CHAPITRE XI
Mesure à apporter dans les exercices corporels, ainsi que dans la nourriture et le sommeil.
32. Mais que le solitaire ne donne jamais aux exercices du corpsun temps qui l'éloigné trop des exercices de l'esprit ou les lui interdise absolument ; qu'il s'habitue à y revenir sans peine, qu'il se prête aux premiers et reste attaché aux seconds. Car, je l'ai dit plus haut, l'homme n'est pas pour la femme mais la femme pour l'homme1. Les exercices spirituels ne sont pas pour les corporels, mais les corporels pour les spirituels. J'appelle ici exercices corporels ceux qui se font avec les mains et qui occupent le corps. Car il est d'autres exercices corporels qui contraignent le corps à la fatigue, comme les veilles, les jeûnes et autres semblables, et qui au lieu d'être un obstable aux exercices de l'esprit, lui viennent plutôt en aide, si on s'y livre avec discrétion. Mais si on les fait si indiscrètement qu'ils entravent les exercices spirituels en affaiblissant l'esprit ou le corps, une telle conduite ôte au corps le mérite d'une bonne œuvre, à l'esprit un bon mouvement, ravit au prochain un bon exemple, et à Dieu l'Aonneur qui lui est dû : qui agit de la sorte est sacrilège et répond devant Dieu de toutes ces conséquences. Cependant
1 Pierre n, 0.
1 Cor. xi, 9.
LETTRE OU TttÀlîÊ DE GUIGES.
selon le sent de l'Apôtre, j 'estime conforme à l'infirmité humaine, c'éstà-dire juste et raisonnible, que celui qui è'est autrefois tourmenté dans les vanités du siècle jusqu'à s'y fatiguer la tête éprouve les mêmes peines dans le service de Dieu, et que l'estomac jadis rempli jusqu'au vomissement ait faim jusqu'à crier. Mais la modération est nécessaire en toutes choses. S'il faut quelquefois affliger le corps, il ne faut pas le ruiner, car les exercices corporels n'o .t qu'une utilité relative, tandis que la piété sert à tout1. Qu'on ait donc de la chair un soin médiocre, sans écouter hi suivre les mouvements de la concupiscence, un soin réglé et subordonné à la conduite de l'esprit, en sorte que sous le rapport du mode, de la qualité, et de la qualité tout soit digne d'un serviteur de Dieu. Nous devons honorer davantage en nous ce qui semble moins honnête, parce que ce qui de soi est honnête n'a pas besoin de tant d'attention2. Je vais plus loin : notre vie fut-elle cachée aux yeux des hommes, rendons-la sainte et pure devant Dieu, régions si bien notre conduite que pour être renfermée dans les murs d'une cellule, elle ne soit pas moins un sujet de joie pour les anges : Que toutes choses parmi vous, dit l'Apôtre, soient conformes à l'honnêteté. L'honnêteté plaît à Dieu; elle est aimée des saints anges. Aussi l'Apôtre prescriUl aux femmes de se voilera cause desanges. Comme ils sont jour et nuit avec vous dans vos cellules, qu'ils vous gardent, qu'ils reçoivent une joie particulière de vos exercices, qu'ils vous aident, ils sont heureux que toutes vos actions soient réglées par l'honnêteté quand même personne ne les voit,
33. Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez autre chose, faites tout en Dieu, pieusement et religieusement. Vous mangez : que votre sobriété orne votre table déjà si frugale. Vous mangea ï ne soyefc pas tout entier à cette action, mais pendant que votre corps prend sa nourriture, que votre esprit prenne aussi la sienne : qu'ait souvenir des douceurs infinies du Seigneur il rumine quelque passage des Ecritures, soit en le méditant, soit en le repassant simplement en sa mémoire. Il ne faut pas non plus satisfaire à la nécessité charnellement^ à la façon des séculiers, mais comme il sied à un moine, à un serviteur de Dieu. Car même au point de vue de la santé physique, les aliments se digèrent d'autant
1 Ti:n. iv, 8.
— * I (]j,. xn, ïl. 2 . — s I Loi. xi i,
mieux qu'ils sont pris avec plus d'honnêteté, Réglez donc en vous et la maiiièi*fc de manger, et le temps, et la qualité fct la quantité des viandes; bannissez tous les assaisonnements recherchés et superflus. Il faut ici régler la manière, afin que celui qui mange ne répande pas son âme sur tous les mets; le temps, pour ne pasmahger avant l'heure; la qualité, pour user des mets communs, à moins qu'une nécessité visible ne notisoblige h en prendre d'autres Pour les assaisonnements, contentez-vous, je vous prie, que les mois soient mangeables, sans vouloir qu'ils excitent le goût et flattent le palais. C'est bien assez à la concupiscence de îâ malice qui lui est propre ; et puisqu'il est difficile ou même impossible de satisfaire à la nécessité, fin pour laquelle on mange , sans qu'elle ne goûte au moins quelque plaisir au passage, si ceux qui sont obligés à une guerre éternelle contre elle l'invitent, voilà deux ennemis contre un, et là tempérance est bien exposée.
ÎM. Je dirai du sommeil ce que J'ai dit de la nourriture. Serviteur de Dieu, gardezvous autant que vous le pourrez de dormir tout entier; évitez que votre sommeil au lieu d'être le repos d'un homme fatigué, ne devienne le tombeau d'un mort, qu'il M'éteighe en vous TeSprit,au lieu de le réparer. Le sommeil est une chose suspecte; sous beaucoup de rapports il ressemble à l'ivresse. Car à l'exception des vices auxquels l'homme ne peut alors résister, puisque la raison partage l'assoupissement des sens, en ce qui concerne l'obligation d'avancer toujours,tls n'est pas de temps pluà complètement perdu que celui du sommeil. Lorsque vous ires prendre votre repos, ayez donc toujours dans l'esprit quelque bonne pensée sur laquelle vous vous endormiez paisiblement et qui puisse quelquefois vous causer un songe agréable; qu'elle s'offre à vous à votre réveil et vous rende la ferveur dé la veille. Ainsi fa uuit aura pour vous les clartés du jour, et là lumière vous inondera de délices ». Vous vous endormirez paisiblement, vous reposerez doucement,Vous vous réveillerez facilement; vous vous lèverez agile et prêt à retourner à desoccupationsqucvoush'aurezquittéesqu'à
demi. Car une nourriture sobre, un esprit sobre produisent un sommeil tranquille et modéré. Un sommeil charnel, brutal, un sommeil de Léthé, comme on dit, doit être en horreur au serviteur de Dieu. Mais dans
1 P». CXAXVI1I, 12, H.
AUX FRÈRES DU MONT-DIEU
le sommeil qui permet après un repos convenable de rappeler aisément les sens de l'esprit et du corps, de les réveiller, comme des serviteurs du Père de famille, pour les renvoyer aux œuvres nécessaires à l'âme, il ne faut pas le mépriser, pourvu qu'on le prenne au temps et de la manière voulus. Ainsi l'âme prudente et fidèle à Dieu doit se gouverner dans sa cellule et sa conscience, comme un père de famille plein de sagesse le fait dans sa maison. Qu'elle n'ait pas chez elle Une femme querelleuse l, comme parle Salomon, c'est-à-dire une chair rebelle. mais une chair sobre, réglée, dressée à l'obéissance, prête au travail, disposée à tout, à la faim comme au rassasiement, à l'abondance comme à la pénurie. Que les sens extérieurs soient ses serviteurs et non ses guides ; et les sens intérieurs sobres et actifs. Qu'elle règle et gouverne si bien la maison ou la famille de ses pensées, que disant à l'une : va là, elle y aille ; et à l'autre : viens ici, elle y vienne ; et que si elle dit à son corps devenu serviteur : fais ceci, il le fasse sans la contredire. Celui qui règle ainsi sa conscience peut vivre seul, et être laissé dans sa cellule sans autre direction que la sienne. Mais cet état est celui des âmes parfaites ou qui commencent à le devenir. Nous avons cependant voulu le présenter aux âmes novices, afin qu'elles sachent ce qui leur manque, et vers quel point elles doivent porter leurs efforts et leurs désirs.