LETTRE CCLXX
( Écrite vers Tan 1151.)
AU mêmf;
Il lui écrit, dans TalTaire du prieur des Chartreux, contre quelques religieux désobéissants; il lui annonce la mort de Tabbé de Clteaux et lui recommande son successeur.
1. Ceux qui nous persécutent ne dorment ni ne s'assoupissent. Comment aujourd'hui ontils recommencé leurs poursuites dans les montagnes, et tendu leurs pièges dans le désert? Les Chartreux ont été bouleversés*; ils sont troublés etchancelants, comme l'est un homme
< Un des historiens de saint Bernard raconte la cause de ce diiïérend d'après la Vie de saint Anthelme, premier prieur de la Grande-Chartreuse : « Comme le nouveau prieur Anthelme donnait tous ses soins pour ramener aux constitutions primitives ce qui avait pu souffrir quelque altération dans Tantiquo régularité et les observances de l'Ordre, il ne manquait pas d'user de caresses, de menaces, de commandements et de reproches pour ramener à une meilleure conduite ceux de ses religieux qu'il trouvait négligents et indociles. Si l'un d'eux refusait de se convertir et persistait dans son obstination, il n'hésitait pas à le n nvoyer de la congrégation. Quehiues religieux, hommes contents d'eux-mêmes et portés au mépris et à la malignité d'esprit, ne supportèrent pas ses sages réformes et ne craignirent pas de lui foire de l'opposition. Mais Anthelme ne voulant pas que leur orgueil troublât la paix de leurs frères, les chassa du monastère. » Il est probable que ces religieux recoururent au {tape Eugène qui les amnistia de leur pénitence. C'est de cela que se plaint saint B<.rnarà. Manrique, dans ses Annales sur l'an 1151, cbap. 2, assigne d'après la lettre de Pierre le Vénérable (livre 6, lettre 12) une autre cause au 4iiférend. 11 croit qa'il provenait de la rivalité qui s'éleva en 1151 entre les diverses maisons de Chartreux, quand, Hugues, évèque de Grenoble, ayant été élevé à l'archevêché de Vienne, il fallut procéder à une nouvelle élection. JMais, comme dans ce diflérend il s'agissait d'une lutte entre divers monastères et non pas d'une révolte de moines, nous nous rangeons plutôt à la première explication. Nous rapportons ces événements à l'année 1151, puisqu'ils arrivèrent peu de temps après la mort de Rainald, abbé de Citcaux, qui mourut le 17 des calendes de janvier, comme Mamique l'établit par le Martyrologe de Clteaux.
lyre, et presque toute leur sagesse s'est évanouie. Sachez-le, Monseigneur, c'est l'homme ennemi qui a fait cela. Que dis-je : il l'a fait? il le fait encore. Il espère dévorer toute leur sainteté. C'est la nourriture de son choix, vous le savez bien. Il a déjà rendu quelques religieux prévaricateurs. 11 s'en sert pour attaquer par une guerre intestine et domestique ceux qu'il n'a pu vaincre par lui-même. Depuis la fondation de cet Ordre et de ce monastère on n'a jamais ouï dire qu'un religieux, après en être sorti, y fût rentré sans avoir fait satisfaction. Mais aiyourd'hui ceux qui étaient mal sortis sont rentrés plus mal encore, ajoutant le péché au péché. A votre avis, saint Père, que feront des gens qui partent par désobéissance et qui reviennent par orgueil? Maintenant encore leur orgueil va toujours croissant *. Ils applaudissent à la conduite détestable qu'ils ont tenue, ils insultent ceux qui subissent l'outrage. Ils ont vaincu, ils triomphent. Le (prieur n'est plus le premier de tous. Tandis que l'impie s'enorgueillit, le pauvre est persécuté. Aussi veut-il s'en aller à son tour ; il ne peut pas voir la destruction de son Ordre. 11 serait déjà sorti, s'il pouvait sortir seul. Il faut nécessairement que ce prieur soit bon ; car j'ai entendu dire à des gens de bien que ceux dont il suit les conseils, sont bons eux-mêmes.
2. Voyez-vous, très-clément Père, combien on vous a surpris ? L'auteur de la fraude ne sera-t-îl pas traité comme il le mérite ? Quel qu'il soit, si je vous connais bien, il en portera la peine. Ils sont venus à vous revêtus d'un saint habit, couverts d'une peau de brebis; l'apparence vous a trompé. Quoi d'étonnant : vous êtes homme aussi. Mais maintenant la fraude est révélée au grand jour ; ainsi que votre zèle éclate et soutienne virilement vos intérêts contre les méchants. Ne vous laissez pas gagner à leurs desseins, et que les plans d'Achitopel soient renversés. Tenez-vous sur vos gardes. Il n'y a pas le même danger à laisser endormir votre zèle ou à laisser surprendre votre discernement. La première faute a l'ignorance pour excuse ; la lâcheté rendrait la seconde inexcusable. Peut-être, quelqu'un du parti adverse ira-t-il à vous et tâchera-t-il de vous persuader autre chose. Mais que l'impiété se mente à elle même et ne trompe pas mon seigneur. Car voici la vérité, et l'affaire est ainsi. Rien n'est plus agréable ni plus juste dans vos jugements, que de voir, lorsqu'une occasion semblable se présente,
^ Pb. Lxxtir, 23.
celui qui a voulu faire le mal tomber dans la fosse qu'il a creusée, la douleur se retourner contre lui et son injustice descendre sur sa propre tête *. Voilà ce que fera le zèle de mon seigneur. Celui qui était prieur continuera de l'être, j'en ai l'assurance, afin que l'iniquité ne puisse pas se glorifier. Autrement, si ce prieur n'était pas rétabli dans sa dignité, l'Ordre ne subsisterait pas longtemps, nous avons sujet de le craindre. Que Dieu vous inspire de recevoir paternellement ces paroles et de nous faire une réponse favorable, pour nous consoler, nous tous qui sommes plongés dans la désolation et affligés au-delà de nos forces.
3. Le seigneur de Citeaux nous a quittés. C'est une grande plaie pour notre Ordre. Cet événement fait peser sur moi une double cause de chagrin ; car en un seul homme j'ai perdu un père et un fils. Nous avons maintenant à sa place, le seigneur Godwin, abbé de Bonnevaux. Veuillez l'encourager par vos lettres apostoliques, et affermir par votre bienveillance le choix qu'on a fait de lui. Vous le connaissez, il n'a pas besoin qu'on le recommande auprès de vous. Sa vie et la sagesse que Dieu lui a donnée sont pour lui des recommandations suffisantes. Le seigneur de Valence * se rétablit ; il fait le bien autant qu'il peut. Aussi tous les gens qui aiment le bien le chérissent, et il les aime tous. En cela il fait voir qu'il est bon. A vous de protéger et d'aimer de tels hommes. Votre serviteur se trouve plus faible qu'à l'ordinaire, il s'affaisse peu à peu, peut-être parce qu'il n'est pas digne de mourir tout de suite Çi de passer en ce moment à la vie.
LETTRE CCLXXL
(Écrite Tan H51.)