AUX HOINES DE FLAT
Il se justifie d*aToir reçu le religieux B., sur ce que ce dernier Tenait d'un monastère jusqu'alors inconnu à saint Bernard, et qu'il le quittait pour de justes moti&.
Au seigneur H. père de Téglise de Flay, et aux frères qui sont aTcc lui, ses frères qui sont à Clair- Taux^ salut.
4. A la lecture de Totre lettre, nous aTons appris que Votre RéTérence aTait été contristée au sujet d'un religieux qui est chez nous. Celte tristesse de Totre part nous a également affligés, car nous craignons que ce ne soit pas celle dont l'Apôtre disait un jour : La tristesse que vous avez eue a été selon Dieu •. Si, en effet, elle eût été selon Dieu, elle ne tous eut pas émus au point de nous reprendre, pour une première fois, si subitement, si aigrement, aTant même de nous aToir entretenus de tItc Toix ou aTcrtis par écrit, nous qui, sans être connus de tous, sommes tos frères cependant, et, si TOUS le Toulez, tos amis. Vous tous étonnez, écriTCZ-TOUS, que nous ayons reçu le frère Benoît; tous nous menacez, si nous ne TOUS le rendons sur-le-champ. Vous nous objectez que d'après la Règle *, on ne doit pas reccToir un religieux d'un monastère connu, car TOUS tenez sans doute pour certain que votre maison n'est pas inconnue. Mais à quoi sert-il qu'elle soit connue des autres, si elle ne Test pas de nous? Car quoique, pour prendre TOS propres paroles, la renommée de Totre Ordre se soit tellement répandue, qu'on ait
* Horstius et quelques auteurs yeulent lire Flavigny, mais ils se trompent. Car Flavigny est une petite ville de Bourgogne peu éloignée de Fontaine où naquit saint Bernard, et de Clairvaux où il résidait ; il devait donc la connaître et il n'en eût point parlé dans les termes qu'il emploie. Flay au contraire est un boarg sur l'Oise, dans le diocèse de Beauvais. Saint Germer y fonda vers l'an 650 un monastère de Bénédictins qui devint fort illustre. Quant à l'abbé H. auquel cette lettre est adressée, il est probable que c'est Hildcgard 1^^, qui gouverna ce monastère depais l'année 1106 jusqu'en 1123 suivant les uns, et plus vraisemblablement jusqu'en 1126. Ce monastère produisit des hommes remarquables par leur science et par leur piété, et il est possible, comme les religieux s'en vantaient, que leur réputation se fût étendue jusqu'à Rome.
• II Cor., vu, 9. — »Reg. S. Ben., c. 61.
connaissance de Totre église même à Rome, pour nous cependant, qui sommes établis bien en-deçà de Rome, il est arriTé, je ne sais comment, que nous n'avons pas eu jusqu'à présent la plus légère connaissance d'aucun de tous, ni de l'abbé, ni des religieux, ni de Totre maison, ni de Totre règle, ni de Totre genre de Tie, et nous ne nous souTcnons même pas qu'on nous ait fait jamais en aucune façon mention de tous. Cela cependant n'est pas surprenant, puisque nous sommes séparés par un grand espace de terre, par la différence des proTinces, par la diTcrsité du langage, et que non-seulement nous sommes dans des éTêchés distincts, mais encore que nous ne nous trou- Tons pas dans le même archcTêché. Or, nous croyons qu'il nous est défendu de reccToir, non pas des religieux qui Tiennent de monastères connus d'unepersonne quelconque, mais seulement ceux qui Tiennent de monastères connus de nous ; autrement, comme il n'est aucun monastère qui ne soit connu de quelqu'un, il n'en restera aucun dont on puisse régulièrement reccToir des religieux. Comment donc s'accomplira ce qui est ou prescrit ou permis par saint Benoît, que le religieux qui Toyage doit non-seulement être reçu pour de^ meurer à titre d'hôte, autant de temps qu'il lo désire, mais encore que, si on le trouTC utile, on doit lui persuader de demeurer pour toujours *.
2. Cependant nous en aTons agi autrement euTcrs le frère ci-dessus nommé. Car, comme à son arriTée il nous demandait humblement de le reccTOÎr, il a d'abord été r^oussé, et ensuite engagé à retourner à son monastère. Mais lui, loin d'y consentir, s'est retiré dans un ermitage Toisin et est demeuré là près de sept mois en repos, sans donner lieu à aucune plainte. Puis, ne croyant pas qu'il y eût de sécurité pour lui à TiTre seul, après un premier refus, il ne craignit pas de nous adresser une seconde fois la même demande. Comme nous l'engagions encore à s'en retourner, et que nous lui demandions la cause de son départ : «Mon abbé, dit-il, ne faisait pas de moi un religieux, mais un médecin *. 11 m'obligeait de serTir, ou plutôt il serTait lui-même par mon entremise, non pas Dieu, mais le monde, en me forçant, pour ne point encourir la mal- Teillance des princes séculiers, à traiter des tyrans, des raTisseurs, des excommuniés. Après
* Rcg. S.-Ben., c, 66.
* Les moines et les clercs exerçaient autrefois la médecine; elle leur a depuis été interdite.
lui avoir représenté tantôt en secret, tantôt en public, le péril de mon âme, sans être arrivé à rien, j'ai voulu enfin, d'après le conseil de quelques hommes sages, fuir ma damnation, et non le couvent, ma perte et non la règle. Prenez soin de celui qui cherche son salut ; ouvrez à celui qui frappe. » Pour nous, voyant sa constance, entendant ses raisons et ne connaissant aucune plainte contre lui, nous avons consenti à son admission, nous l'avons éprouvé après l'avoir reçu, nous lui avons fait faire profession après l'avoir éprouvé, et depuis sa profession nous le gardons. Nous ne l'avons pas forcé d'entrer; nous ne le contraindrons pas de sortir. Quand même nous le renverrions, il ne retournerait pas vers vous, assure-t-il, mais il s'en éloignerait encore davantage. Cessez donc, frères, cessez d'attaquer des innocents avec des reproches si peu mérités et de les tourmenter par d'inutiles écritures : car nous ne pourrons être amenés, même par vos injures redoublées, à vous répondre autrement qu'avec respect, ni déterminés par la crainte de vos menaces à ne pas garder un religieux que nous croyons avoir reçu selon la Règle.
LETTRE LXVffl.
AUX MÊMES
Sur le même sujet.
Aux révérends frères de Fiay, à Tabbé H. et à tous les autres religieux, le frère Bernard, salut.
1. Il était assurément de votre modération, bons frères, de vous contenter de notre précédente satisfaction sur votre plainte, et de renoncer désormais à attaquer des gens qui ne le méritent pas. Hais puisqu'à vos mauvais procédés antérieurs vous en avez ajouté de pires, et que vous nous avez envoyé de nouvelles semences de discorde (Dieu veuille qu'elles ne germent pas plus en nous que n'ont germé les précédentes), de crainte que notre silence ne semble la reconnaissance d'une faute qui n'existe pas, voici une seconde fois ce que nous répondrons en toute sincérité à ce que vous nous reprochez avec insolence. Toute notre faute en cela, autant que nous pouvons l'apprécier, cette grande injure que nous vous avons faite, c'est d'avoir reçu un moine isolé, voyageur, pauvre, misérable, fuyant le péril de son âme, cherchant son salut avec sollicitude, frappant à notre porte et su[>pliant : c'est, après avoir reçu cet homme
et de cette façon, de ne pas l'avoir ensuite renvoyé sans motifs, et de ne pas nous êtes rendus prévaricateurs, en détruisant après coup ce que nous avions édifié. C'est de là que nous sommes jugés transgresseurs de la Règle, transgresseurs des canons, transgresseurs de la loi naturelle elle-même. Vous nous demandez en effet avec indignation pourquoi nous avons eu la témérité de nous associer quelqu'un qui était à vous et que vous aviez excommunié, ce que nous ne voudrions assurément souffrir de personne. Que répondrons-nous sur l'excommunication, puisque vous vous réfutez vousmêmes ; car vous savez sans nul doute qu'il a été reçu par nous avant d'avoir été excommunié par vous ? Or, puisqu'il a été admis auparavant, régulièrement d'ailleurs, ce n'est donc plus contre un des vôtres, mais contre un des nôtres que vous avez dirigé la sentence de votre malédiction, et c'est à vous de voir si vous aviez le droit de le faire.
2. Il reste donc à savoir, et c'e^t entre nous tout le débat, si on a eu raison de le recevoir. Vous même, comme vous ne pouvez contester qu'on ne puisse régulièrement admettre un moine d'un monastère inconnu, vous prétendez que votre maison était connue de nous« Nous le nions, et vous ne nous croyez pas. Hais si vous ne croyez pas à notre simple dénégation, croyez au moins à notre serment. Sur la Vérité, qui est Dieu, nous vous le disons, nous ne vous connaissions pas, nous ne vous connaissons pas encore ; votre lettre que noua avons reçue venait pour nous de gens inconnus ; c'est à des inconnus que nous avons répondu. Nous avons certainement été atteints par vos récriminations et par vos reproches, mais cela ne nous a pas fait reconnaître le» accusateurs ni les persécuteurs. Pour nous convaincre de simuler l'ignorance, vous avancez comme un argument invincible que nous ne pouvons pas ne pas vous connaître, puisque nous avons mis le nom de l'abbé et celui du monastère lui-même sur notre lettre, comme si nous connaissions les choses, dès que nous en savons les noms. Combien alors il m'est précieux de savoir les noms de Uichel, de Gabriel, de Raphaël, puisque, rien que pour avoir entendu ces mots, j'ai le bonheur de connaître ces bienheureux esprits. Oui, ce n'est pas pour moi un médiocre avantage, que d'avoir appris de l'Apôtre à nommer le paradis et le troisième ciel, si, sans y être ravi, avec TApôtre, aux seuls noms je connais les mystères célestes et que par là j'aie entendu ces
paroles ineffables qu'il n'est pas pennis à l'homme de prononcer. Insensé que je suis, je connais le nom de mon Dieu et je pousse encore chaque jour, je ne sais pourquoi, d'inutiles gémissements, de vains soupirs en disant avec le prophète \ Je chercherai, Seigneur, votre visage ; et Q'jtand irai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu ? et Montrez-nous votre face et nous serons sauvés.
3. Mais qu'est-ce que nous vous faisons, que nous ne voudrions pas qu'on nous fît? Vous croyez sans doute que nous ne voudrions pas qu'un moine sortant de notre monastère fut reçu dans un autre. Puîssiez-vous sauver ainsi sans nous tous ceux qui nous ont été confiés ! Que quelqu'un des nôtres, par amour d'une plus grande perfection ou par désir d'une vie plus austère, vole vers vous, non-seulement nous ne vous accuserons pas, si vous le secondez dans un pareil zèle, mais nous vous prions instamment de le faire : et loin de nous plaindre d'avoir été offensés, nous confesserons au contraire que nous avons été grandement aidés. De plus, vous niez ce que nous avons appris sur vous : que tant que le frère B. a été chez vous, par votre ordre ou de votre consentement, il exerçait la médecine au service des séculiers : vous l'accusez de mensonge, pour •nous avoir dit cela. S'il a menti, nous l'ignorons, c'est son affaire; mais ce que nous savons, qu'il Tait fait de lui-même comme vous enconyenez, ou par votre ordre comme il Taffirme, c'est qu'il a été pendant ce temps en grand péril. Or qui serait assez inhumain pour ne point secourir s'il pouvait, pour ne point con- 'seiller s'il savait, un homme dans un tel danger ? Cependant si, quand il courait de côté et d'autre pour vendre ses remèdes, il n'était pas poussé par l'obéissance, mais par le désir du gain ou par l'envie de se promener, comme vous le prétendez, quelle raison a-t-il eue de s'éloigner de vous? Serait-ce parce qu'cnQn l'autorité pastorale, devenue plus rigoureuse, ne lui permettait plus ce qu'elle lui avait permis auparavant ? Pourquoi donc alors en voulant le rappeler lorsqu'il était déjà chez nous, lui avez-vous promis, pour le décider au retour, le repos dans son cloître, sinon parce vous vous saviez que c'est cela qu'il désirait, et que vous vous souveniez qu'il vous l'avait demandé? Quant à lui, ayant trouvé chez des étrangers ce qu'il n'avait pu trouver chez les siens, de i)eur de lâcher le certain pour l'incertain, il s'en est tenu a ce dont il jouis-
< Pi,y XXVI, 8; ?[Li,3; Lxxix,4.
sait déjà, et il a dédaigné ce qu'on lui offrait trop tard.
4. Cessez donc, frères, cessez de tourmenter un frère au sujet de qui il n'est pas très-nécessaire que vous vous tourmentiez vous-mêmes ; à moins peut-être, ce qu'à Dieu ne plaise I que vous ne cherchiez vos intérêts et non ceux de Jésus-Christ, et que vous n'aimiez mieux le bien que vous tiriez de ce religieux que son propre salut. Car, puisque chez vous il a toujours été vagabond et que, comme vous l'écrivez, il employait à son propre usage contre son vœu et contre l'ordre de son abbé ce qu'il gagnait avec son art, que celui qui l'aime se réjouisse de ce que, par la miséricorde de Dieu,: il a été guéri chez nous. Nous lui rendons en effet ce témoignage, qu'il n'erre nulle i>art ni sous aucun prétexte, mais qu'il demeure tranquille au monastère, où il vit sans reproche, pauvre et au milieu des pauvres. Loin de manquer, comme vous le dites, à la foi qu'il a d'abord promise chez vous, sans la tenir, il la garde entière et il la confirme par la conversion de ses mœurs, et par cette conduite pleine d'obéissance sans laquelle celui qui se confie en la stabilité de sa résidence s'abuse. Nous vous en prions donc, frères, calmez votre indignation et cessez de nous persécuter; sinon, faites ceque vous voulez, écrivez comme vous le voulez, poursuivez-nous autant que vous voulez ; la charité souffre tout, supporte tout. Pour nous, nous sommes résolus désormais à vous aimer avec sincérité, à vous écouter avec respect, à vous honorer avec simplicité.