 3)Chapitre 4 sur 56 · P&£MIÈB£ CAUSE DES ETATS GENERAUX · texte numérisé non relu

P&£MIÈB£ CAUSE DES ETATS GENERAUX

XjE département des affaires étrangères , chez une grande puissance , est un fardeau trop disproportionné aux forces d^un seul homme. Y a-t-il en effet beaucoup de têtes assez bien or- .ganisées pour s^occuper à-la-fois d^une médiation, d^un traité de commerce , d^une discussion politique , d'un projet d'union, de l'intérêt de ses alliés , des mouvements de ses rivaux ; ici du soin caché de fomenter des troubles, là de les prévenir , plus souvent de les apaiser ; veiller à l'honneur de la nation, à la liberté des mers , diriger les organes particuliers de la volonté souveraine , avancer le système d'amélioration, etc. ..? Quels détails!

A cette action continuelle de la pensée joignons le travail journalier, les dépêches , les conseils , les audiences , les remplacements , les instructions, la surveillance des bureaux, l'importunité des sollicitations, les devoirs.de la

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place , et sur-tout les luttes continuelles conin Fintrigue , l'envie^ resprit de^s ,çours.

^^pprochoDs d^e ce {arieay jimgiense 1^ cje^t pacitë de Fesprit humain , en général timidel parce qu'il est borné , imprudent s'il est hardi^j incertain s'il est prévoyant , confiant si le suc-" ces le favorise , embarrassé au milieu de set propres connaissances , mêlant à l'habileté de la finesse , à la finesse de Fastuce , à l'astuce d( la mauvaise Coi ; abattu par les difficultés , opilûâiïre daas FiCsrreur / illisible au dcmx eacens^ de la flatterie , irritable à J'apparence dubl^Lme.

Après .cette double considération , il est aisé de concluire si la place .de mmstre Àes affaires étrangères est fadierà remplir , «'il en e^ qui ait plus de droits a l'indulgence.

Il serait injuste de juger le .comte de V^rgennés d'^après le . silence rigoureux 4]ui a couvert aes opérations depuis qu'il >est.dfôcandu dans la tombe. Cbacun s'est empressé de reprendre ses éloges ; ses ennemis même, à peine ont-ils fait apercevoir leur triomphe. Son maître ^eul a résisté à l'impulsion générale , et presque lui seul adéfendu^ses talents comme la légitimité de sa fortune ; rare et grand exemple dontlea observateurs ont tenu compte à ce monarque , <lans lequel la nature a mis un c(£ur honnête et )uste. Jetons un coup -d'oeil sur les opérations

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i -son îExmtisftre ; tâfefaons ë'tm sftîsir les vues , S/principes, le caractère, les défauts , les erîtirs.<j« t?ra¥ailnesera-pas inutile , s'il apprend SCS sàccesseors et à ses «vaux contemporains tf une certaine portion d'hommes les surveille , t qu'il faut enfin jparahre devant le tribunal les nations.

Cest dans l'ambassade de Constantinople (oe le cowitc de Vergennes jeta les premiers fondements de sa renommée. Cette mission IpEÎgeplcïs de sagesse que de génie , plus de suite J«e d'-activité ; il s'agissait de conserver une influence que la jalouse Angleterre a depuis Vôtflu partager ou plutôt détruire , et de maintenir une prépondéraace d'opinions dans un tonseîl toujours trop flegmatique ou trop orageux. Le comte de Vergennes y était parvenu, ^n lui en tint peu de compte à Versailles, parce •que Ton jugea la besogne aisée ; cependant les tracassemes politiques du chevalier Ainslie prouvent que c'était quelque chose. 'Le duc de ! Ghoiseul , dont les vues actives embrassaient

lïtîrope , Hlisait : « Le comte de Vergennes » trouve 'toujours ^es ^raisons contre ce qu'on » loi propose , mais jamais de difficultés pour » l'exécuter ; et , si nous lui dem^andions la " tête du visir , il nous écrirait que cela est » dangereux , mais il nous l'enverrait. »

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H est vrai qu'auxsoins du ministère, le con^ de Vergennes joignit celui de sa fortune ;^ est des postes qui la donnent. La Suisse et 1 Porte doivent enrichir un ambassadeur, conuH Vienne et la Kussie doivent le ruiner. Noi avons cependant des exemples propres à rad surer ceux qui doivent paraître dans ces dea cours. Si nous écrivions la vie de M. de Vei gennes , cette ambassade de Turquie présenti rait quelques traits honorables à sa inénioirrf( mais ce n'est pas le but que nous nous somnaé proposé. Tâchons de saisir des objets d'un im térêt plus général.

La mission de Suède lui offrit de la gloire ] moissonner ; mais il en profita mal. Il s'y troufl] à cette brillante époque où un roi pupille mil ses tuteurs despotes dans Timpuissance de U maîtriser , sans leur ôter la possibilité de le servir. Cette opération , où le hasard servit si bien la prudence , aurait pu avoir pour premier moteur le ministre français. Il n'y parai que comme un coopérateur indécis ; et celui qui était destiné à favoriser une révolution bien plus importante , semblait indifférent à celle-ci. Il serait imprudent de le blâmer. Je sais , comme tout le monde , les raisons que le cabinet de Yersailles a cru avoir de prodiguer son or, ses conseils, son appui à un roi;

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^u Nord ; mais je ne suis pas également perjiuadé de la solidité de ces raisons , moins enpore de leur durëe. La politique vieillit avec pertains préjuges , et ne s'aperçoit que tard de \aL nécessité d'obéir aux événements.

Quoi qu'il en soit , M. de Vergennes était «loin de soupçonner que l'ambassade de Suède le conduirait au ministère des affaires étrangères , c'est-à-dire , au poste qui exige le plus de talents (i) , le plus de ressources , le plus ^de lumières , puisqu'à chaque instant l'on tient dans ses mains le sort des nations , et que , par le mélange des intérêts politiques , la tranquîljlité de l'Allemagne dépend du ministre de Yer- ^sailles, comme celle de la France du prince de I Kaunitz.

r Le comte de Vergennes ne dut son élévation ni à des succès précurseurs de sa gloire future , , ni à rintrigue dé ses protecteurs, espérant s'assurer un crédit solide , ni à des nécessités mo^ mentanées , qui forcent d'appeler le plus an-

(i) Non, c'est le département des finances. Parcoures t introduction d'un Hyre élémentaire sur cette partie, vous Terrez qu'il faut du génie, un grand caractère, une vertu éprouvée, an courage inouï, enfin l'assemblage de tous les talents comme de toutes les qualités. Li source où je vous renvoie n'est pas suspecte, pHâl^vè l'Mléki^diK livre a foiuni I les préceptes ci le moSèle.

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cien dans la carrière. Sa nooiioation fut V Trage du comte d€ Maufepas (i) ^ V^ ^ chai( on instFuraent docile à ses volontés ^ homme moins avide de gk>ire que de coi ver sa plac^ , plus empresse de sejrvîr qu briller.

Ce vieux courtisan , trop exp^rin^nté oublier que la plus haute fsiveu^r même a be soin de songer à se maintenir, ne negligw aucun étai. Mais ce qui est plus curieux qiiV* tonnant pour ceux qui le connaissaieat à fon4t c^est qu^il se trompa lourdement sur deux personnages qu^il plaça. Il crut M. de Vergcnoei

(i) On a Ëih à ee udmaîre >de5 reproches bîeif ifiérifés, mais on lui a aussi rtn4ii trop peu de |tKtiG< , v« la ch'ffiéabé du rôle à jouer en 177 5* « Il fallait,' non pas régn^ sous ut jeutie ptîace qui cherchait des cQoseîls avec la candeur lagénue d^uue âme ouverte au bien ; mais substituer rexpérience à cette première ardeur qui croit tout facile , montrer asseï de génie pour rassurer uii jéiïné roi sOf l^abandofl dé SacOfffiance, et ne pajs lui faire sentir le poids de l'âge et le» drélto de la raison. Ati lieu de répandfe sur les affaires cette ff9^ vite ministérielle dont s'enveloppent la plupart des gens en ^laee > M. de Maurepas traitait tes objets les plus impartints avec Gett€ gaieté paisible qiii annonce un «sprit net , uu talent exercé , un homme préparé anx évàiemeats , et TaboaiitaK de ressources pour remédier à tout. La malignité dooaak tous les ridicules de la frivolité à cette méthode» De là ks sarcasmes, leschansoos ,.ks satiriqiHes gaietés dont liiî^iiéBC avait été jadis tout-à-la-fois victime et partisan»

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bon homme , et un autre extrêmement adroit.

G^ est donc cette opinion de bonhomie qui mit le comte de Yergennes au timon de Tétat. Il 4nt cette brillante fortune à un homme qu^il mxt connaissait presque que par la Tôix publique , si infidèle lors même qu^elle teut être truste , ef si injuste lorsqu'elle est passionnée. On a trouTé dans Y Histoire politique d Allemagne , un rapprochement heureux entre M. Arnauld de Pompone et M. de Yergennes.

Le premier fut t:hoisi par Louis XIY , tomme Vautre par Louis XYI. La ressemblance n'est ni dans le caractère, ni dans le genre d'esprit, ni dans les principes. Il faut arouer cependant que le passage est curieux. « Il eût êtë difliy* cile de deviner qu'un homme telëgué , pour » ainsi dire , dans ]e fond du Nord ( l'anibasy> sade de Suède ) , et sans appui particulier à » la cour, eût pu être pt*éférë à beaucoup dé » dignes sujets qui étaient présents ^ et qui tié » manquaient ni d'adresse, ni d'emprcsseiUent » polir réussir. Cette nomination fut un pur » effet de la volonté de sa majesté , qui, de sëii » propre mouvement , fit ce qu'elle crut dëVôir » faire pour le bien ée son service. On feeoii- » nut en lui un homme simplement appliqué » à faire sa charge, sans porter st& préten- » tions plus loin. U {lignait ^ lieaiie<il«p d'habi-

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» letëpour les négociations, une extrême B destie et une probité des plus dësint * sées (r). »

Four prendre une idée juste du ministèi M. de Vergennes, il faut se transporte commencement du règne de Louis XVI. Son' aïeul avait laissé le clergé turbulent , la magistrature dûspersée, les finances sans crédit au dehors et sans ressources au dedans , la marine languissante et cruellement humiliée , une surabondance de dépenses superflues que la nation ' supportait en murmurant , une armée changeant de manœuvres comme de ministres , un débordement dans les mœurs qui gagnait rapidement tous les ordres de citoyens , une subversion générale de principes sages et d'idées saines.

Bans cette crise, le comte de Vergenncs succédait à un homme d'esprit, grand travailleur, ami de l'ordre , dévoré du besoin de réputation , d'un homme qui avait plus encore à réparer qu'à acquérir , mais jeté dans des intrigues dont les circonstances lui avaient fait une nécessité et sa famille une habitude. Le duc d'Aiguillon avait donc négligé l'Europe pour la

(i) 11 y aurait deux réfleiîons essentielles 1 fàîre sur ce panagc.. Le lecteur nous a peut-être déjà prévenu. Il snlfit de les lui indiquer , «ans entrer dans un plqs graqd détuK

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cour : d'ailleurs , n'ayant pas été à même de t:onnaître par lui-même les différents cabinets des grandes puissances , il était dans Thumiliante position de s'en rapporter aveuglément à ses premiers agents, et Ton se dégoûte bientôt d'une besogne qu'on est obligé de faire faire (i)-

Ce n'était pas là le rival qu'il fallait égaler ou faire oublier. Le duc de Choiseul, représenté à Londres dans une estampe av€C ce surnom , le Cocher de V Europe, avait rempli tous les cabinets d'inquiétude, et la France de sécurité. Son nom excitait toujours des regrets ; ses prétendues dissipations , sa légèreté apparente, sa faveur exclusive, les calomnieuses inventions de ses ennemis n'avaient pu affaiblir dans l'opinion générale la force de son talent. On pourrait soupçonner que le comte de Yergennes , qui ne sentait pas son audace parce qu'il n'avait pas son génie , chercha une route opposée et espéra de sa prudence mystérieuse et de l'art de tergiverser, ce que son prédécesseur Choiseul avait obtenu d'une fermeté imposante , et

(i) Ce que nous.nous permeUons de dire de M. le duc d'Aïguîllon dans ce moment, c'est ({u'îl a eu pour ennemi acharné le vieux la Chalotais , un des plus méchants et des plus vindicatifs mortels qui aient paru sur ce globe. Voilà l'origine ^'t^ désagréments qui ont empoisonné sa vie.

Œuyres diverses. Iq

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du grand secret de tourner les ëvénements en sa faveur , en les préparant avec habileté.

Le comte de Vergennes commença par rétablir un système suivi de correspondance politique. Beaucoup de ministres n'ont exigé des envoyés résidants auprès des cours étrangères , que la relation sèche des événements monotones qui se succèdent dans la plupart des pays (i); d'autres ont commandé un espionnage actif pour deviner et même éventer les projets d'une cour. Un homme , vraiment digne de sa place, dédaigne des soins aussi vils, et veut que les personnes chargées des affaires des rois, consacrent leurs utiles loisirs à étudier , à faire connaître le royaume où on les envoie. La qualité du sol, l'état de la population, la richesse nationale , les productions indigènes, les ressources, l'activité, les principes du commerce, le système financier, la quantité de numéraire, la constitution de l'état, ses forces mi-

(i ) Frédéric II , si grand homme d'ailleurs , ne savait point tirer parti de ses ministres au dehors : tout le monde Im' semblait propre à ces sortes de places. Il a quelquefois adressé à de grandes puissances des hommes dont on n'eût pas (ait des secrétaires intelligents ; et lorsqu'il a eu des sujets capables dans ces postes, il n^en a rien exigé. A peine se Êiisaitil rendre cotopte de leurs dépêches ^ lui qui répondait à un sonneur de cloches, à un bedeau.

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litaires, ses dépendances politiques, l'esprit de son gouvernement , ses vues d'agrandissement, doivent être le sujet d'autant de me'moires raisonnes. C'est ce que le duc de Choiscul exigea avec autant de fermeté que d'intelligence ; c'est ce que son successeur jugea moins essentiel ; c'est ce que le comte de Vergennes rétablit, mais sans jamais porter aussi loin que le duc de Choiseul, cette moisson de connaissances écononiiqu«d«

Ce début sage eut l'approbation du premier ministre, que le timide et adroit Vergennes laissait l'arbitre de toutes ses démarches politiques, et sur- tout des grâces attachées à son département. M. le comte de Maurepas rendait compte au roi du travail des affaires étrangères comme de son propre ouvrage : mais le ministre subalterne devait recueillir un jour le fruit des impressions qui demeuraient dans l'esprit du monarque ; et telle est la source de cette confiance plénière qui a éclaté dans les dernières années du ministère de M. de Vergennes, et résisté aux plus fortes attaques (i).

Pour conserver les premiers mouvements de cette confiance, née des bons offices de M. de

(l) Il disait en plaisantant qu'on apprenait dans le sérail à braver les intrigues de cour... ; que ses ennemis avaient beau faire, qu'il avait (ait vœu de mourir ministre en place.

lO.

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Maurepas, et sur-tout pour rëtetidre, il fallut connaître la cour, pays étranger à un homme absent depuis plus de vingt ans, et que sa naissance, quoiq(ue bonne (i), n^y avait pas amené dès ses premières années, n^àyant d^ailleurs pas reçu de la nat\ire cette physionomie heureuse qui dispose les cœurs aux douces persuasions de réloquence. Sa conversation n^avait pas non plus cette force qui subjugue , ou ce charme qui entraîne. Maïs dans ses audiences, il montra cette adroite circonspection avare de paroles , qui fait prendre une phrase pour une espérance , et un suffrage pour un . bienfait; il suppléa à ce qui lui manqua par | une politesse froide, qu'on prit pour l'expression d'une prudence consommée ; par une austérité de principes propre à faire croire que les intérêts domestiques disparaissaient devant . son inflexible probité ; par une retraite soutenue, qui semblait annoncer que, sûr de son zèle et de l'équité de son maître , il n'avait besoin que de ces deux appuis.

Cependant il étudia , sans paraître trop s'en occuper, le caractère des ministres chargés, comme lui , de la chose publique ; les courti-

(i) Sans être né d'une famille illustrée , il était sorti d'une source très-pure et très-ancienne , ainsi que l'assurent d'ex- • cellents gentilshommes de Bourgogne, se& compatriotes.

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sans et la puissance secondaire , aux yeux de la multitude, mais qui devient despotique toutes les fois que la beauté et la séduction veulent employer leurs armes et faire usage de leur empire ; certains grands personnages de la cour, qui, pour n^étre ni dans les charges, ni dans les départements , n^en ont pas moins de prépondérance , et doivent à la considération personnelle qu'ils ont acquise, ce que d'autres doivent au pouvoir dent ils sont revêtus ; les rivaux , jaloux de l'autorité, qui s'opposent en suppliant , dont les écrits sont si humbles et si respectueux, et les actes si dangereux et si hardis, et qui enBn, contre le pouvoir monarchique , s^étayent des lois , s'épaulent des pairs, s'entourent du peuple, et tiennent toujours le souverain entre deux partis extrêmes , une sévérité alarmante , ou une indulgence anarchique. "^

Après avoir recueilli en silence ces lumières, et s'être répété long-temps à lui-même , que les ministres , comme les malheureux , n'ont point d'amis ; il se défendit de toute espèce d'épanchement , plaisir secret des cœurs sensibles , mais qui , tôt ou tard , met sous la dér pendance des hommes toujours enclins à en abuser (i). Sa famille devint une espèce de so-

(i) C^étaît un des dé&uts du duc de Cholseul. Sa franchise naturelle Fentrainait au delà de ce qu'il ayaît projeté dç

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litude fermée anx solliciteurs obscurs, comme aux courtisans ofHcieux. Hélas! ils brisent les digues les plus fortes. Il fallut donc comment cer par essuyer Fëlalage de leurs projets, leurs importunes combinaisons , leurs prétentions ambitieuses. Le comte de Vergennes sentit in^ téricurement que leur langage enchanteur et perfide pourrait le jeter dans des erreurs involontaires. 11 prit le sage parti de se démettre en faveur du comte de Maurepas, du plaisir d'obliger. « Adressez-moi, disait celui-ci, tous » ceux dont vous voudrez vous débarrasser , et » j'en ferai autant des importuns qui voudront » me prier de solliciter en leur faveur. » Ainsi, M. de Vergennes préférait de passer pour un ministre sans crédit , dans Tidée de demeurer à une certaine distance des grands orages inséparables de la faveur, qui dispose des rois et de la fortune. Le peuple de la cour ("car il y en aun là comme ailleurs ) prit cette conduite pour l'impuissance d'un homme sans usage et

dire. Il ne pouvait résîl^ter ni au malheur qui rend si éloquent, ni au repentir qui a tant d^empîre sur les âmes bien nées. Il y a maintenant en Europe un grand personnage bien au-dessus, par le rang, du duc de Choiseul, qui a la bonne foi d'avouer qu'il refuse des audiences , parce qu'il est sâr de ne refuser ni sa bourse , ni son secret à ceux qui voudraient s'en emparer.

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sans connaissance de son siècle , des avantages de sa place : mais un petit nombre d'hommes réfléchis aperçut dans cette conduite^ la marche combinée d^un politique ruse , bien sûr que Taveoir le dédommagerait des sacrifices qu'il faisait au moment présent. £n revétissant les dehors d^un homme profondément occupé , il évita le ridicule (i) qui , à la honte de la nation , devient entre les mains des courtisans malins et spirituels « le premier moyen de renverser le mérite même ; à plus forte raison, un talent ordinaire , couvert d'un peu de charlatanisme.

Cependant on avait adroitement prévenu la seconde personne de la cour contre lui , contre son système , contre la forme de son travail : elle le croyait contraire à la grandeur de sa maison, qu'elle veut tellement amalgamer avec

(i) Des hommes de beaucoup d* esprit n^ont pu s'y soustnûre ; des hommes très-raëdîocres ont su adroitement l'éviter. M. le chancelier de Maupeou et M. Berthier peuvent servir à développer ma pensée. — Ce ridicule inné à certains personnages , à certaines familles , dont tout Tesprit possible ne sauve pas , le Français le saisit avec une justesse admirable. C'est une arme légère qui ne tue pas , mais qui défigure. On peut être honnête homme et ridicule , mais rarement grand, homme et ridicule, sur-tout si tout ce qui vous tient de plus près ajoute les siens à ceux dont vous êtes déjà couvert; etceU, est arrivé sous Louis -le- Juste , ce me semble.

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les intérêts de la maison de Bourbon , que ces deux formidables puissances , s'entre-prêtant de mutuels secours, puissent un jour donner des lois à TEurope. Quelles que soient les^ preuves alléguées à cette princesse, quel que soit Je degré de foi qu'elle ait cru y devoir , elle a renfermé le tout dans le secret de sa pensée, et, dans toutes les occasions apparentes, honoré le choix de son auguste époux.

Tel fut le début du comte de Vcrgennes à la cour. Examinons maintenant ce qu'il fit dans sa place.

Son système politique était dirigé contre les Anglais , dont il lui semblait juste d'abaisser l'indomptable orgueil, et essentiel d'affaiblir la colossale puissance. Us possédaient deux royaumes outre celui qu'ils habitent : Fun dans l'Amérique, plus vaste que l'Europe; l'autre dans l'Inde, plus étendu que la plupart des lieux qui les avoiwsinent. Vergennes commença par les tromper, en attendant qu'il pût leur nuire. Cachant la haine qu'il avait héritée du duc de Choiseul , il lui fallut dévorer des mécontentements et des humiliations que lui prodigua la hauteur britannique ; mais il amassait la vengeance. Elle n'éclata ni ne se reposa jamais ; l'Amérique entière fut son aliment ; la révolution la satisfit, mais ne la combla pas. C'était

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cependant un grand coup (i) porté à celte nation superbe , que Tindépendance de treize états , conservée par le suffrage et Fadhésion de presque tous les rois de TËurope. Jamais négociation ne fut menée avec plus d^art : la force secondait Fhabileté ; lorsque Thabileté s^ épuisait y la ruse (2) venait à son secours, et quels que fussent les moyens, Je succès les couronnait. La mère patrie humiliée et désolée vit ses filles rebelles se réfugier dans le sein protecteur de la France , où se consomma Faffrancbissement de tout esclavage et de toute domi-

(i) Pour s^en faire une idée , il faut écouter les Anglais eux-mêmes , et relire ce que disait Topposition avant que la révolution fût consommée. £lle détaillait à TAngleterre retendue de sa perte dans des tableaux bien éloquents : on les a depuis affaiblis , parce qu^il faut finir par se consoler. Mais ce sont de ces événements que vingt siècles ne peuvent eflacer. (2) M. le comte de Stormond voulut s'instruire des engagements pris par la France avec T Amérique. Le comte de Vergennes battit la campagne. Le ministre anglais répliqua qu'il pouvait regarder comme un (ait ce dont on avait parlé dans le carrosse du roi. Le ministre lui repartit : Savez-vous ce qui s'est dit dans le carosse de la reine P On a. raconté que les Anglais avaient tenté l'impossible pour conclure leur traité avec les colonies , mais sans succès. Allez , monsieur l'ambassadeur , soyez tranquille: en politique, ceux qui en savent le plus sont ceux qui en disent le moins. Il n'y a que les sots qui parlent et croient.... Ceci a été attribué au comte de MaurepaS) et dit par M. de Vergennes.

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nation. Les guerres les plus sagement combinées, les victoires les plus glorieuses n'ont pas eu des résultats aussi essentiels. Le principal moteur de ces grandes opérations a droit à la reconnaissance de son pays , comme à la haine éternelle de l'Angleterre.

A cette époque on lisait cependant dans les chroniques de la Perse ( Tune de ces productions malignes qui viennent de temps en temps troubler Thorizon des cours) « qu'il n'avait » rien fait encore pour rétablir la gloire et » l'honneur de l'empire persan ( français ) , et » cependant une nation toujours rivale lui avait » parlé avec hauteur plusieurs fois, et avait » même manqué au sophi dans la personne » de son visir. » A la vérité, c'est une anecdote inconnue au reste de la France , mais dont les faiseurs de chroniques n'embellissent pas moins leur texte. Une réponse qui contredit le chroniqueur persan, et qui n'est pas apocryphe , est celle-ci : M. de la Motte-Piquet , sortant de la baie de Quiberon , fut rencontré par une frégate et une corvette américaines qui le saluèrent : il y répondit par neuf coups de canon, honneur qu'on rend aux pavillons des républiques. L'ambassadeur d'Angleterre instruit de ce salut rendu, court chez M. de Vergennes, se plaint, demande une explication. Le rusé

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ministre répond avec la bonhomie apparente d^un homme à peine instruit : « C^est peut-être » le paroli du salut que vous avez rendu jadis » au pavillon corse, lorsque votre cour savait » c{ue le roi mon maître traitait ce peuple » comme rebelle. »

léC grand trait d^habileté du comte de Vcrgeones est d'avoir engage le cabinet de Pétersbourg à bercer celui de Saint-James d'espérances, mensongères. Il sollicitait ardemment des secours près de la Russie ; elle ne les promit ni ne les refusa; et, nullement étrangère à Vart des rois, elle déjoua complètement TAngleterre, qui, dansTespoir d'un secours incertain, se plongeait dans des dépenses réelles.

En vain dirail-on que le comte de Vergennes ne fit que reprendre en sous-œuvre les projets du duc de Choiseul : cela même d'abord est un grand mérite. Ce que le bon sens a de mieux à faire , c'est de profiter des plans du génie. En vain ajoutera-t-on que le docteur Franklin avait conçu tout le plan de la révolution : n'est-ce rien de l'exécuter et de triompher des difficultés que les hommes apportent même à leurs propres avantages ? Quelle adresse ne fallait-il pas pour décider M. de Maurepas , que son grand âge et son caractère éloignaient également des entreprises périlleuses, et que M. Nec-

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ker effrayait sur les dépenses ? Ea vain insisterait-on en disant que^ sans les fautes multipliées du ministère anglais, jamais les projets de M. de Vergennes n'eussent ëtë conduits à une heureuse fin. N'est-ce pas le comble de Thabileté d'élever autour de ses ennemis les nuages du doute et de Tincertitude , afin de rendre leurs mesures fausses, leur prévoyance nulle , leurs calculs erronés ? Les fiers Anglais n^ont jamais cru que la France prodiguerait les millions , les vaisseaux , les hommes, pour défendre une poignée de mutins qu'Albion pensait à châtier et non à vaincre. Lorsqu'on apprit à Londres que la cour de Versailles avait reconnu les députés américains comme ministres, une surprise mêlée de consternation fut générale. Les plaisants disaient que cet acte avait produit Teffet de l'étincelle éleclrique , et frappé toute la nation du même coup. On ajoutait que cela devait être, puisque le docteur Franklin avait fourni la matière renfermée dans le conducteur.

Nous ferons, sans scrupule, entrer dans l'éloge duTomte de Vergennes , les soins adroits, quoiqu'un peu dispendieux, d'entretenir le flambeau de la discorde en Hollande (i) , non pour

(i) On prétend que cette opéra tîoa a coûté des sommes considérables à la France. Un ministre peut-il en disposer

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déposer le stathouder, comme des gens mal instruits ou malveillants Font insinué, mais pour prévenir Talliance avec l'Angleterre. Ses réjouissances sur la dernière opération militaire font mieux que nous Téloge du comte de Vergennes. Il eut donc raison d'employer tous les ressorts de ce qu^on appelle la politique j pour retenir le penchant du prince d'Orange , dont les inclinations anglicanes étaient plus que soupçonnées , et dont les lumières ne vont pas jusqu'à savoir que les Anglais n'ont point d'^alliés, mais des sujets quUls enchaînent ou quHls dupent. Le comte de Vergennes eut tort seulement de dire à son ambassadeur qu'il devait ne s'occuper qu'à gagner la province de Hollande, comme celle qui entraîne les six autres ; les soins du ministre devaient être plus marqués pour celle-là, mais non plus exclusifs. Au reste , si les principes étaient bons , l'exécution était détestable. Convient-il à une grande puissance d'aller en dessous négocier avec des mécontents , de grossir leur nombre par des présents corrupteurs , de leur fournir des se-

pour appuyer ses systèmes ? Non , sans Taveu de la nation. Maîs> sous M. de Vergennes, ceUe puissance nationale n^exîstait point. Ce ministre était souverainement maître du trésor , et dès que son génie lui inspirait une opération, les caisses ji^ouyraient à sa yoîx despotique.

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cours indirects , d'exalter leurs espérances ? Sans compter les ministres accrédites , combien d^agents subalternes chargés de semer dans Tombre le trouble et la division ! Quand on peut donner la loi, les trames mystérieuses avilissent (i). Aussi a-t-on vu six années de négociations perdues , ainsi que bien des millions , pour n^ avoir pas fait articuler des volontés précises par M. Gérard de Rayneval en 1787; pour avoir mis à cette époque de la roideur au lieu de fermeté. Au reste , tout ce qui est arrivé est énigmatique. S'opposer à Fouverture de TEscaut, menacer les forces impériales , et, trois ans après, laisser paisiblement arriver les hussards prussiens , qui pillent les villes, dispersent les soi-disant patriotes, rétablissent le dictateur , n'est pas conséquent ; et c'est ce que n'eût point fait M. de Vergennes. Il avait plus d'harmonie dans sa marche , et cet accord de principes ( la première des qualités

(i) On a vu un nuolstre arriver k Berlin aa mois d'octobre 1787 , chargé de menaces de la part de la France , parler de son camp de Givet, où îl n'y avait pas deux bataillons , de cent mille hommes qui s'assemblaient dans la Flandre française, d'où Ton faisait filer incognito quelques artilleurs déguisés. C'est bien le cas de dire : parturient montes^ nascetur ridiculus mus. Ces choses s'apprennent^ se divul^ént. Puisse l'humiliation qui en résulte rendre les administrateurs plus prudents !

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du second ordre ) tient notre plume en respect sur plus d^une erreur importante.

Ne fut-ce peut-être que ce traite de commerce qui a excité tant de murmures , et surtout ruiné l'industrie sacrifiée (i). Selon certains observateurs (a), ce n'est encore qu'un mal d'opinion. Nous ne jugerons pas ce grand procès; mais il est impossible de dissimuler que jusqu'ici l'avantage est douteux et l'alarme réelle.

Ne fût-c^ que pour avoir indirectement prêté la main à cette confédération germanique , bien mieux organisée pour nuire à la France qu'à l'empereur. Car enfin , si la Hollande et l'An-» gleterre alliées appelaient ces princes toujours prêts à courir où l'on paie , ils formeraient bientôt une armée qui occuperait la France

(i) Les échevins de Lyon ont motivé la demande de secours au gouvernement, pour prévenir Témigration de quinze mille ouvriers , par le coup que le traité de commerce avec les Anglais avait porté À leurs fabriques. Leurs réclamations sont imprimées.

(2) L^auteur des Observations rapides sur la lettre de M. de Calowte au roi, extrêmement bien instruit , comme fout le monde sait, fait honneur de ce traité à M. de Galonné, qui n'y a eu aucune part. Au reste, il n'est pas prouvé que ce traité soit aussi onéreux à la France, puisque Londres voit aussi quelquefois des hommes qui font au ministère anglais les reproches que nous avons adressés au nôtre.

î6o LE COMtË

sur terre , peudant qu^Âlbion déploierait ses forces maritimes sur les mers. Les vrais politiques allemands même , n^ont pas compris pourquoi le cabinet de Versailles avait favor risé cette démarche mal vue , mal calculée , et vicieuse jusque dans son exécution. Comme alliés de Tempereur , comme ennemis naturels de l'Angleterre , comme prétendants à la première influence sur le gouvernement des sept provinces , il fallait s'y opposer. Heureusement que d'elle-même elle se dissoudra. Les princes qui n'ont point d'argent ne guerroieront pas ; ceux qui en ont le mettront à couvert en se vendant à des puissances étrangères. On a cru devoir respecter dans cette association l'ouvrage du grand Frédéric. Il y consentit , il est vrai , mais alors il comptait déjà soixante - douze ans ; et soixante - douze ans étaient un siècle , si l'on considère Tes fatigues , le travail , les peines , les agitations , qui remplirent cette brillante et orageuse carrière.

]Se fût-ce que pour avoir ralenti les secours destinés aux grandes Indes , où les forces anglaises l'emportaient déjà sur les nôtres , avant qu'elles pussent se coaliser avec les souverains du cap de Bonne-Espérance et de l'opulente Batavia ;

Ne fût-ce que pour avoir mécontenté gra-

DE VERGENNES. iÇl

tuilement la cour d*£spagne dans deux occasions importantes, ce qui Btdire au comte d'Âranda que les Français étaient plus adroits, mais que les Anglais étaient plus habiles :

Le grand moyen de politique du comte de Vergennes , comme son trait de caractère marquant ( ce qui est presque synonyme ) , fut de ne jamais donner une réponse décisive. On lui propose de s'allier avec la Prusse , il répond : « Frédéric est vieux , les principes de » son successeur sont inconnus : avant de trai- » ter il faut s'instruire , mais c'est un moyen » que la France ne doit pas négliger. » La cour impériale fait demander en 1778 , en cas que la Prusse s'oppose à ses projets , si on peut compter sur vingt-quatre mille hommes ou sur 24 millions , stipulés dans le traité de 1756* M, de Vergennes fait une belle dépêche, dont le résultat est que la. France offre sa médiation. L'empereur insiste , et ne se contente pas de belles phrases ; alors le ministre répond que le roi son maître ne souffrira pas qu'au-» cune autre puissance se mêle de la querelle survenue entre celles du Nord , et que si sa majesté veut accepter la médiation de Versailles , elle sera contente des égards qu'on aura à ses droits. Dans le même moment , la cour de Postdam réclamait la garantie donnée

Œavres diverses. I j

au traite de Westphalie pour le maintien de la caiistitutioD germanique. On lui répondit « que jamais la France n'avait impunément » vu sa signature outragée (i). »

Le comte de Stormond, ministre d'Angleterre , demande officiellement si la France prétend soutenir les rebelles d'Amérique. M. de Vergennes répond ministérieliement « que le » roi de France n'a d'autre but que de rendre » le commerce libre pour toutes les na- » tions. »

On sent bien que cette indécision volontaire et calculée n'est qu'une forte nuance de la fausseté la plus. consommée. L'habileté réussit, la finesse même quelquefois ; mais presque toujours la fausseté échoue. Aussi , lorsque , dans cette même guerre de 1778, le comte de Vergennes essaya de traiter la cour de Berlin comme il avait traité la Porte, et le vieux Frédéric comme un sultan , ses ruses étaient connues , ses caresses sans profit, ses menaces sans effet ; et, pendant que ses dépêches astucieuses allaient essayer d'endormir le lion du Nord , déjà ses troupes marchaient vers les frontières de la

(i) S'il était permis de comparer la manière de traiter les affaires des rois à une scène de comédie , on croirait voir maître Jacques raccommoder F^alire avec son père, sous prétexte qu'ils se sont querellés sans s'entendre.

DE VERGENNES. l()3

Bohême , et allaient tenter de. surprendre la vigilance autrichienne.

Aussi un Prussien ëcriTait*il : « On dit que » M. le comte de Vergennes a une logique po- » litique turque quHI veut introduire en £il^ » rope. Je ne crois pas que nous autres AUe- » inands Tadoptions; nous tenons à nos an- » ciens usages, et en sommes contents. »

Si on parcourt Thistoire^ on voit qu^elle conserve , avec une certaine estime , le nom de ceux qui t>nt su le mieux tromper. Sans citer Kichelieu et Mazarin, les plus grands imposteurs politiques que Machiavel ait formes, les fourbes par excellence, peut-on nier que le lordChatam n^ ait tiré ses principales ressources pour la guerre de 1756, des ruses qu^il employa contre la icgèretë française ? Loin de nous le coupable projet d^affaiblir le regret dû à sa mémoire* Je veux seulement rappeler que la politique n'^est qu^un nom plus honnête donné à un commerce suivi de supercheries ou de trahisons, selon la nature des intérêts discutés. On a dit de Pizarre ( qui ne savait pas lire ) , quMl avait réussi dans tout ce qu^il avait entrepris , parce qu^à ta ruse et à la dissimulation il unissait la sagacité de démêler les desseins des autres.

Le cardinal Ximenès, Cécii, ministre d'Elisa-

l64 liE COMTE

beth, Elisabeth elle-même , je comte de Mirrrai, régent d^Ecosse, MaitLand, dont Robertson a dit que son adresse dégénérait en fourberie , et que sa pénétration était un mélange de subtilité et de raffinement (i) ; Louis XI qui avait tant de goût et d^estime pour l'artifice , quHl n'osait s'en vanter parce qu'il les tenait pour des vertus , et mille autres anciens et modernes y trouvent chez les historiens des éloges soutenus ^ parce quMls se sont joués de leurs semblables. Au reste ^ les Français en général n'abusent pas de ce talent ; et, s'ils conservent quelque supériorité dans l'art de négocier , sur les nations voisines, c'est qu'ils sont plus éloquents, plus aimables , plus tourmentés du besoin de réussir. Ce défaut de sincérité chez le comte de Verge nues se cachait sous un air de bonhomie, qui, les deux premières années, déjoua les plus fms courtisans. Il montrait une candeur domestique ^ il affectait avec ses sous-ordres

(i] Nous connaissons an ministre fameux qui éclipsera dans rhistoîre les Ximenès , les Cécii , et servira aussi de preuve à notre assertion. Dès. aujourd'hui nous pourrions le placer parmi les grands noms que nous venons de citer ; mais nous craignons la réputation de flatteur ; vice toujours affreux, mais cent fois plus encore dans un moment où, quelque sujet que Ton traite, on s^adresse presque toujours, à la nation.

Bë vërgennils. iG5

Due simplicité qu'ils prenaient pour le développement d^une âme étrangère à son métier fallacieux. Il jouait avec ses enfants, dans le secret des petits comités , racontait toutes les particularités de son séjour en Turquie (i), se livrait à cette gaieté pure et franche qu'on croit le partage exclusif des âmes honnêtes : t^est un mérite éminent pour ceux qui sont en place , et un ridicule bourgeois dès qu'ils n'y sont plus. On croyait, p^r une obligeante indiscrétion, établir l'idée d'un si beau carac-^ tère. La simplicité, est le fard des grands hommes. Archelaiis jouant aux noix avec ses enfants, attendrit. Les grands personnages ont l'air de se dépouiller de Leur grandeur, et de se remettre volontairement dans la condition des autres hommes. Ceux-ci s'honorent de cette condescendance, et se pressent d'exagérer la hauteur de ceux qui descendent jusqu'à eux.

A cette bonhomie factice se joignait une

(i) Le comte de Yergennes avait le malheur de conter longuement et sans grâces ; ses plaisanteries n'étaient pas du meilleur ton, sa gaieté était triste: et malheureusement, comme cela arrive toujours ,.il savait la manie de raconter , de plaisanter et de vouloir faire rire. L'ambassadeur de Portugal disait un jour à table chez lui , que le roi son maître avait été saigné quatre ibis au pied. II n'y a pas à se fier sur ces jambes-là^ répondit M. de Vergennes, et il crut ayoir dit une si jolie chose qu'il la répéta pendant trois jours.

l66 LE COMTE

indifférence pour les critiques, qui n'est jamais insensibilité', mab qui, chez les bons esprits, repose sur Tëtude quHls ont faite des hommes, de la sociëtë , des cours. Voltaire a prétendu quelque part qu'il fallait conserver les couplets, parce qu'ils contiennent l'opinion du moment où ils ont paru, et par-là même font anecdote. On chantait pendant les six premiers mois du ministère de M. de Vergennes :

Parlez-moi do temps présent

Pour la politique :

Vergenne est assurément

Un bomme à rubrique f Querelleur ne fut jamais , Toujours il aima la paix ,

Vive un tel ministre j Ogué,

yÎTe un tel ministre •

Chacun cboisit ses béros ,

A sa Êmtaisie ; Pour moi , j^^ime le repos

Autant que la vie.

Nous allons être à présent Battus et jamais battant;

Grâce à de Vergennes, Ogué,

Gi4ce à de Vergennes.

11 laissait chanter , il laissait les papiers anglais s^escrimer sur sa marche tortueuse ; il laissait Paris blâmer ses lenteurs, la cour prononcer son incapacité ; et pendant ce temps il jetait

DE VEJIGENMES. 167

les fondements de sa fortune. Celte conduite vaut bien les efforts réitérés d'un de ses rivaux que chaque nouveau pamphlet jetait dans le délire, et qui, dans les convulsions de son amour-propre irrité , invoquait publiquement les places, les rubans, les distinctions comme autant d^égides contre la témérité d'un peuple ingrat, et sur-tout aimant à rire.

Conserver du sang-froid au milieu des succès , est dé}à un assez grand effort. On est soutenu par le suffrage du petit nombre qui juge sainement ; mais ne pas s'en départir lorsqu'on a des torts à se reprocher, c'est le comble de l'habileté , car ordinairement on est toujours pressé de soutenir ses bévues. C'en était une au commencement de 1776 de proposer à la cour de Pétersbourg une alliance offensive, où devait aussi entrer l'empereur (i), pour assurer à la Pologne la paix qui n'était pas troublée , et resserrer le roi de Prusse dans des limites qu'il ne pensait pas à reculer. Une telle opération *

(i) Les Français devraient être guéris de ces sortes de tentatives. Le Nord pense sérieasement à s^aflfranchir du tribut d'estime quMl leur a payé , en recherchant leur alliance , en adoptant leurs modes, en lisant leurs livres, en parlant leur langue , en leur confiant Téducation de leurs enfants y * en voyant leurs spectacles , en les prenant pour modèles du bon ton . de la conversation amusante et de l'urbanité des mœurs.

lG8 LE COMTÉ

demandait à être méditée, hasai*dée par psii"celles , et ne devenir publique que le jouir dii succès. Cependant on se mit dans le cas d'être refusé ; et, sans Fadresse du comte Panin y qui se rejeta sur la difficulté de Fexécution, ce refus motivé entraînait un ridicule, tache que les cours doivent éviter comme les particulier;^. Cette affaire fut si mal conçue , si mal digérée ^ si mal négociée, qu*elle donna lieu à un traité de garantie mutuelle entre Vienne et Pétersbourg, garantie dont TEurope voit les effets sur les bords du Danube. Le comte de Vergennes sentit le vice de la spéculation, rappela son négociateur, et comprit qu^il fallait essayer les talents avant de les employer.

On lui a reproché d^avoir donné des places importantes à des protégés qui n^avaient encore légitimé leurs prétentions par aucun succès. Dans les occasions, il faut souscrire à ses détracteurs, et se taire sur ce qu'il est impossible d'excuser. La beauté n'avait plus d'empire sur lui; mais l'intrigue, et sur-tout ce qu'on appelle vulgairement le commérage ^ disposaient quelquefois de sa volonté.

Ce fut une femme qui lui fit confier une négociation importante au jeune Aristemi. Non que le goût du plaisir eût survécu à son grand âge : mais ceux même qui ont abjuré ces sortes

DE VëRG£NN£S. 169

de liaisons , trouvent encore quelque douceur à voir les grâces complaisantes folâtrer autour de leurs cheveux blancs, dérider leur front rembruni par les affaires , et leur faire croire que la sagesse chez eux est une vertu de choix, et non les tristes fruits de la nécessité.

Ce fut encore une femme qui rengagea à faire adresser une lettre du bureau des affaires étrangères au sieur Panckoucke, entrepreneur du Mercure, M. Linguet avait malmené M. de la Harpe, à l'occasion de sa réception à l'académie française. Le comte de Vergennes se mêle d'une querelle d'auteurs, et demande au bibliopole , « qu'avant tout , il ait à ne plus » employer à cet ouvrage la personne qui a «commis la faute, et qu'il lui donne FàssA- » rance la plus positive de ne plus lui confier » la rédaction de son journal. »

Un ministre ne demande point à un libraire , il lui enjoint. M. de Vergennes obéissait à un ressentiment particulier , et dès lors il devait être avare de Fautorilé de sa place ; il s'expliquait peu décemment sur un homme de lettres connu, qu'il métamorphosait en stipendiaire ; il s'exposait à une réponse désagréable qui ne lui manqua pas , et dans laquelle on lui donnait avec vigueur et avec respect des leçons méritées. Celui qui règle l'intérêt des puissances du

IfjO LE COMTE

monde ne doit passe mêler du Mercure, lorsqu'il s'agit de la gloriole d'un académicien ; il ne doit pas sur-tout ordonner une peine si incroyablement disproportionnée à l'offense , même si elle avait été constatée (i). M. Linguçt avait raison de dire dans une lettre , où d'ailleurs il avait beaucoup d'autres torts : « L'aigle » de Jupiter fait-il gronder la foudre de son » maître pour venger des fourmis qu'un homme » piqué par elles peut écraser dans un pré ? » Ce trait , c'est-à-dire l'injure que fit M. de Vergennes à M. Linguet , déroute entièrement ceux qui observent son caractère. On ne retrouve plus U prudence du serpent et la timidité de la colombe. Pourrait-il lui paraître indifférent de mécontenter un homme dont la plume éloquente avait alors des partisans ; un homme entouré d'une double espèce de victimes, celles que son ressentiment avait égorgées , et celles qu'il avait sauvées du glaive de

(i) Il ne s'agissait de rîen moins que de perdre la propriété d^un journal ; car il est à celai qui le compose, et non à celui qui Timprime. La preuve eêt qu'il n^a plus existé depnis le triomphe donné au libraire. Si chaque auteur d^unc épigramme contre M. de la Harpe devait perdre sa place , ou le droit de continuer ses ouvrages , il n^y aurait peut-être pas dix gens de lettres en activité à Paris , ce qui , soit dît en passant , ne prouve pas contre les talents de M, de la Harpe mais contre sa manière d^être.

DE VULGEMMES. I7I

la loi abusée ? Une yëritë cruelle pour les gens en place, et qui a bien de la peine à pénétrer dans leur âme, c'est qu'ils préparent leur chute, ou se coudamnent à Toubli en persécutant ou même en négligeant (car la négligence affectée est une espèce de persécution pour le génie ) les dépositaires de la renommée.

£n vain on joue le mépris, en vain on emploie des expressions avilissantes, telles que folliculaires , petits auteurs , écrivains à la douzaine. Les princes et les gens en place arrivent à la postérité avec le bien et le mal qu'en ont publié leurs contemporains penseurs. Les gens de lettres ont remis Richelieu à sa place après l'avoir ridiculement loué , et rendu à la sienne Henri lY , presque méconnu pendant les cinquante années qui suivirent sa mort. Turgot ne mourra point ; Necker ne vivra pas; le silence (1) de l'insensible patrie de Frédéric retombera sur elle. Le prince qui laisse les lettres sans protecteur abjure la renommée , déclare à la face des nations qu'il n'a nul droit au souvenir des mor« tels. Et qu'est-ce que peut être un homme pour

(i) Qae dift-je le silence ? On pennit à je ne sais qael ëcrivastier d'insulter à Bes mânes deia fois par mois. Son nom n'a besoin ni de bronxe , ni de marbre pour être immortel , et le reste de l'Europe le venge bien de ringratitude des siens.

17a LE COMtE

qui la gloire n^est pas un besoin? Revenons à M. Lingue t , qui a donné lieu à cette digression. Il se vengea y et dans cette occasion eut pour lui la galerie ; Ton n^en crut pas M. le comté de Vergennes , lorsqu'il assura que cela ne lui allait pas au cœur (i).

On ne lui pardonnait pas non plus d'aimer les petits moyens. Pour réchauffer les courtisaps des Américains , il fit défendre de parler dans les cafés de Paris de leurs succès ou de leurs désastres ; c'était le moyen de réveiller l'enthousiasme en faveur de la liberté , et conséquemment de ses martyrs. ... Je ne sais quelle raison l'avait brouillé avec le comte d'Ëstaing ; il raya de sa main , sur Tépreuye de la gazette y un article qui rendait un compte glorieux d'une opération de cet amiral : ce qui fit dire au comte de Maurepas que la trompette valait mieux que la plume.... Que de tentatives auprès de la cour de Naples pour affaiblir ses liaisons avec la cour de Russie , dans la crainte que les Anglais ne tirassent quelque avantage de la marine russe !: Ces manœuvres obscures contrastent étrangement avec vingt- quatre millions de sujets,, cinq

(1) Le roi tenait dans ses mains un caMer des Annales. M. de Yergennes parut : Ayez-vous encore à cœur , lui dît sa majesté , les sarcasmes de cet écrivain ? — Sire , ils n'ont pas porté jusque-là»

DE YERGENNES. 178

cents millions de revenus , le plus beau site , les coteaux de Bourgogne , de Champagne , et une industrie toujours renaissante.

Tels ne devraient pas être en effet les ressorts d^une vaste administration ; mais aussi ne sommes-nous point trop difficiles ? Où trouver un homme pour cette place qui s^empare d^une des plus nobles fonctions de la royauté, qui ne se borne pas à une contrée , mais s'étend jusqu'à l'extrémité du globe ? Ceci n'est point une fastueuse exagération. Pour se décider sur le par^ti à prendre au mois de décembre 1787 avec VÂngleterre presque menaçante, ne fallait-il pas aussi bien connaître sa situation dans l'Inde que les forces de sa marine à Portsmouth et à Plymouth? Qu'est-ce en effet qu^un ministre des affaires étrangères chez une des grandes puissances de l'Europe ? Un homme d'une trempe d'esprit que rien n'intimide , et qui cependant n'adopte pas avec trop ^e facilité les grands projets dont l'imagination jouit à l'instant qu'elle les conçoit , soutenu par le noble désir de parcourir la carrière avec gloire, et persuadé du danger de trop hâter les succès ; tendreinent attaché à sa patrie, sans être es-clave des préjugés qui en font, aux yeux de bien des gens, l'asile exclusif des talents et de la capacité. Combien de genres de culture ne doi-

vent pas avoir enrichi un si bean fonds ? La connaissance des hommes qui se prend dans Fhistoire j comparée avec ce qui se passe sous nos yeux; des choses qui tiennent à Inobservation ; des intérêts multipliés qu'il faut sans cesse peser ; du passé qui renferme dans son sein les traités faits, altérés ou rompus; les projets abandonnés , repris , bien ou mal exécutés « tour-à-tour remis en vigueur ou proscrits. Que d'espèces de talents sont nécessaires pour paraître avec un certain éclat , ou du moins inspirer de la confiance ! Précision dans le stjle, clarté dans les idées, éloquence dans la parole, énergie dans le caractère , formes séduisantes, empire sur ses mouvements , activité d'exécution , sang-froid dans les crises , solidité de jugement , finesse de tact , Tart de cacher tant d'avantages et d'en laisser voir assez pour intimider ceux avec qui l'on traite. Tant de présehts du ciel pe sont rien encore sans le talent de les employer ; c'est-à-dire maintenir la dignité des rois sans leur immoler trop de victimes, se défier de la faiblesse qui temporise et double les maux en retardant le remède, et se défier plus encore de la précipitation que le vulgaire, ami des événements, prend pour le coup-d'œil du génie ; surveiller les mouvements 4es cours en protestant contre le minbtère in-

D£ YERGENNES. 1^5

jurieux de Fespioiinage ; dans les périodes tranquilleSy pénétrer dans les arsenaux de ses ennemis , préparer les moyens de défense , ne regarder tout traité de paix que comme une suspension d^armes ; et dans les orages des crises appeler la fermeté qui résiste aux obstacles combinés, la multiplicité des ressources qui lasse Tenvie , l'ambition même , le courage de rame qui brave le malheur; Part difficile de profiter des succès , de prévoir les revanches , de réparer les échecs, de préparer la vengeance, de soutenir une humiliation passagère; Tartplus difficile encore d'inspirer une haute estime à FEurope , d'alarmer ou d'inquiéter ses rivaux , de rassurer ou d'enorgueillir ses alliés ; l'art presque surhumain de faire rejaillir sur son maître l'éclat de ses propres talents , et de persuader aux nations voisines que tant d'avantages ne sont que le résumé des talents en exercice dans le pays qu'on habite (i). A cet ensemble presque chimérique, il faudrait pouvoir joindre la décence des mœurs, un désintéres-

(i) Plus d'une personne , en Usant ce portrait , dira qu'il convient mieux k un premier ministre qu'à celui des ai&ires étrangères. Est-ce qu'un ministre des afiàires étrangères n'est pas dans la réalité le ministre principal ? S'il ne l'est pas, il est bien peu de chose.Les noms ne font rien ; c'est Tespèce de travail qui distingue les hommes.

sèment reconnu de ses ennemis mêmes ; plus dUndifférence pour la gloire du moment que pour le suffrage de la postérité i Tamour du travail, de Tordre, du bien; la simplicité , trait caractéristique des grands hommes; enfin cette philosophique insouciance de la censure injuste, censure au-dessus de laquelle on ne se met qu^après être parvenu à une chose bien aisée en apparence , bien difficile en réalité , V estime de soi-même.

Mais revenons au comte de Yergennes , qui ne nous a pas fourni tous les traits de ce tableau. Il n^était pas doué d'un esprit extraordinaire , mais il avait une excellente routine. Averti par les frondeurs ( quelquefois utiles ) des fautes vraies ou idéales de ses prédécesseurs, il s'était fait une marche qui, sans être absolument sûre, était cepe^idant assez solide. Il savait qu'il fallait haïr le^ Anglais , conserver FEspagne , ne pas heurter l'empereur, bien vivrjé avec la Prusse , gagner les Hollandais , protéger les Turcs , se défier de la Russie , solder la Suède , tenir Rome en respect, soutenir l'Amérique naissante, payer la Suisse , surveiller les colonies. Tout ce qui contrariait ce catéchisme politique trouvait chez lui une résistance qui s'affaiblissait ou se renforçait en raison des circonstances.

DE Y£RG£NN£S. I77

L'amour de la patrie, ce sentiment énergique qui jadis a enfanté des prodiges et touche malheureusement au ridicule depuis que les rois prodiguent le sang pour des querelles étrangères, et prêtent indifféremment leurs sujets aux deux partis; ce sentiment, dis-je, était froid chez M. de Yergennes. Il avait été lié avec le chancelier Maupeou , dont il saisit les principes avec avidité : de là son aversion pour les parlements , et son penchant a^x partis sévères. 11 évitait de se compromettre avec ces grands corps qui ne ha&se.nt jamais impunément ; mais il nourrissait . avec adresse Féloignement du souverain pour ses prétendus coadministrateuri qui, sous prétexte d'exister par la loi et pour la loi, finiront par ne plus exister ou par renverser leur rivale (i). M. de Vergennes se déclare

(i) Les parlements disent que leur devoir est de veiller sans cesse sur les besoins des peuples,,, de rallier la puistance royale à la justice. Geh suppose qu^elle s^en éloigne^ et qu'elle a besoin d'an mentor.... Qu'ils sont la loi vivante aux pieds du trône» Eux-mêmes ont dît cent fois que le roi était la loi vivante. Il j en a donc deux: il y a donc deux

puissances égales Les rois régnent par la loi^ la loi est

au-dessus de toutj le parlement est la loi vivante. ^Le parlement est donc au-dessus de tout , et coaséquemment le véritable roi. Les parlements ne sont qu'un en divers ressorts. Ainsi celui de Pau a autant d'autorité que celui de Paris; ainsi il y aura quinze rois dans le royaume qui ne Œuvres diverses. j2

contre la liberté de la presse , comme fera toul ministre borné dans ses vues , et pourvu de connaissances médiocres II redoutait ces grands traits de force et de lumières que répandent sur tout le globe des ouvrages conçus par le génie aux pieds de Fexpérience. Cette timidité inséparable des petits caractères gâte de bons principes. Les hommes faibles imaginent que leur réputation est i la merci du premier barbouilleur de papier qui voudra sortir de la foule à la faveur d^un nom connu ; ils supposent aux hommes un respect invincible pour ce qui est imprimé , comme si ce qui se lit frappait uH coup plus direct que ce qui se dit. Le pamphlet le plus satirique ne Test pas autant que la conversation de quelques mécontents réunis dans les cercles prétendus politiques. Que ne se raconîent-ils pas dans ces entreliens privés où Textérieur de la sagesse rassure les indiscrets , et où le désir d'être instruit pardonne aux fougues de l'emportement (i)? Malgré la licence

feront qu^in , ce qui est très-clair et très-vraîsemblable. Cette anarchie parlementaire ne peut pas durer. C'est dommage que ces corps soutiennent une i)Onne cause avec les ressorts du despotisme. Tout ce que contiennent les remontrances contre les lettres de cachet est incontestable. Pourquoi mêler à des vérités si utiles des principes ambitieux , et paraître ne (aire le bien que pour étendre son autorité ? (i) 11 y à trente maisoiis où des hommes sûrs préfêreot

DE Y£RG£NN£S. 17Ç)

portée à son comble depuis dix ans , Touvrage le plus cynique ûe contient pas ce que m^ont appris.certains comités politiques. Combien de gens en place auxquels les soupers ont infiniment plus nui que les libelles ? Ceux-ci ont Tair à^un projet de méchanceté, contre lequel rhon-* néteté se tient eu garde ; les soupers invitent les convives à la franchise : il semble alors que c^esi la surabondance de la gaieté qui s'échappe.

^ r.énergie du caractère , à Tinébranlable {«rnieié, le comte de Yergennes suppléa par une extrême souplesse. Croirait -on que des moyens si différents conduisent au même but ? Ce n'est pas un paradoxe. Peut-être vaut-il autant se plier aux événements que de les forcer. Celui qui trompe son ennemi est encore plus sûr de la victoire que celui qui veut Tacheter par le combat. C'est à regret que nous retraçons de tels principes. 4^ui sent en soi les germes d'un grand homme , doit les abhorrer : qui Q^est qu'un ministre habile et laborieux , doit malheureusement les employer avec une adroite économie. Pendant que Jfl. de Vergennes en-

au spectacle 9 au jeu, aux promenades, le plaisir de fronder ^ huis clos , de mettre les ministres en pièces , et d'enr«gistrer toutes les sottises des bureaux, j^ai pensé dire des conseils.

l8o LE COMTE

Yoyait des fusils, de For, des artillears ans: Américains , il proposait au cabinet de Saint- James d'abandonner les rebelles , sHl voulait laisser augmenter la marine française et retirer le commissaire de Dunkerque. Je sais que cette duplicité est infiniment blâmable : mais je sai» aussi que c'est par elle que Ton opère les révolutions les plus inattendues.

Le tableau de son administration nous montre cependant des instants où il ne fut pas sans nerf. M. le comte de Lascy arrive à Paris ^n 1778- Le prétexte était pour régler une affaire d'étiquette ; la vraie raison , pour tenter une ré* conciliation entre la France et F Angleterre , à qui FAmérique allait échapper sans retour.

Georges 111 , en qualité d'électeur d'Hanovre , avait réclamé la médiation de l'Empire. M. de Lascy trouva un mur d'airain dans M. de Vergennes. Celui-ci même le ramena à son propre sentiment : mais quelques traits particuliers ne laissent pas moins subsister la nuance dominante. Nous nous efforçons de le peindre ressemblant, mais non d'affaiblir ce qu'il eut de bon. Nous nous rappelions ce que disait un grand connaisseur ( le comte d'Aranda ) : Je cause avec M. de Maurepas, je négocie avec M. de Vergennes.

Les formes de ce ministre n'étaient ni aima-

DE TERGENKES. l8i

bles, ni soignées (i), mais assez imposantes; Pourquoi ? Cest que tout homme qui trouvera ime retraite au milieu de la cour, et fera passer pour une vertu de réflexion son indifférence pour les femmes et pour les spectacles , qui se donnera les dehors graves d^un homme applique y et sera réputé éti'anger à toutes espèces de tracasseries, persuadera que, livré à la chose publique , il ne quitte pas un moment les affaires de rétat(2). M. de Yergennes s^était si bien acquis cette réputation, que, dans une de ces facéties que la cour invente pour se dérober à Tennui , on le représenta comme ac-

(i) G^est aujourd'hui ce qui fàh réussir : la tête haute , le regard insolent, la dureté pratique. Il faut mépriser en public, et rechercher en secret les organes de la renommée. Un air profondément rêveur annonce le génie en travail , et celui qui n'écoute même pas, tient à une juste distance le reste des humains. Un pareil ministre coptraste un peu avec un roi qui relève ses sujets tombant à ses pieds^ Nlmporte , un grand homme doit avoir une marche particulière.

(a) Le vulgaire veut que les hommes d'état soient graves.. MM. de Choiseul, deMaurepas, de Galonné, eussent joui d'une plus grande réputation ,' s'ils n'avaient pas eu celle d'hommes, aimables. Je ne sais s'il en coûte de reconnaître

dans le même individu, des talents si divers ; mais îl semble

qu'on a juré dç n'accorder les avantages de la solidité qu'à ceux qui auraient une teinte de pédanterie , ou les agréments de la vie sociale qu'à ceux qui déclarent n'avoir nulle prétention à la considération que donne la grande capacité.

l82 LE COMTE

cable sous le fardeau du travail. Il s'agissait de masquer tous les ministres et d^ autres personnages importants. La reine devait deviner et reconnaître les masques ; le comte de Vergennes fut représenté portant le globe sur la tête » une carie d' Amérique sur la poitrine et une d'Angleterre sur le dos. Il est tel miriislre qu'on eût pu représenter tenant dans la main la ceinture de Vénus et jouant avec le carquois de son ftls. <« Dans une autre oecasian, une 1» femme de la cour, vieille et laide , s'étant » approchée dans une parure trop brillante » pour son âge et sa figure , de la table du roi ; » Monsieur lui demanda brusquement et avec

» un air de mépris, ce qu'elle voulait

» Hélas ! ce que je veux ; je veux prier le roi » de me faire parler à M. de Vergennes. Le w roi , en riant de bon cœur avec tout le » monde, a gromis à cette septuagénaire de » lui procurer l'audience du ministre encore » avant qu'elle mourût. »

Ces événements , quelque peu importants qu'ils paraissent, révèlent les opinions, à la cour sur-lout> où les jeux mêmes ne sont jamais sans but et sans une pointe de méchanceté.

Avec des talents si médiocres , le comte de Vergennes jouait cependant un rôle dans l'Europe. Sa mort a mieux servi le stathouder que

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les hussards prussiens. Peu importe aux nations 4]u^un ministre ait plus ou moins de génie : ce 4lo|i céleste est si singulièrement ëvaluë , on a si rarement occasion d^en faire un usage marqué ! nnais chacun rend hommage à F expérience. C^est à ce titre que les noms de quelques grands personnages en Europe réveillent Testime , tels que MM. de Kaunilz, d^Hertzberg, de Florida-Blanca , de Rangone (i) et d^Aranda. Pourquoi n'associe-t-on pas le nom de Yergenues à ces noms répétés avec complaisance par la renommée ? Cest qu'il ne Ta pas mérité. Le public si souvent prévenu , si souvent insulté , ordinairement exagérateur , finit toujours par être juste. Le duc de Choiseul avait de grands talents, M. Turgot de grandes connai'isances, M. de Ycrgennes une médiocrité imposante , M. de Maupeou une fermeté despotique, M. de Galonné une facilité impardonnable. Tout cela est reconnu, de même que

( 1 ) Il semble que MM. Pîtt , Actou , Fox , Burke , doWent être placés au-dessus , et soient destinés à laisser un plus grand nom dans les fastes de F histoire ; mais G^est ce qui ne peut encore que se présumer. On sera sans doute étonné de ne pas trouver ici un nom qui éclipse tous les autres. C^est que, quand on est au-dessus de tout ce qui a existé, c'est une espèce d'injure qu'on nous fait que de nous confondre avec les plus grands hommes.

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la prodigalité du premier, le penchant aux projets chez M. Turgot, la tergiversation du comte , les basses menées du chancelier y la dissipation du ministre , d^ailleurs bien mal jugé. Choiseul et Maupeou sont de* briMantes ressources pour Thistoire ; Turgot et d^aatres , d^amples sujets de discussion. On citera Tépoque du ministère de Vergennes et de Calonne (i), mais non leur ministère. Uindépendance de TÂmérique devait illustrer à jamais le comte de Vergennes ; mais la manière doirt il y a travaillé semble ne lui en pas laisser tout rhonneur , si tant est qu^un .accès de délire dans une administration doive être im* puté à la gloire de la nation rivale qui en a recueilli les effets.

Pourquoi la réputation de ce ministre ne lui a-t-elle pas survécu, quoiqu^il ait certainement laissé un grand vide ? Il est difficile d'en assigner la vraie cause. Peut-être commençait-il à être connu ; peut-être le public, honteux d'avoir

(i) Le parlement de Bretagne a dît : « lia trabi la con- » fiance du roi ; îl a taît pour long-temps te malheur de sa » patrie.,.. Nous nous arrêtons. Ce n'est pas à nous qu'il ap- » partîent d'attirer sur lui le glaive des lois. » (Arrêté du parlement.) Vous faites pis cent fois. Il vaudrait mieux le livrer à la sévérité àes lois que de publier des accusations vagues et qui n'ont pour fondement que la rumeur publique. Quelle conduite pour àes magistrats !

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si imprudemment y^^nté son désintéressement, s*en est-il vengé par un silence cruel. Comme ses qualités tenaient plus de place que ses talents dansTopinion publique, elle crut n'avoir pins rien à dire.

Il se trouva alors un contraste frappant.

M. de Calonne accusé , ou du moins véhémentement soupçonné d'avoir échangé avec adresse, d'avoir dirigé l'opération des monnaies à son avantage , d'avoir dissipé avec une indécente profusion , part et se retrouve avec une fortune si médiocre , qu'il faut avoir recours aux rentes viagères (i) ; non pour dépenser comme il avait administré , mais pour vivre avec aisance. M. de Vergennes , Je huitième sage vanté pour son désintéressement , part aussi , mais laisse des trésors dont le roi a été obligé de purifier la source pour effacer la tache qu'ils auraient imprimée à celui dont il avait fait son ami. A Dieu ne plaise que nous inculpions ce ministre. Il ne nous paraît pas même impossible d'accumuler dix ou douze millions avec de l'économie , et ce que vulgairement on nomme du bonheur ,

(i) On a même assuré que c'était un mariage non public avec une dame très-rîche, qui Favait empêché de tomber du £itte de Topulence dans le besoin. Nous ne sommes pas assez instruits pour rien afErmer. Mats quiconque a connu M. de Calonne , ne trouvera rien d'incroyable dans cette anecdote.

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d'autant mieux quUl sVtait permis quelques spéculations de commerce , que peut-être les circonstances avaient favorisées (i).

M. de Vergennes passe pour un homme religieux et presque dévot ; il serait aisé de le laver de ce dernier reproche (2). Non, la religion faisait seulement partie de ses mœurs. Au reste, si le bigotisme est une faiblesse , la pratique raisonnable d'un culte éclairé, la fidélité tolérante aux dogmes, prouvent un excellent esprit et font partie de Téloge du sage. Le comte de Vergennes ne connut jamais la chaleur frénétique de ce dénonciateur juré répandant l'alarme publique , invoquant hautement la persécution qui s'éloigne, mais ne disparaît jamais^

(i) (( Au milieu des cabales et des intrigues, M. de Ver- )) geones va toujours son train , et il a Fadresse de ne se » mêler que des affaires de son département. On dit qu'il fait » aussi les siennes assez bien , et que les fonds qu'il a » mis en commandite dans le commerce de T Amérique » septentrionale lui ont déjà rendu plus que son premier » capital. I»

(2) Le roi , dans son cœur , n'approuvait pas tout ce qu'il disait dans la guerre d'Amérique ; et , lorsqu'on lui présentait quelque chose à signer , on assure qu'il a dit : Faut-il que des raisons d'état m'obligent à signer ce que je ne pense pas ? Mais le comte de Vergennes a tout pris sur sa conscience. Vous observerez que ce ministre est un dévot; il va tous les jours à la messe, et c'est vous en dire assez.

I)£ V£R&£NN£$. ittj

blasphémant la raison sous prétexte de venger la foi ; et s'il a mis des entraves à la censure , ce n est que pour les affaires politiques , effet de cette timidité que Ton conserve jusqu'à la fin de ses jours ^ parce que les sots , qui la pren* nent pour la sagesse , la vantent comme Tapanage de r&ge mûr.

Un homme de sens a terminé un ouvrage bien pensé , par cette péroraison :

« O toi (i), qui viens d'être enlevé à la » France et à Tunivers après une vie consacrée » toute entière à Futilité publique, et consu^ » mée dans des travaux glorieux et pénibles , » ministre chéri d'un roi citoyen, descends » pour confondre ces vils détracteurs du genre- » humain , qui croient que la vertu ni le bon» » heur ne peuvent plus habiter parmi nous. Tu » Tas dissipée cette politique insidieuse , ja- » louse et souvent cruelle , qui ne savait que ^ détruire et diviser pour régner sur des ruines; » et tu as fait revivre les lois de la nature , de » la justice et de la bonne foi. Tu les as tissus » ces nœuds sacrés qui doivent à jamais unir » les nations : tu Tas préparé ce jour heureux » où les deux mondes toucheront au faîte de la » véritable opulence , en s'enrichissant mutuel- » lement des fruits de leur sol et de leur in-

(i) Inflaence de la découvrle de T Amérique' , p. 35.

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» dustrie. Si ta présence nous est ravie pour » toujours, ton génie nous reste. Qu'il préside » encore à nos conseils , et qu'il soit le garant » d'un ordre plus prospère et de la félicité de n tous les peuples ! »

C'est M. de Vergennes, fauteur des troubles de Hollande pendant six années , qui a dissipé

cette politique , qui ne suçait que diviser. Il

n'y avait rien d^insidieux à envoyer aux insurgents les frégates de M. de Beaumarchais, ou du moins des cargaisons de fournitures avariées, des munitions éventées , de vieux fusils donnés pour neufs ; à leur prêter des officiers propres à plier le courage sous les rigueurs nécessaires de la discipline... Détacher treize colonies de la métropole , désunir, sept provinces pour embarrasser leur gouverneur trop docile à des intérêts étrangers , armer tous les cabinets de l'Europe contre une nation prospère et superbe, c 'est faire reviçre les lois de la nature , de la justice et de la bonne foi. N'est- il pas vraiment étonnant que les hommes, si enclins à médire, si prompts à avilir , si adroits à déprimer, passent si facil'ement d'un excès à Faulre? Se mettent-ils à louer, ils ne connaissent plus de mesures.

« Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable. »

Depuis que l'énergie de style est à la mode ,

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depuis qu'on ne veut plus que des traits fortement prononces, ilestrare detrouverun ouvrage qui se pique de frapper juste. M. Thomas est le premier qui dans ses éloges- ait peint des géants. Ses pensées sublimes, un style plus que fleuri ont entraîné sur ses pas une foule d'imitateurs. Plutarque avait une manière opposée et a percé la nuit des âges. Sans continuer un parallèle qui serait peut-être assez piquant, je me renfermerai dans le développement de cette réflexion, îtous avons des ouvrages fortement pensés, éloquents comme les Philippiques , mais qui vont au delà du but.

Pour demeurer dans le vrai , il faut intérieurement laisser refroidir son imagination, affai* blir la vigueur des termes, diminuer les figures, s'entendre avec Tauteur pour n'attacher à sa pensée qu'un sens proportionné aux vertus humaines. Un homme de beaucoup d'esprit a dit dans un ouvrage estimable , que M. Turgot était « un homme à qui la nature avait donné une » raison supérieure avec des principes et des » vertus qui n'étaient qu'à lui , et dont le genre » avait devancé son siècle assez pour en être » méconnu. » N'y' a-t-il pas là une exagération qui fait de M. Turgot une espèce d'être imaginaire ? Ses principes étaient ceux d'un esprit éclairé et d'une âme ferme ; ses vertus , le dé-

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sintéressemcnt et la bienfaisance. Mais il a eu, il a, il aura des ërnules dans ces grandes qualités. Ce g^nie, qui a devancé son siècle, est une expression à la mode. Il n'a rien inventé , ce quMl a voulu exécuter avait été discuté avant lui. J^ai choisi un des hommes les plus dignes d'ctre loués, pour montrer que Ton peut desservir son héros en voulant trop l'élever.

Nous terminerons cette notiée, en observant que tout ouvrage de ce genre est un hommage à celui qui en est le sujet. Il n'est venu dans ridée de personne d'écrire quelque chose sur M. de Laverdy; et l'on s'est contenté de dire du duc de la Vrillière :

« Cî-gf t un homme très-commun , » Qui parut sous trois noms , et qui nVn laisse aucun. »

Si nous avons également rapporté le bien et le mal, c'est que nous n'avons pas prétendu faire une oraison funèbre , mais nous rapprocher autant qu'il est possible de la vérité.

Ce n'est pas pour les morts qu'on écrit. Nos opinions, telles qu'elles soient, ne pénètrent pas la tombe insensible où ils reposent. Mais leurs actions peuvent devenir une leçon pour ceux qui les remplacent , ou du moins fournir l'occasion de dire que l'on observe , quoique l'on se taise , que tôt ou tard la disgrâce ou le

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mal dëliera la langue de ceux qui distribuent le blâme et la louange.

Le comte de Vergennes laisse l'idée d'un homme sage , laborieux , ami de la paix , religieux, occupe de sa famille, passablement instruit ; tout cela ne fait pas un homme bien distingué , mais aussi ne doit-il pas rester sans éloge. Il nous eût été plus agréable de n'y pas mêler des observations amères ; sa mémoire n'y eût rien gagné et ce petit ouvrage eût été sans lecteurs, et la vérité demeurerait insensi-*^ blement sans organes. Malgré nos recherches , nous ne nous flattons pas de l'avoir toujours saisie ; mais au moins nos efforts sont-ils un h(»aimage que nous lui avons publiquement refidu.

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