‹ Œuvres de RulhièreChapitre 24 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lks troubles des O^vennes sont étrangers à nos recherches ; maïs on aurait pu soupçonner que nous évitions, à dessein, une époque si fâcheuse. Quelle fut donc la yéritable origine de ces •troubles? Ce fut d'abord Tabsence des pasteurs, et ensuite Tincohérence des deux systèmes. Les pasteurs , forcés à fuir par la rigueur des édits et par la terreur des supplices, avaient dit à leur troupeau : « FEsprit du Seigneur sera » avec vous ; il parlera par la bouche des en- » fants et des femmes, plutôt que de vous y* abandonner. » Ces malheureux prirent pour des inspirations de L'esprit-Saint, tous les mouvements de leur rage contre les prêtres catholiques. Mais en reprochant à ces féroces habitants des montagnes de s'être livrés à cette rage fanatique, oublierons-nous qu'on avait abattu leurs temples , livré leur pays à la licence des soldats , enlevé leurs enfants, rasé les maisons de ceux qu'on appelait opiniâtres , fait expirer sur la roue les plus zélés de leurs pasteurs? On

avait cependant néglige de les instruire de notre religion; et, dans la leur, ils n'avaient plus d'autres guides que des prophètes insensés. Â la première nouvelle de ces mouvements, chacun des deux partis qui divisaient la cour s'accusa mutuellement d'en avoir été la cause. Si l'oppression avait continué , disait l'un , il n'j aurait point eu de soulèvement ; si l'oppression n'avait pas commencé , disait l'autre, si l'on eut toujours suivi le système des conversions par rinsiruction et la douceur, il n'y aurait point eu de mécontents.

Dès l'année 1686 , le duc de Noailles avait prévu qu'il faudrait expatrier quelque partie de ces peuples ; il avait proposé « d'enlever de M leurs montagnes ceux qui ne faisaient , di- » sait-il , aucun commerce , et à qui la ru- » desse du climat et la température de l'air » inspiraient un esprit sauvage. » Les lettres de Basville prouvent que, depuis la révocation , il y avait toujours eu dans les Ce venues une espèce de petite guerre , dont on n'avait jamais parlé , dont on ne trouve aucune trace , nulle autre part que dans ses lettres. Dans une , qui est datée du 2g octobre lyoS , il dit : « Nous n'avions, pendant la dernière » guerre , que huit mauvais bataillons ^ et » pas un chef ne remuait qu'il ne fut chargé. »

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La cour se trompa à cette apparente tranquillité ; et le système du gouvernement changé , les troupes retirées , Tintendant sans pouvoir , un supérieur des missions continuait à faire enlever les enfants de ces montagnards et les gardait chez lui jusqu'à leur transfèrement dans des maisons religieuses. De nos jours même , nous avons vu le tranquille peuple de Paris, au seul bruit d'un ordre qu'on avait donné pour faire cesser les jeux imprudents et dangereux de quelques enfants dans les rues , et sur la seule inquiétude de quelques mères dans la dernière populace , s'émouvoir , massacrer un de ceux qui exécutaient cet ordre, et, dans les accès d'une fureur séditieuse , alarmer la capitale et la cour. Les montagnards forcèrent la maison de leur persécuteur , arrachèrent de ses mains quelques-uns de leurs en* fants, et regorgèrent. Poursuivis pour ce crime, ils se défendirent ; les assassinats et les incendies remplirent d'épouvante tous les pays qui environnent ces montagnes. Les troupes retirées furent six mois sans revenir ; et , pendant que le mal s'accroissait de jour en jour , les deux partis qui divisaient la cour voulaient également dissimuler ce malheur au roi. Ceux qui lui avaient persuadé que tout se convertirait , et qu'il n'en coûterait pas une goutte de sang ,

se Toy aient cruellement démentis. Ceux qui avaient opiné pour qn^on se relâchât des rigueurs et pour qu^on rappelât les troupes , ne pouvaient se déguiser à emmémes qu^ils avaient fait plus d^une faute , puisque , d^oii côté , en faisant un mystère de leur indulgence , ils n^avaient point rassuré les peuples^ ils avaient paru autoriser encore le zèle des persécuteurs ; et que , d^un autre côté , les rigueurs précédentes avaient mis le roi dans la triste nécessité d^étre toujours armé contre ses sujets. Que faire dans cet embarras ? Déguiser au roi Té- ^ tendue et la violence du mal ; et madame de Maintenon qui avait protégé alternativement les deux opinions opposées , fut de ce dernier avis,

« Il est inutile, disait^elle , que le roi s^oc- » cupe des circonstances de cette guerre ; cela n ne guérirait pas le mal, et lui en ferait beau- » coup. »

Quand on veut envoyer le maréchal de Montrevel pour faire la guerre dans ces montagnes j on cherche des prétextes qui déterminassent le roi à cette nomination , sans qu^il en soupçonnât la véritable cause. Le duc du Maine se prête à Tintrigue , et demande, par honneur, un maréchal de France pour commander dans la province dont il est gouverneur. Dans le

conseil , où Montrevel est admis , on parle de quelques troubles, mais on dit que c'est un feu de paille. Le ministre de la guerre ëçrit à Tin tendant de la province : « Prenez garde de don- » ner à ceci Tair d'une guerre sërieuse. » Et n'est-ce pas en rapprochant ces différents ordres , dont quelques-uns ne sont pas encore connus du public , qu'on expliquera l'ënigme , autrement inexplicable , de la longue inaction du maréchal de Montrevel ?

Il ne donnait aucun pouvoir aux officiers qui étaient sous ses ordres : il contenait tous ceux qui voulaient entreprendre. Il disait que « les révoltés étaient des démons invisibles ; » qu'il était inutile de les chercher ; que c'était » une guerre de moyens où l'épée ne pouvait » rien. »•

Si un officier , attaqué par les rebelles , remportait une victoire ; pour réponse à sa relation » le maréchal lui écrivait une lettre de reproches et ne s'occupait que de lui imposer silence.

Les écrivains protestants ne pouvaient concevoir cette longue inaction ; c'était pour eux un phénomène où il entrait du merveilleux. Les montagnards y reconnaissaient visiblement la protection du ciel sur leurs armes , et tout cje qu'avaient prédit leurs prophètes. Mais, au

moment où Ton eut cessé de dissimuler à YevA sailles , Montrevel remporta une victoire presque décisive.

Enfin le maréchal de Yillars fut envoyé dans cette province y et , dans les récits de ce grand homme , qui sont entre les mains du public , nous n^observerons ici que deux choses ; Fune est cet aveu : « Quant aux nouveaux convertis, » j*ai su de gens sensés, ecclésiastiques , grands- » vicaires et autres , que sur dix mille , il n'y en » avaitpeut-étre pas deux qui le fussent vérita- » blement ; » Tautre, qu^il remit le calme dans cette province , en faisant cesser la rigueur des supplices , en observant inviolablement ses promesses , en traitant avec les rebelles pour qu'ils passassent dans les armées royales , et y coni^ervassent la liberté de leur conscience. Ce que Louis XIV , depuis la révocation de Tédit de Nantes , accordait à quelques paysans fanatiques , et qui portaient les armes contre lui , pouvait-on le refuser à deux millions de sujets soumis , qui , dans plusieurs conjonctures critiques où l'état s'est trouvé , n'ont donné que des preuves d'attachement à leur roi et à leur patrie ?

Ce traité n'ayant point eu lieu , par des circonstances indépendantes de la volonté de Louis XIV , Villars ouvrit les frontières du

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royaume à ceux de ces montagnards qui voulurent s^expatrier. L'émigration fut peu nombreuse, tant il est vraisemblable que si, au temps de la révocation, on n'eût pas renouvelé, avec autant d'imprudence que d^njustice, Fédit contre les émigrations rendu précédemment, dans une Conjonture toute différente ; si Ton n'eût pas' tenté d'enfermer les religionnaires dans le royaume ; si on leur eût laissé le droit de choisir entre leur croyance et leur patrie, les émigrations eussent été moins considérables. Ajoutons encore un mot. Je ne veux point dissimuler qu'ils profanèrent nos églises pour venger la ruine de leurs temples ; qu'ils firent souffrir d'effroyables tourments à nos prêtres pour venger le supplice de leurs pasteurs ; qu'ils massacrèrent quelques centaines d'enfants catholiques, pour venger les enlèvements de leurs propres çnfants. Ces représailles font frémir ; mais ce qui redouble cette horreur , c'est que , des deux côtés , on s'accusait également de profanation, d'impiété, de fureur et de brigandage. N'y a-t-il pas même quelque injustice à ne se rappeler d'eux que leur férocité ? Et , pour finir ces tristes observations par une réflexion plus douce , je transcrirai un passage d'un écrit de M. de Malesherbes , qu'il n'a pas encore donné au public. « J'avoue, dit-il, en parlant

Eclaire, hist 2Q

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y» de leur chef, que ce guerrier qui , sans aToir » jamais servi, se trouva un grand général, par » le seul don de la nature ; ce Camisard qui » asa une fois punir le crime, en présence i> d'une troupe féroce, laquelle ne subsistait » que par des crimes semblables ; ce paysan » grossier qui , admis à vingt ans dans la so- » ciété des gens bien élevés, en prit les mœurs, » et s'en fit aimer et estimer; cet homme qui, » accoutumé à une vie tumultueuse^ et pou- » vaut être justement enorgueilli de ses succès, » eut assez de philosophie naturelle pour jouir, >» pendant trenteniinq ans , d'une vie tranquille » et privée^ me paraît un des plus rares carac- » tères que l'histoire nous ait transmis, n Mais , terminons cette digression ^ et reprenons le fil de nos récits.

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