‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 73 sur 79 · POUR LE A' DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

POUR LE A' DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Œ>e T^avid et Goliath, et des cinq pierres. (Rois, xvm, 40.)

i. Nous apprenons du livre des Rois que Goliath, homme d'une taille prodigieuse, fier de sa force et de sa stature, insultait de ses cris les phalanges d'Israël et les provoquait à un combat singulier. Nous savons aussi de la même sourceque Dieu inspira un enfant, indigné de voir un bâtard, un incirconcis insulter le camp d'Iraël et les bataillons du Dieu suprême. Nous l'avons vu cetadolescent marcher, avec une fronde et une pierre, contre un adversaire d'une taille monstrueuse, couvert d*une cuirasse, protégé parle bouclier et le casque,et revêtu d'ime redoutable armure. Nous n'avons pu assister insensibles à un pareil spectacle, et, après avoir tremblé pour celui qui engageait une semblable lutte, nous avons partagé la joie du vainqueur, nous avons loué le courage de l'enfant, dont le cœur, dévoré du zèle de la maison de Dieu, estimait siennes les injures dirigées contre le Seigneur, et gémissaitdes coups portés à Joseph. Nous avons admiré dans un adolescent une confiance sans égale en Israël. Et la victoire donnée par le ciel, et due à une vertu manifestement divine nous a causé une

(a) Ce sermon^ dans quelques manuscrits, est joint aux neuf sermons de Nicolas de Clairvaox dédiés à Henri, comte de Troycs. Mais lc4 manuscrits les plus nombreux et les plus autorisés l'attribuent à eaint Bernard, ainsi que les fleurs de Guillaume, moine de Tournai, recueillies par lui, il y a plus de quatre cents ans, des œuvres du saint abbé. (Voir Préface des Sermom),

joie égaleà rinquiétudc que nous ressentîmes à la vue d'un enfant armé de sa seule foi, attaquant un géant enivré de sa force personnelle. 2. Mais, si, selon le témoignage de l'Apôtre, nous n'ignorons pas l'existence d'une loi spirituelle ^ si nous savons qu'elle a été écrite pour nous, et destinée, non pas seulement à nous charmer de sa beauté extérieure, mais à rassasier nos sens intérieurs d'un froment exquis, il nous faut considérer quel est ce Goliath qui se dresse seul contre le peuple de Dieu déjà entré dans la terre promise et vainqueur de nombreux ennemis , qui ose l'insulter, fier et enivré de l'esprit de sa chair. Car je crois être autorisé à voir le vice de l'orgueil désigné ici par un homme superbe. C'est là le plus grand péché, qui harcèle davantage le peuple de Dieu et qui attaque spécialement ceux qui semblent avoir terrassé les autres vices. Voilà pourquoi il provoque à un combat singulier; ses autres adveraires sont vaincus. Car les Philistins, même en ce temps-là, craignaient d'entrer en lutte avec Israël, et toute leur confiance reposait en Goliath, géant d'une taille énorme. Pourquoi donc l'orgueil tentet-il l'âme subjuguée par l'envie, ou par cette tiédeur qui provoque d'ordinaire les dégoûts de Dieu 2, ou par cette paresse qu'on lapide avec de la fange 3? D'où vient, dis-je, l'orgueil, la

^ Rom., VII, 14. — * Apoc, 1:1, 16. — ' Ecclé., xxii, 2.

fierté dans une &me tellement esclave de tous les autres vices qu'elle doit croire que tous les jugements la condamment? Qui donc, sinon un homme fort, dont la vertu a maîtrisé les autres vices, viendra combattre le vice odieux de l'orgueil? Vienne donc le vaillant David, car un héros seul peut vaincre un pareil ennemi. Armez contre Goliath un homme qui déjà a terrassé, et les ours, et les lions.

3. Et qu'il voie si les armes de Saill pourront lui servir, soit la sagesse séculière, soit les enseignfemements de la philosophie, sôit même la connaissance superficielle des divines Écritures appelée par l'Apôtre la lettre qui tue i. Qu'il voie, dis-je, s'il peut, avec ces armes, vaincre l'orgue.il et conquérir l'humilité ; s'il sent qu'elles lui sont plutôt un poids qu'une défense, qu'il les rejette, pour se confier uniquement en Dieu. Qu'il désespère de sa propre habileté, qu'il s'arme de la foi seule, sans considérer la taille de Goliath, dont la vue pourrait l'accabler, qu'il chante et de l'esprit, et du cœur, et dise : Le Seigneur protège ma vie; qu'ai-je donc à redouter 2 ? Pierre oubliant, et la violence du vent, et la profondeur de la mer, et le poids de son propre corps, s'élança dans les flots, sur la parole de Notre-Seigneur, sans périr, et même sans trembler. Mais, sous le souffle impétueux de l'orage, il se mit à craindre, et la crainte fut cause qu'il commença d'enfoncer *. Le roi Saul essaie de persuader à notre athète quelque chose d'analogue. Vous ne pouvez résister à ce Philistin^ dit-il , ni lutter contre lui ; votLs n*êtes qu'un enfant, lui est un homme de guerre depuis son adolescence. Notre athlète n'écoute pas ; confiant en la vertu de Celui dont la pensée lui a fait jeter ses armes, il s'avance avec intrépidité. Après avoir abandonné les armes de Saûl, il ramasse, dans le torrent, cinq pierres si légères que ce torrent pouvait les polir sans toutefois les entraîner. Le torrent (et puisse notre ân^e le franchir!) c'est la vie présente, l'Écriture l'atteste : Une génération vient, et une génération passe *, C'est un flot qui recouvre un autre flot. Et comme toute chair ressemble à l'herbe, et sa gloire à celle de la fleur des champs, le torrent entraîne aisément en son cours ces choses fragiles ; mais la parole du Seigneur, qu'aucun flot n'emporte , demeure éternellement 6.

4. Il me semble que, par ces cinq pierres, on peut entendre la parole avec ses cinq emplois : menace, promesse, amour, imitation, prière.

» Il Cor., III, 6. — « Ps. XXVI, 1. — » Malh., xiv, 28, 30. — ♦ Ecclé., I, 4. — 3 isaT.^ xl, 6, 8.

Ces cinq sortes de paroles abondent dans la suite des divines Écritures, ce sont peut-être là ces cinq paroles que saint Paul préfère, quand ils les entend proférer, à dix mille en une langue inconnue 1. La figure de ce inonde passe 2 , et , selon un autre témoignage , le monde aussi passe avec ses concupiscences^. Mais elles ne demeurent pas seulement pendant que passe le monde ; mais elles deviennent plus subtiles, puisque la science s'accroît au milieu de la multipUcité des phénomènes qui passent. Qu'après avoir recueilli ces pierres sur le point de combattre l'esprit d'orgueil, David les mette en réserve dans sa mémoire; qu'il considère les menaces de Dieu, ses promesses, son amour pour nous, les nombreux exemples de sainteté qu'il nous propose, et enfin le soin qu'il met à nous recommander la prière. Qu'il prenne, dis-je, ces pierres, celui qui veut combattre le vice de l'orgueil, afin que, quand ce vice ose dresser sa tête empoisonnée, Goliath, frappé au front par Tune de ces pierres (la première qui se rencontre sous la main de la pensée), tombe couvert de confusion. Dans cette lutte, il faut aussi la fronde, symbole de la magnanimité, si indispensable en ce combat.

5. Des pensées de vanité viennent-elles frapper à la porte de votre cœur, ayez un sentiment vif des menaces du ciel, ou un désir ardent de ses promesses , et Goliath ne pourra soutenir le coup d'une de ces pierres, et à rinstant toute enflure sera, réprimée. Que si vous songez à cet amour ineffable que vous a témoigné le Dieu de majesté, la charité ne s'allumera-t-elle pas immédiatement en vous et ne vous inspirera-t-elle pas de l'horreur pour la vanité? Ainsi encore les exemples des saints, étudiés attentivement, vous serviront utilement à réprimer l'orgueil. Mais si une tentation subite de vanité ne permet point à votre main de saisir l'une de ces armes, tournezvous avec ferveur vers le seul moyen qui vous reste, la prière; et soudain l'impie, qui semblait haut et grand comme les cèdres du Liban, disparaîtra renversé.

6. Mais vous me demandez peut-être comment vous pourrez trancher la tôte de Goliath avec son propre glaive. C'est là un coup d'autant plus agréable à celui qui le porte qu'il est plus terrible à l'ennemi qu'il atteint. Je réponds brièvement, car je m'adresse à des âmes expérimentées, capables d'entendre et de saisir sans retard ce qu'elles ont fréquemment senti en elles. Toutes les fois que, sous les provocations de la vanité, le souvenir des me-

« I Cor., XIV, 19. — » Ibid., vu, 31. — » 1 Jean, 11, 17.

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