LES MOINES DE CLAIRVAUX AU MÊME PAPE CÉLESTIN
Ils désirent retenir Tabbé de Morimond, prêt k partir pour Jérasalem.
Au Souverain- Pontife Célestin, le petit troupeau de Clairvaux : les devoirs d'une obéissance très dévouée, et ce que peut la prière de pécheurs.
Nous nous félicitons de vous voir occuper la place de celui qui disait que le soin de toutes les Eglises était sa préoccupation de chaque jour ^: aussi, notre indignité, en s'adressant à Totre piété, si occupée pourtant d'affaires plus considérables, ne redoutc-t-elle pas de refus. D'ailleurs, une grave nécessité nous pousse ; et puis, vous ne pouvez considérer comme peu de chose ceux dont vous entendrez dire un jour: Ce que vous avez fait à Vun de ces petits^ c'est à moi que vous f avez fait*. Cette affaire n'est pas seulement la nôtre, mais celle de l'ordre tout entier, et si Totre fils, notre père à tous, se fût trouvé à la maison à ce moment, ou il se fût rendu lui-même en présence de Votre Majesté, ou il vous eût envoyé en son nom la triste et lamentable plainte que nous vous écrivons en ce moment. Mais, pour ne pas tenir longtemps votre charité dans Tinquiétude, sachez qu'un des abbés nos frères, nommé l'abbé de Morimond', quittant inconsidérément le monastère qu'il gouvernait, et poussé par un sentiment de légèreté, a résolu de se rendre à Jérusalem ; il devait auparavant, dit-on, faire une tentative auprès de votre prudence pour tâcher de vous arracher un consentement à ses écarts. Considérez, quelle cause puissante de destruction en résulterait pour notre ordre, si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous lui donniez votre assentiment en cette circonstance. A son exemple, tout abbé qui se trouverait accablé de la charge pastorale, la rejetterait bientôt, d'autant plus qu'il croirait avoir le droit de le faire, surtout chez nous où le fardeau semble lourd, sans que l'honneur soit grand. Ensuite, pour désoler davantage encore la maison qui lui a été confiée, il a choisi comme compagnons de ses courses vagabondes, les meilleurs et les plus parfaits des religieux qui vivaient sous sa di-
« II Cor. XI, 28. — * Matth. xxv, 40. s Raynald, qaatrième abbé de Morimond, qui quitta l'abbaye jprès quinze ans de gouvernement.
rection : parmi eux était cet enfant noble qu'il avait auparavant enlevé de Cologne, non sans scandale, ce que vous n'avez pas ignoré sans doute j et, pour plus de scandale encore, il n'a pas craint de l'emmener à présent avec lui. S'il prétend, comme on vous l'a rapporté, qu'il veut garder en ce pays les observances de notre ordre, et qu'il emmène dans ce but un grand nombre de religieux, il est facile de voir qu'on a là plus grand besoin de soldats pourcombattre, que de moines pour pleurerou pour chanter. Notre règle elle-même recevra de cela un grand dommage; car, tout homme, pris du désir de vagabonder, se mettra sans peine en route, dès qu'il trouvera qu'il observe ainsi ses vœux sans y porter atteinte. Nous n'aurons pas la témérité de vous dicter, mais votre prudence jugera ce qu'elle doit faire à cet égard, et ce que votre autorité doit décider.