LETTRE XVIII
( Écrite Ycrs Tan 1127.)
AU MÊME
Il cherche k dékratre la réputation de sainteté qu'il a auprès de Pierre, et il lui promet de lui communiquer les traités qu^il a écrits.
1. Quand je me donnerais tout à vous, cela paraîtrait peu pour payer dignement, ne fût-ce que la moitié de la bienveillance dont on vous a dit animé envers notre humble personne. Certes, je suis heureux de vos bonnes grâces; mais ce qui tempère, je l'avoue, le plaisir qu'une si grande faveur me cause, c'est que je la dois, non à mes œuvres, mais à l'opinion qu'on a de moi. J'ai honte de me réjouir si fort quand je sens qu'on vénère ou qu'on aime en moi, non ce que je suis, mais ce qu'on me
' Saint Bernard donne le nom d'Excellence aux cardinaux (y. let. 306 et 311): il leur doune quelquefois aussi le titre de Sainteté (▼. let. 306). Il donne encore le titre d'Excellence aux rois(let. 45), au pape (let. 349), et même aux évoques (let. 63).
' Hildebert (let. 65) vante Gebouin comme un homme éminent par sa science et par ses mœurs. Nicolas de Clairvaux (let. 5) fait l'éloge de son éloquence et de sa sagesse. Y. encore Pierre le Vénérable, liv. II, let. 34 et 35.
• Quelques manuscrits portent pour titre: au même Haimeric; dom Mabillon a préféré la version: au Même, qui suppose que la lettre est adressée comme la précédente à Pierre, cardinal-diacre.
suppose. Ce n'est pas moi qu'on aime, quand on m'aime ainsi; c'est je ne sais quoi qu'on prend pour moi et qui n'est pas moi. Et même, pour parler plus sincèrement, je sais ce que c'est; car je sais très-certainement que cela n'est rien. En effet, ce qui est supposé et qui n'est pas réel n'est rien. Or, quand on aime ce qui n'est pas, mais ce qu'on croit être, ce n'est ni l'amour, ni celui qui donne l'amour, mais celui qui le reçoit, qui n'est rien. Il y a lieu de s'étonner, mais plus encore de s'affliger, que ce qui n'est rien puisse être aimé. Nous sentons par là d'où nous Tenons, où nous allons, ce que nous avons perdu, ce que nous avons trouvé. En nous tenant unis à Celui qui est toujours, et toujours heureux, nous pouvions aussi être toujours et toujours heureux nousmême. Hais j'entends que nous nous y fussions attachés, non seulement par la connaissance, mais par l'amour. Car quelques-uns des enfants d'Adam, après avoir connu Dieu^ne l'ont pas glorifié comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces; mais Us se sont dissipés dans leurs pensées ^ et en conséquence, c'est avec raison que leur cœur insensé s'est obscurci; car, après avoir connu la vérité et ravoir méprisée, ils ont reçu comme une punition méritée de ne plus la connaître. Hélas 1 en s'attachant ainsi à la vérité par l'esprit et en s'en détachant par le cœur, en aimant la vanité au lieu d'elle, l'homme est devenu semblable à la vanité. Quoi de plus vain que d'aimer la vanité? Uuoi de plus injuste que de mépriser la vérité? Mais quoi de plus équitable que d'en ravir la connaissance à ceux qui la méprisent? N'est-il pas équitable, je le répète, que celui qui la connaissant ne l'a pas gloriflée , ne puisse plus se glorifier de la connaître? Ainsi le désir de la vanité est le mépris de la vérité, le mépris de la vérité est la cause de notre aveuglement. Et comme ils n'ont pas montré^ dit l'Apôtre, qu'ils connaissaient Dieu^ il les a livrés au sens réprouvé '. 2. Il résulte de cet aveuglement que le plus souvent nous aimons ou nous louons comme réel ce qui n'est pas; car, tant que nous sommes dans ce corps, nous cheminons loin de Celui qui est souverainement. Et qu'est donc l'homme, ô Dieu, sinon ce que vous lui avez révélé de vous? Or, si la connaissance de Dieu fait que l'homme est quelque chose, l'ignorance fait qu'il n'est rien. Mais Celui qui appelle les choses qui ne sont pas, comme celles qui sont, prenant pitié de nous voir en quelque sorte réduits au néant, nous a donné cette manne mystérieuse dont l'Apôtre dit : Votre vie est cachée en Dieu
* Rom., r, 21.— « Rom., i, 28,
avec le Christ * . Comme nous ne pouvons encore le contempler face à face et l'embrasser pleinement par notre amour, il nous a permis en attendant de le goûter par la foi et de le chercher par le désir; par ces deux moyens, nous sommes ramenés une seconde fois du néant à l'être; nous commençonsàdeveniruneébauche de sa créature, pour arriver un jour à être des hommes parfaits, à la mesure de l'âge de plénitude du Christ. Cela sera sans doute quand la justice sera transformée en jugement; c'està-dire, quand la foi ayant été changée en intelligence, la justice qui vient de la foi deviendra le jugement d'une connaissance parfaite, et que de même le désirdel'exil deviendra la plénitude de l'amour. Si donc la foi et le désir com* mencent l'homme loin de Dieu, l'intelligence et l'amour L'achèvent devant Dieu. De même que la foi conduit à la connaissance pleine, de même le désir conduit à l'amour parfait. Et comme il est dit : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas *, on peut dire également sans erreur : Si vous ne désirez pas, vous n'aimerez pas parfaitement. L'intelligence est donc le fruit de la foi, la charité parfaite le fruit du désir. Ici-bas le juste vit de la foi ' ; mais le bienheureux vit de l'intelligence. Ici-bas le juste soupire après Dieu comme le cerf après la source des eaux ; mais le bienheureux puise avec joie dans les fontaines du Sauveur, c'està-dire, qu'il se délecte dans la plénitude de la charité.
3. C'est donc en quelque sorte par ces deux bras de l'âme, qui sont l'intelligence et le désir, en d'autres termes, c'est par la connaissance et l'amoiu* de la vérité, qu'avec tous les saints on embrasse et on comprend la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, c'està-dire l'éternité, la charité, la puissance et la sagesse. Et tout cela, c'est le Christ. Il est l'éternité, car la vie éternelle consiste, ô Dieu véritable, à vous connaître, vous et Jésus-Christ, que vous avez envoyé *. Il est la charité parce qu'il est Dieu, car Dieu est charité '• Il est encore la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu \ Mais quand cela arrivera-t-il ? Quand verrons-nous Dieu tel qu'il est ? Quand l'aimerons-nous selon ce qu'il est ? Car la créature attend la manifestation des enfants de Dieu. La créature est soumise malgré elle à la vanité ' ; c'est cette vanité universelle qui met en nous le désir d'être loués, quoique nous soyons
* Cotoss., III, 3. — • Isale, vu, 9, ycw. des Sept. — » Habac, ii, 4. — * Jean, xvii, 3. — » I Jean, iv, 16. -* • I Cor., I, 24. — "f Rom., vin, 19, 20.
lETTRES DE SAINT BERNARD.
blâmables, et le refus de donner des éloges à ceux que nous savons en être dignes. Une autre vanité encore, c'est que notre ignorance nous fait le plus souvent taire ce qui est, et publier ce qui n'est pas. Que dirons-nous à cela, sinon que, ks enfants des hommes sont vains, que fe* enfants des hommes ont de fausses balances^ afin de donner par là même une valeur mensongère à la vanité *. Nous donnons des éloges sans vérité, nous en recevons avec un ft'ivole plaisir, et ainsi ceux qu'on loue sont vains, ceux qui louent sont menteurs. Les uns flattent et mentent, les autres vantent avec sincérité et se trompent ; d'autres enfln se glorifient de ces éloges et sont vains. Celui là seul est sage qui dît avec l'Apôtre : Je me retiens, de peur que quelqu'un ne m'estime au-dessus de ce qu'il voit en fnoi, ou de ce qu'il entend dire de moi *.
4. J'ai dicté ou plutôt j'ai tracé pour vous ces mots en courant et trop à la hâte ; peutêtre j'aurais dû être moins long, mais je ne pouvais pas être plus sincère, et j'ai dit ce que je pensais. Pour finir ma lettre comme je l'ai commencée, je ne veux pas qu'en ce qui me concerne vous soyez trop crédule aux bruits incertains de la renommée, car vous savez tien qu'elle se trompe d'ordinaire et dans la louange et dans le blâme. Éprouvez donc et pesez, je vous prie, afin que votre amour ou votre faveur soient justes. Ils seront d'autant plus chers à votre ami, qu'ils seront proportionnés à ses mérites. Vos éloges procédant d'un jugement sérieux de votre part plutôt que des erreurs du public, s'ils nous apportent moins d'honneur, nous seront aussi moins lourds. Ce qui m'attache le plus à vous, si indigne que je sois, c'est que, dans les affaires de Dieu, vous vous acquittez, dit-on, de votre charge avec sincérité et avec courage. Qu'on vous trouve toujours le même, afin qu'on puisse toujours parler ainsi de vous.
5. Vous avez le livre que vous demandez à transcrire. Nos opuscules que vous réclamez sont en petit nombre, et il ne s*y trouve rien que je croie digne de votre attention. Cependant je préfère que vous vous en preniez à mon peu de jugement plutôt qu'à ma bonne volonté et j'aime mieux risquer de passer auprès de vous pour ignorant que pour indocile. C'est pourquoi, mandez-moi par le prochain courrier quels écrits vous désirez et où je dois vous les adresser, afin que je réclame ceux que je n'ai pas, aux personnes qui les possèdent, et que je les envoie où vous, me l'aurez
^ Ps. Lxi, 10, — > II Cor., xn, 6.
indiqué. Pour que vous sachiez ce que vous pouvez demander, je me souviens d'avoir écrit un traité qui a pour titre : De l'Humilité ; quatre homélies sur les louanges de la Vierge- Mère, c'est leur titre ; elles sont faites sur ce passage de l'Évangile selon saint Luc où il est dit : l'Ange Gabriel fut envoyé Ml y a aussi une apologie adressée à l'un de nos amis et dans laquelle j'ai discuté quelques points des obser-, vances de Cluny et des nôtres, c'est-à-dire de celles de Cîteaux. J'ai enfin dicté un petit nombre de lettres à diverses personnes. Quelques-uns des frères qui m'ont entendu parler devant eux, ont recueilli mes paroles, la plume à la main, et les conservent. Plaise à Dieu, ce que je n'espère aucunement, que notre simplicité puisse vous être utile de quelque façon.