XXIV
DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL
doit me montrer son salut. Je Tois le Seigneur appuyé sur cette échelle, et je tressaille à la Yoix de la mérité. Elle m'a appelé, et je lui ai répondu : Vous tendrez votre droite à l'ouvrage de vos mdii?* '. Vous comptez mes pas, Seigneur, mais je monte lentement. Je suis un voyageur fatigué qui cherche les routes détournées. Malheur à moi, si les ténèbres me surprennent, ,ou si ma fuite a lieu l'hiver, ou le jour du sabbat, puisque j'hésite de partir aujourd'hui, quand la lumière luit, quand le temps est fa* Yorable, et durant les jours du salut. Que tardé-je? Priez pour moi, vous, mon fils, mon frère, le compagnon de ma route. Priez le Tout- Puissant de fortifier mon pied paresseux, sans pourtant que le pied de l'orgueil m'atteigne. Car si mon pied tardif est incapable de gravir les degrés qui mènent à la vérité, il vaut mieux pourtant que celui qui n'y peut rester, selon qu'il est dit : Ils ont été revoussés et n'ont pu y demeurer *•
25. Voilà pour les orgueilleux. Mais que dire de leur chef? de celui qui est appelé roi sur tous les fils de l'orgueil ^? H n'est pas resté dar,s la rértté^.Je voyais, dit Jésus-Christ, je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre *. Quelle est la cause de cette chute, sinon l'orgueil ? Malheur aussi à moi, si celui qui regarde de loin les hauteurs me voit m'enorgueillir, il m'écrasera de ces accents terribles : Tu étais le fils du Très-Haut, et pourtant tu mourras comme un homme, et tu tomberas comme l'un des princes *. Qui ne tremblerait au bruit de ce tonnerre? Au toucher de l'ange, Jacob sentit le nerf de sa cuisse ' paralysé. Cette blessure lui fut plus salutaire qu'à l'ange l'enivrement de son orgueil, cause de sa cliute. Puisse l'ange jne toucher aussi et me frapper d'impuissance, et que cette infirmité soit le principe de mes progrès, puisque ma force ne peut que m'être funeste. En effet j'ai lu : La faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes *. Ainsi l'Apôtre se plaignant d'un soufflet honteux que l'ange de Satan lui infligeait, reçut cette réponse : Ma grâce te suffit^ car la vertu se perfectionne dans la faiblesse. Quelle vertu ? Que TApôtre le dise : Je me glorifierai w>tonders dans mes infirmités^ afin que la vertu du Christ habite en moi •. Mais peut-être ne comprenez-vous pas encore de quelle vertu particulière il parle, puisque Jésus-Christ a possédé toutes les vertus. Mais en les possédant
t Job, XIV, 5. — • Ps. XXXV, 12. 13. — » Job, XLI, 25.
— * Jean, viii, 44. — » Luc, x, 18. — • Ps. Lxxxi, 6, 7.
— 7 Gcn. xxxii, 25. — ■ I Cor . i, 25.— » U Cor., xir, 9.
toutes il nous en a recommandé une spéciale, l'humilité : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur^,
26. Moi aussi, Seigneur Jésus, je me glorifierai volontiers en ma faiblesse, dans la rupture de mon nerf, afin que votre vertu, votre humilité, se perfectionne en moi. Votre grâce me suffit quand ma force me fait défaut. Appuyé solidement sur le pied de la grâce, et traînant doucement l'impuissance du mien, je monterai sûrement Téchelle de l'humilité, jusqu'à ce qu'attaché à la vérité, je me dilate dans la charité. Alors je chanterai dans le transport de la reconnaissance, et je m'écrierai : Vous avez placé mes piedfs en un lieu spar deux *. Ainsi on marche avec plus de précaution en une route étroite ; ainsi on gravit plus sûrement un escalier ardu qu'on monte pas à pas ; ainsi un pied boiteux conduit plus fermement, bien qu'avec plus de lenteur, à la vérité. Hais hélas I que mon exil se prolonge T Qui me donnera les ailes de la colombe pour voler rapidement vers cette vérité, et me reposer dans la charité M Je ne les ai pas : conduisez-moi donc. Seigneur, dans votre route, que j'entre dans votre vérité, et la vérité me délivrera. Malheur à moi d'en être descendu : si je ne l'avais quittée si légèrement et si vainement, je n'aurais pas à dépenser tant et de si longs efibrts pour remonter jusqu'à elle. Mais que dis-je? je suis descendu 1 ne devrais-ja pas dire plutôt: je suis tombé. A moins peutêtre que si on ne s'élève pas d'un trait, mais par degrés, aux cimes élevées, ainsi on ne devient pas pervers d'un seul coup, et on descend lentement aux profondeurs du mal. Autrement, que signifierait cette parole: L'impie s'enorgueillit tous les Jours de sa vie *? Il est des routes que les hommes estiment bonnes, et qui cependant conduisent au mal.
S7. 11 y a donc une route qui descend comme une qui monte, une route qui mène au bien et une autre au mal. Fuyez le mal, et choisissez le bien. Si vos forces n'y suffisent pas, priez avec le Prophète, et dites : Éloignez de moi la route de l'iniquité. Comment? £t faites-moi miséricofde selon votre loi, cette loi donnée par vous à ceux qui pèchent dans la route, c'est-à-dire qui abandonnent la vérité. Je suis de ce nombre, moi, réellement déchu de la vérité. Mais celui qui est tombé ne se relèverat-il pas? C'est pour cela que j'ai choisi la route de la véritéy afin de remonter humilié au point
* Mallh., XI, 29. — ;« Ps. xxx, 9. — • Ps. cxix, 5. — * Ps. Lxv,7. — • Job, XV, 20.
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
d'où l'orgueil m'a précipité. Oui, je monterai et je chanterai : C'est un bien pour moi, mon DieUj que vous m'ayez humilié. La loi de vos lèvres est préférable pour moi à des millions d'or ou d* argent ^ David paraît vous avoir présenté deux routes, mais sachez qu'il n'y en a qu'une. Elle diffère d'elle-même et prend divers noms, route d'iniquité^ pour ceux qui descendent, ou route de vérité^ pour ceux qui montent. Qu'on monte vers un trône ou qu'on en descende, les degrés sont toujours les mêmes; le même chemin mène à une ville, ou en ramène, et il n'y a qu'une porte pour entrer en une maison ou pour en sortir. Les anges vus par Jacob montaient et descendaient le long de la même échelle *. A quoi tendent ces choses? Le voici. Si vous désirez revenir à la vérité, il n'est pas nécessaire de chercher une route nouvelle ni inconnue ; reprenez celle que vous connaissez, suivez vos propres pas, mais en sens inverse, et remontez, en vous humiliant, les degrés que l'orgueil vous a fait descendre. En sorte que le degré qui était le douzième de l'orgueil, quand vous descendiez, soit le premier de l'hu* milité quand vous remontez ; que le onzième devienne le second, le dixième le troisième, le neuvième le quatrième, le huitième le cinquième, le septième le sixième, le sixième le septième, le cinquième le huitième, le quatrième le neuvième, le troisième le dixième, le second le onzième, et le premier le douzième. Ces degrés de l'orgueil une fois trouvés en vous, ou plutôt reconnus, vous n'avez plus de peine à chercher le chemin de l'humilité.