‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 371 sur 385 · DE SA GRANDEUR MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE DE NIME · texte numérisé non relu

DE SA GRANDEUR MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE DE NIME

II y a quelques mois, un fait inquiétant se produisit dans notre diocèse. Une longue harangue contre le Pouvoir temporel du Saint- Siège, prononcée, au Sénat, par l'honorable H. Bonjean, avait été imprimée à part. Plusieurs exemplaires de la brochure qui la contenait furent adressés à divers membres de notre clergé, sous une bande officielle, donnant à supposer que Tadministration départementale n'était peut-être point étrangère à cet envoi. Instruit de la chose qui nous parut grave, nous crûmes devoir réfuter le discours ainsi propagé par de hautes interventions. S'il était resté dans le tombeau du Moniteur nous l'y aurions laissé dormir de son obscur et paisible sommeil. Hais par là-même qu'il devenait l'instrument d'un nouvel apostolat, par là-même qu'il s'appuyait, pour exercer sou prosélytisme, sur des influences considérables, il nous était impossible de le laisser faire son œuvre en silence. M. le Sénateur avait présenté saintBernard, sans compter sainte Catherine de Sienne et toute l'histoire ecclésiastique, comme ennemi non-seulement des abus, mais du principe même du pouvoir temporel. Ému de cette atteinte portée à la gloire du grand Abbé de Clairvaux, nous nous hâtâmes de restituer à ses doctrines dénaturées leur véritable caractère, et de prouver qu'au lieu de condamner la souveraineté du Saint-Siège et de l'ébranler, il s'en étaitfaitle vengeur contre les hérétiques et les factieux qui, de son temps, avaient tenté d'en nier les droits et d'en briser la couronne.

Au moment de notre départ pour Rome,

nous entendîmes murmurer vaguement que

H. le Sénateur avait entrepris de nous réfuter.

Deux mois plus tard, nous en acquîmes la

S.Berr.— ToM. II.

certitude par un numéro du Constituttùnnel qui citait une partie importante de cette réplique, destinée à nous confondre. Enfin, dans les premiers jours d'août, nous en avions le texte entier dans les mains ; et maintenant qu'une certaine trêve dans nos occupations extérieures, ordinairement si nombreuses à cette époque de l'année, nous laisse un peu de temps pour l'étude, nous nous empressons de venir vous apprendre, et vous convaincre que le second travail de H. Bonjean est parfaitement digne du premier

Nous allons suivre pas à pas M. Bonjean dans cette nouvelle étude. Viendra d'abord le fond ; puis, nous traiterons les questions secondaires; et enfin, nous nous occuperons de la forme, objet de tant de reproches.

. . 11 faut le déclarer dès le premier mot; nous sommes très-disposé à l'indulgence pour M. Bonjean. Il nous en coûte peu, N. T.-C. F., de chercher à nous créer des illusions pour voir en lui des avantages qu'il s'attribue, et que nous ne saurions pas même soupçonner sans la révélation qu'il nous en fait. Hais pourtant il est impossible de s'aveugler au delà d'une certaine mesure; et l'honorable Sénateur ne réussira jamais à nous faire croire qu'il est instruit de ce qu'il ignore, et qu'il raisonne avec justesse, lorsqu'il manque aux lois même les plus élémentaires de la logique.

Ainsi, écoutez ce début sur l'objet fondamental de la Considération, a Qu'en répondant à la demande d'Eugène, en lui envoyant UB traité ex professo^ le grand Abbé de Clairvaux ait mêlé aux conseils politiques d'autres conseils sur la vie spirituelle, c'est ce qui est trop

uaturel, trop dans Tesprît du temps, pour étomier personne». C'est déjà une première concession ; il y a donc, de l'aveu de M. Bonjean lui-même, quelques conseils de Tie spirituelle dans l'ouvrage de saint Bernard. Mais il y a plus ; ces conseils ne forment pas l'accessoire, comme M. le Sénateur le suppose, ils en font le principal ; ils n'y sont pas semés accidentellement, ils en constituent la trame essentielle. M. Bonjean n'aurait pas de peine à le comprendre, s'il savait que la vie spirituelle n'est pas une vie restreinte à certains objets déterminés et s'isolant du reste de l'existence humaine. Elle s'étend à tout, au contraire ; elle est comme la racine d'où sort et sur laquelle s'épanouit l'arbre entier ; elle est en même temps comme la sève qui circule jusqu'à l'extrémité des plus faibles rameaux, jusque dans les vaisseaux les plus ténus de la plus petite feuille et de la moindre des fleurs. Nul devoir ne sort de son cadre ; nulle action n'a le droit d'échapper à son influence; et dans les actes même les plus extérieurs, dans les détails même les plus terrestres delà politique, elle est appelée non- seulement à pénétrer, mais encore à régner en souveraine. M. le Sénateur n'a pas l'air de s'en douter, et la chose n'est pas surprenante, puisque vraisemblablement il n'a pas étudié ces questions. Mais saint Bernard qui les avait approfondies, saint Bernard qui les possédait en maître, connaissait et par principe et par expérience l'immense fécondité de la vie spirituelle. Du haut de sa science et de ses observations, il la voyait envelopper dans son vaste réseau et les grandes obligations et les grandes épreuves, et les grands écueils d'Eugène 111 ; et c'est du centre de cette sphère, tracée par la foi, qu'il fait partir les divers conseils • adressés par sa sagesse et son amour au Pape, autrefois son disciple, et maintenant son supérieur et son père^.

. Jusqu'ici M. Bonjean n'est qu'inexact^ Le voici qui devient étrange l a C'est d'ailleurs ce qui découlait naturellement de la forme adoptée par saint Bernard. Par le titre qu'il adopte, saint Bernard , en invitant le Pape à se considérer lui-même, à voir quel il est, quels sont ses droits, ses devoirs, est naturellement amené à lui tracer des règles de conduite pour les diverses situations que peut offrir la vie du Pape, la vie spirituelle, autant que la vie politique. D Pour un grand esprit comme saint Bernard, il va sans dire que la forme avait dû

> Saiut Bernard, iellre CCXXXVlil.

découler du fond. Sa pensée s'était manifestement reposée avant tout sur les sujets divers qu'il avait à traiter ; cette étude faite, le cadre et le choix du titre s'étaient présentés conune d'eux-mêmes, et le flot avait pris son cours* Mais l'ordre logique ne convient pas à M. Bonjean. Saint Bernard a commencé par dessiner une forme sur le vide ; il a jeté un titre sur le néant, et puis les idées, par une éyocation merveilleuse, sont venues se ranger d'ellesmêmes à une place qui ne leur avait pas été marquée dans un cercle décrit à l'aventure ! QueUe ingénieuse explication ! Quelle noble généalogie pour un si bel ouvrage 1

Ce qui suit n'est pas moins surprenant. — La considération de toi-même et le cinquième livre de la Contemplation de Dieu ne tiennent que la moindre place dans le traité. Le mot et le principe de considération pour saint Bernard ne sont qu'une méthode de démonstration dont il déduit tout son traité, à la manière des scolastiques » . La considération directe et solitaire de soi-même n'occupe, j'en conviens, qu'une place restreinte dans le travail de saint Bernard. Mais toutes les autres branches y sont ramenées par le but suprême de l'intention permanente du saint Docteur. Qu'il parie des procès, qu'il parle des appels en Cour de Bome, qu'il parle des abus des privilèges, qu'il parle du luxe des habits, des officiers du souverain Pontife, de la maison du Pape, c'est toujours pour indiquer à Eugène le moyen de se sanctifier, soit en ne se laissant pas détourner de lui-même par le tourbillon des affaires du dehors, soit en préservant sa dignité spirituelle de l'abaissement où l'entraînerait une sollicitude exagérée pour les choses temporelles, soit en portant remède aux maux dont il pourra jamais avoir à gémir dans l'Ëglise ou dans sa propre Cour. Au bout de chacune des misères terrestres que décrit ou dénonce l'illustre Abbé, il place un appel, il ouvre une avenue à la perfection intérieure. S'il expose des règles pratiques de prudence, de discipline ou d'administration, il entend faire de ces règles elles-mêmes comme autant de degrés de l'échelle mystérieuse dont il invite son auguste disciple à gagner le faite. Principes généraux et conseils de détails, tout tend à la transfiguration de l'homme par l'accomplissement absolu du devoir et l'héroïsme d'une yertu sans lacune et sans mélange. Voilà ce que M. Bonjean n'aurait pas dû méconnaître. Et tout cela, qu'est-ce autre chose dans son ensemble qu'un traité de vie spirituelle ?

APPENDICE

Ainsi , quand M. le Sénateur reprend avec une fierté triomphante : a Un pareil traité estil un livre purement mystique, un traité de la Tie spirituelle, comme le soutient Monseigneur ?» Nous répondons sans embarras : oui, c'est bien ce que nous ayons affirmé. Nous n'avons pas dit que ce fût un livre purement mystique; M. Bonjean, qui ne connaît pas la valeur des termes ascétiques, croit pouvoir regarder les mots mystique et spirituelle comme équivalents. Hais nous ne les acceptons pas comme synonymes. La vie mystique représente la vie intérieure dans ce qu'elle a de plus exquis et de plus élevé. Son domaine se renferme dans les faits intimes de la conscience et les communications privilégiées de la grâce. La vie spirituelle, au contraire, passe du dedans au dehors ; elle atteint l'esprit et le cœur, mais elle s'étend aussi à tous les devoirs extérieurs, quels qu'en soient l'objet et la nature. C'est là une différence dont nous avons tenu compte en parlant du livre de saint Bernard. M. Bonjean nous accuse gratuitement de l'avoir nommé un traité purement mystique: nous nous sommes contenté de l'appeler un traité de vie spirituelle, et c'est une définition dont nous persistons à soutenir la justesse. Cette longue nomenclature de titres terrestres développée par M. le Sénateur comme le résumé du livre, ne peut rien pour nous démentir. A tous ces objets temporels correspondent autant de conseils de sanctification ; et d'un bout à l'autre, l'auteur n'a d'autre vœu, ne poursuit d'autre fin, comme il le déclare lui-même, que de faire du souverain Pontife auquel il s'adresse a la forme vivante de la justice, le pur miroir de la sainteté, l'exemplaire suprême de la piété chrétienne». . . . . •

Au reste, la considération^ telle que l'entend saint Bernard, n'est pas une méthode, ni même précisément un principe. C'est une vigoureuse application de l'âme qui creuse en elle-même et poursuit le vrai : Considération intensa ad investigandum cogitatiOj vel intentio animi vestigan^ tis verum^. Cette action de l'esprit fouillant dans ses propres abîmes et cherchant la lumière, doit sans doute être soumise à une discipline et se régler d'après une méthode ; mais elle n'est pas une méthode en elle-même. Dites encore, je le veux bien, que la nécessité de la considération est un principe, saint Bernard sera pour vous ; ajoutez que la considération^ pour être sérieuse et féconde, doit être

& De ConM., il, 3.

guidée par des principes qui Téclairent, à merveille ; mais donner la considération même pour un principe, c'est ce que n'a jamais fait le grand et judicieux Abbé de Clairvaux. Et je ne puis deviner le sens que H. le Sénateur, dans la profondeur de ses intentions, attache à cette formule 1

Bien des choses seraient encore à relever dans ce qu'il nous dit sur le but général du Traité de la Considération^ mais ne nous attachons pas aux atomes

a Le Sauveur a dit : Mon royaume n'est pas de ce monde. 11 ne faut pas prendre cela à la lettre, et ce texte ne fait nul obstacle à ce que le Vicaire de Jésus-Christ soit un des rois de la terre ». Il ne faut pas prendre cela à la lettre. Au contraire, nous voulons qu'on le prenne à la lettre ; mais nous voulons aussi qu'on ne prête pas à la lettre des intentions qu'elle n'a pas. Et que dit la lettre ? Quel en est le sens véritablement authentique? Les Juifs et les Gentils avaient fait courir le bruit à Jérusalem que le Christ devait fonder un royaume exclusivement terrestre. Pilate qui l'a entendu répéter s'adresse à l'Homme -Dieu et lui dit : Ëtes-vous le roi des Juifs ? Et Jésus, soit pour confondre les Juifs qui, pour le perdre, l'accusent d'aspirer à la royauté, soit pour rassu- Irer les Romains que ces rumeurs inquiètent, répond : Mon royaume n'est pas de ce monde! C'est-à-dire, comme l'a fait remarquer saint Augustin : Mon royaume est bien dans ce monde, mais il ne se borne pas à ce monde. Il faut bien qu'il soit dans ce monde jusqu'à la fin des siècles, ayant l'ivraie et le bon grain mêlés ensemble. La fin des temps sera l'heure de la moisson; les anges viendront alors comme des moissonneurs^ arracher tous les scandales, ce qui n'aurait pas lieu si le royaume du Christ n'était pas de ce monde. Mais pourtant il n'est pas de ce monde ; il n'y est qu'en pèlerinage; et c'est ce qu'indique le Sauveur par ces paroles : Vous n'êtes pas du monde, mais je vous ai choisis et tirés du •monde ^ ». Voilà comment les théologiens des premiers âges interprétaient ce grand mot du Sauveur ; voilà aussi comment le comprennent les modernes théologiens, et H. le Sénateur Bonjean peut voir que ni les uns ni les autres ne prétendent échapper à la lettre.

Hais la lettre dit-elle que l'Église et son Chef visible ne pourront avoir ni possessions ter-

^ SaÎDt Augustin, în Evang S. Jouu,, IracL cxvf, cap* XVIii, 2.

soo

APPENDICE

très, ni souveraineté temporelle ? M. Bonjean l'affirme même avec un peu d'ironie ; mais où trouver, dans le texte cité plus haut, un seul mot, une seule syllabe qui l'établisse? C'en est au moins la conséquence, dira-t-on. — La conséquence 1 Comment le démontrel-on? Parce que le Pape ou les Évêques auront une certaine part de puissance ou de fortune, il s'ensuivra que le royaume de Jésus-Christ est devenu de ce monde, et que ni les uns ni les autres n'auront plus le droit de rappeler aux âmes chrétiennes qu'elles ne sont ici-bas qu'en passant, qu'elles doivent mépriser l'or et l'argent comme la boue, et qu'elles n'auront de solides trésors et leur véritable patrie qu'au Ciel? Quelle puérilité que de le prétendre I Soutiendra-t-on que l'esprit général de l'Évangile condamne la possession de ces avantages humains ? — Si c'est à l'esprit qu'on a recours, il ne s'agit donc plus de la lettre, et M. Bonjean tombe ainsi lui-même dans ce procédé commode qu'il nous reproche avec plus d'humeur encore que de causticité. Hais c'est une erreur ajoutée à cent autres. Le dédain pour les richesses, le soin de ne pas perdre son âme pour les acquérir ou les garder, une exactitude sévère à ne pas en faire l'instrument de ses passions ou l'objet d'une absurde idolâtrie, un empressement généreux à les verser dans le sein des pauvres, voilà ce que commande et ce qui résume l'esprit de l'Évangile. Hais l'incompatibilité absolue de ces biens et des hautes positions qui les donnent avec la dignité du chrétien et le caractère du sacerdoce, il n'en est question nulle part. Pas un texte ne l'a fait entrevoir à l'Église, à qui seule pourtant appartient le droit de fixer le sens et les enseignements de nos Livres sacrés. Bien au contraire, par un commentaire pratique de l'Évangile, peu favorable aux idées de H. le Sénateur, elle permet depuis des siècles et des siècles à ses princes spirituels d'avoir de grandes situations même dans l'ordre civil. Elle a pu, sur ce point, condamner les abus; Jamais elle n'a condamné la chose. Quand des usurpateurs impies ou des spoliateurs sacrilèges ont voulu porter atteinte à ses possessions temporelles, elle les a tous frappés d'excommunication ; les décrets des Conciles et les constitutions des Papes sont pleins de ces anathèmes. Quand de téméraires novateurs ont osé, au nom de l'Évangile, justifier ces attentats et flétrir comme illégitimes les biens ecclésiastiques, elle en a réprouvé la doctrine ; elle a surtout énergiquemeut protesté contre

Taudace avec laquelle ils cherchaient k s'appuyer sur les paroles du Christ. C'est ce qu'elle a fait contre Arnaud de Brescia dans un concile de Latran ; c'est ce qu'a répété contre certaines propositions de Wicleif , le concile de Constance lui-même ; et quoiqu'il en veuille, quoiqu'il en dise, malgré l'infaillibilité dont il semble se croire investi, H. Bonjean tombe sous le contre-coup des jugements portés coor tre ces erreurs que ies vieux théologiens appelaient si justement Vhérésîe de$ poliiigues.

Ainsi, dans ce premier texte, ce n'est pas nous qui nous écartons de la lettre ; c'est M. k Sénateur qui en altère le sens

« Saint Paul a dit : Nemo militan» Deo impli^. eat se negotiis seeularibus. Cela ne veut pas dire que les ministres ne doivent pas se mêler aux affaires du siècle. » Non, Uonsieur le Sénateur, telle n'est pas la pensée de saint Paul. Saint Bernard lui-même ne vous permet pas la traduction que vous faites du passage de l'Apôtre. — (( Fi donc ! n Cette parole est évidemment du ton le plus exquis; quand on sait donner à l'ironie ce tour heureux, je ne m'étonne plus que mon langage paraisse peu convenable. — <E C'est là une interprétation trop littérale. » Non, encore, Honsieur le Sénateur; le malheur de cette interprétation n'est pas d'être trop littérale, c'est de ne l'être pas assex. Vous ne donnez pas au terme implicat la plénitude de sa valeur. Saint Paul n'entend nullement condamnerun contact quelconque avec les affaires du siècle; qui ne sait que lui-même professait un métier pour se procurer son pain du jour et n'être point à charge aux Églises? Ce qu'il réprouve, c'est une application exagérée ou un attachement cupide aux choses de la terre ; et telle est la force du mot implkat qui représente un réseau dans lequel l'âme se roule et s'emprisonne comme l'oiseau dans le filet du chasseur. . •

Telle est aussi la pensée et toute la pensée de saint Bernard commentant ce texte de saint Paul

a Saint Bernard dit dans les termes les plus énergiques : « Va donc et sois assez hardi pour joindre l'apostolat à la domination ou la domination à l'apostolat. » Et H. Bonjean reprend: c( Dans le véritable esprit de saint Bernard , tel qu'il se révèle à Uonseigneur de Nimes, cela veut dire, au contraire, que l'on peut parfaitement joindre l'apostolat à la domination ou la domination à l'apostolat, que même la domination complète merveilleusement bien l'apostolat 0 .

APPENDICE

WM

Je n'ai rien dit de pareil. Je me suis borné à prétendre que H. Bopjean traduisait mal saint Bernard; que le terme dominatus ne signifiait point pouvoir temporel^ mais esprit de hauteur et de domination; que, dès lors, l'intention du saint Abbé, dans ce passage, n'était nullement de proclamer l'incompatibilité absolue de l'apostolat aTec la puissance royale, mais uniquement celle de l'arrogance et d'une fierté despotique avec l'apostolat qui, par nature, doit être humble et condescendant. Ce que nous afûrmionsalors, nous le maintenons encore aujourd'hui. Nous le maintenons, appuyé sur la comparaison des textes que nous avons cités, et Tisà-yis desquels H. le Sénateur s'enveloppe dans la circonspection du silence. Nous le maintenons également fondé sur la philologie. Dominatus a, par son étymologie vraie, le sens que nous lui avons attribué. Pendant que nous l'assurions en France, Hgr Nardi l'écrivait en Italie, sur l'autorité de Forcellini, l'interprète le plus accrédité de la langue latine ^ Ainsi une fois de plus avons-nous mis la lettre de notre côté, tandis que H.Bonjean l'a détournée, sans doute involontairement, de sa véritable signification. Ainsi, peut-on dire qu'il a contre lui la lettre qui tue, sans avoir l'esprit qui vivifie. .

< Monseigneur aborde ensuite les lettres de saint Bernard aux Romains et au roi Conrad. Je suppose que s'il eût pu lire ce que j'en dis appendice m, § 2, p. 94, 96, il se serait abstenu des réflexions qu'elles lui suggèrent, d Ce que je n'avais pu lire avant ma Lettre pastorale, parce que l'ouvrage de M. Bonjean n'avait pas encore été publié, je l'ai lu depuis, et je l'ai sous les yeux à Tinstant même où je trace ces lignes. Rien n'y confirme la supposition dont M. le Sénateur daigne m'honorer. Que dit-il sur la lettre de saint Bernard aux Romains qui m'eût fait renoncer aux réflexions qu'elle m'a suggérées? licite un passage de l'abbé Fleury, semé, à ce qu'il prétend, de réflexions judicieuses et que j'estime déplorables. Mais, chose singulière ! cet extrait, au lieu de servir M. Bonjean, m'apporte un appui nouveau. D'après Fleury, les deux lettres de saint Bernard aux Romains sur le pouvoir temporel sont a des déclamations pathétiques où il suppose U droit du Pape incontestable? i^ Ai-je dit autre chose? Et qu'ai-je besoin d'autre chose ? Que Fleury s'attriste de ce que saint Bernard

^ S« Bentrdo, 8. Cttterina da Sieoa et Carlomagno sol poiem temporale del Papa, al 8. Boojean aenatore, Monsignor FxanceeeaKudif.l.

et les autres auteurs du temps n'ont pas indiqué les raisons par lesquelles on réfutait les erreurs d'Arnaud de Brescia, nous n'avons pas à nous occuper de ce regret étrange. L'essentiel n'est pas de savoir ce que pensa Fleury, mais de connaître ce que pensa saint Bernard. Et puisque saint Bernard, de l'aveu de Fleury, regarda le droitdu Pape comme incontestable, puisque H. Bonjean lui-même confesse que ff saint Bernard ne mettait pas en doute le droit d'Eugène III sur les Romains s, nous n'avons pas à supprimer un mot des conclusions que nous a fournies la rude leçon de saint Bernard aux Romains, révoltés contre l'abbé de Saint- Anastase, devenu, par sa promotion à la Papaute, leur évéque et leur roi. Combien M. le Sénateur est aimable de combattre ainsi pour ma cause, et d'invoquer contre moi des autorités qui me justifient I

Une autre observation me frappe, l) un côte, d'après M. Bonjean, le pouvoir temporel, aux yeux de saint Bernard, est peu conciliable avec la mission apostolique du Pape; d'un autre côté, l'illustre Abbé de Clairvaux ne met pas en doute le droit du souverain Pontife sur les Romains. N'est-ce pas placer ce grand Saint qui est en même temps un grand esprit, dans une inconséquence manifeste? S'il avait regardé le pouvoir temporel comme contraire à l'Évangile, l'aurait-il considéré comme un droit? Aurait-il supposé qu'une donation de Constentin pouvait casser une décision de Jésus-Christ? C'était impossible. Par là-même qu'il considérait la puissance royale comme possédée par le Saint-Siège en vertu d'un droit légitime et sacré, il déclarait que, dans sa pensée, elle n'éteit incompatible ni avec l'esprit de l'Évangile, ni avec les convenances et les devoirs du suprême pontificat.

Pour la lettre de saint Bernard à Conrad, le ton de M. Bonjean s'élève, a S'il eût pu lire les pages 94 à 96, Monseigneur n'eût pas oublié^ en donnant le commencement de la lettre à Conrad d'en mentionner la fin, qui m'a fourni, pages 95 et 96, des arguments si inattendus, d Hélasl je dois, à ma honte, déclarer que, même après avoir lu les redoutables pages 95 et 96 J'aurais oublié de mentionner la fin de cette lettre dont je n'ai produit que le commencement. Mon endurcissement est incurable.

a Quamobreniy s'écrie saint Bernard, accingère gladio tuo super fémur tuum^ potentissime^ et restituât sibi Csssar qux Csssaris sunt et quss sunt Dei Deo, Utrumque interesse Csssaris constat it propriam tueri coronam^ et Ecclesiam defen^

sate\ 9 Ainsi, conclut H. Bonjean, au temps de saint Bernard, on posait comme un principe hors de discussion la souveraineté de TEmpereur sur la Tille de Rome, et on admettait sans difficulté que Rome pouvait être en même temps et le Siège apostolique et la capitale de r Empire. » — Conclusion doublement fausse 1 Fausse, d'abord, à raison des aveux faits par H. Bonjean. Répétons ce que nous avons déjà cité : 0 Tout en considérant la domination temporelle comme peu conciliable avec la mission apostolique, saint Bernard ne mettait pas d'ailleurs en doute le droit d'Eugène III sur les Romains, o Et cependant, d'après vous encore, M. le Sénateur, saint Bernard aurait reconnu le même droit à l'empereur de Germanie ? Ce qu'il aurait attribué d'un côté à Eugène III, de l'autre, il l'aurait attribué au même titre à Conrad; il aurait donné simultanément à Rome deux maîtres investis d'un droit égal, si ce n'est pas d'une égale puissance ? On ne doit pas prêter à saint Bernard de pareilles contradictions.

L'esprit public mente aussi plus de respect. M. Bonjean nous assure que tout le moyen âge croyait aux fausses donations, c'est-à-dire à la donation de Constantin, comme aux fausses décrétâtes. A son opinion répond celle de Fleury dont il cite un passage où il est dit que la donation de Constantin, alors reçue pour vraie^ établissait le fait et le droit particulier du Pape. Ainsi voilà le moyen âge acceptant la donation de Constantin comme authentique et regardant comme légitime la domination temporelle des Papes sur les Romains. Voilà en même temps le moyen-âge qui pose comme un principe hors de discussion la souveraineté de l'Empereur sur la ville de Rome. C'est M. le Sénateur qui nous affirme ces deux faits contradictoires ; nous serions heureux qu'il nous enseignât le secret de les concilier.

Fausse au point de vue des aveux, la conclusion de H. Bonjean ne l'est pas moins au point de vue de l'histoire. Au lieu d'une souveraineté réelle, les Empereurs n'avaient sur la ville de Rome qu'un droit de suzeraineté honoriûque et nominale. Protecteurs du Saint- Siège et de ses possessions, voilà le titre qu'ils se donnaient; ils ne s'en considéraient point comme les seigneurs et les maîtres. C'est ainsi que l'entendirent Pépin et Charlemagne. Le fait est assez constant de nos jours pour que nous n'ayons pas besoin d'insister pour l'éta-

> Saint Bernard, Ltllrc 244, n. 4. — ' Fleury, quatrième di4C0»rt, 9.

blir. « Après la translation de la dignité impériale de la maison de France à celle d'Allemagne, il s'était formé entre le Saint-Siège et les Empereurs des rapports intimes dont la première condition était qu'aucun Empereur d'Allemagne^ en prenant même le titre d'Empereur Romain, ne pût être reconnu comme tel et recevoir des mains du Pape la couronne impériale, s'il n'avait pas, avant son couronnement, confirmé par serment au Saint-Siège la donation de Pépin et renouvelé les confirmations de cette même donation, faites par les Empereurs ses prédécesseurs. Dans ces confirmations, les Empereurs ne reconnaissaient pas seulement la donation de Pépin, mais ils juraient aussi de conserver aux Papes leurs États et de les défendre dans la possession légitime et pacifique de leurs droits contre tous ceux qui tenteraient de les leur contester ^ »Un grand nombre de travaux modernes avaient déjà mis ce fait en lumière ; mais ce qui achève de le démontrer avec un éclat victorieux, c'est l'apparition du Codex diplomaticus récemment publié par le P. Theiner, archiviste du Vatican.

C'est dans les limites de cet ordre de cooses que saint Bernard renfermait sa pensée, en écrivant à Conrad. Évidemment, lorsqu'il l'invitait à intervenir à Rome, le saint Abbé ne prétendait pas lui dire de s'y fixer malgré son serment, et d'y substituer le despotisme impérial au despotisme populaire. U ne voulait que le décider à y ramener le Pape absent par la compression de la révolte. Et si pour enflammer son zèle, il fait valoir auprès de Conrad des motifs d'intérêt personnel, s'il l'exhorte à rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, s'il lui fait observer qu'en défendant V Eglise ^ il protégera sa propre couronne^ et qu'en sauvant le séjour du Saint- Siège il ne sauvera pas moins la tête de VEm-pire^ il suffit d'un peu de bonne foi pour convenir que saint Bernard, au lieu de prendre ses expressions à la rigueur, les prenait dans un sens restreint et qu'il les entendait uniquement comme le faisaient alors l'esprit et le droit publics. Au lieu d'être une domination, l'autorité impériale sur Rome n'était qu'une tutelle : Rome ét^it dite à César, parce que César y recevait la couronne et prenait le titre de Roi des liomaim; ou l'appelait la tête de rEmpire^ parce qu'elle était le plus riche diamant de l'apanage possédé ou protégé par les Empereurs. Tout autant de prérogatives qui

* Tbeiner. Codex diplornaticus

APPENDICE

leur eussent échappé, si la faction d'Arnaud de Brescia eût fini par s'établir en dominatrice dans la Ville éternelle ; et c'est pour que Conrad ne les perdit pas, que saint Bernard Texcita vivement à réprimer les révolutionnaires impies dont les violences avaient chassé le Pape et couvert la Cité sainte de ruines.

Du reste, les Empereurs eux-mêmes, à cette époque, ne portaient pas plus loin les prétentions et les bornes de leur pouvoir. Les patriotes romains ressemblaient alors à ceux de tous les temps ; grâce à l'esprit de démence dont ils étaient enivrés par Arnaud de Brescia, ils aspiraient à remplacer le gouvernement paternel du Saint-Siège par le gouvernement absolu des Empereurs. La servitude leur souriait mieux que la simple obéissance ; et pour s'en procurer le bienfait, ils firent, en 1141, une abjecte démarche auprès de Conrad, afin de le décider à venir détrôner le souverain Pontife et s'installer en maître au palais de Latran. Conrad reçut avec courroux les députés des Romains rebelles et refusa de les entendre, tandis qu'il accueillit avec bienveillance les envoyés du Pape Lucius et maintint le Saint-Siège et toute la Cour romaine en possession de leurs antiques privilèges ^ On ne pouvait dire avec plus d'éclat qu'on n'était que le tuteur de Rome, au lieu d'en être le souverain.

Ainsi, devant l'histoire et les aveux de M. Bonjean lui-même, s'évapore l'argument inattendu de H. le Sénateur ; et saint Bernard n*a rien dit à Conrad qui puisse autoriser les utopistes italiens à réclamer Romeponr la capitale du royaume d^ Italie,

Par là se trouvent épuisées les observations de H. Bonjean sur le fond de notre lettre pastorale.

Avant tout et par-dessus tout, il nous avait reproché d'avoir éludé les textes de saint Ber* nard qu'il avait cités, en disant qu'ils ne devaient pas être prii à la lettre. Et nous avons prouvé que, bien loin d'avoir eu recours à ce misérable stratagème, nous avions interiirété les textes produits dans leurs sens naturel, tandis que M. Bonjean, et H. Bonjean seul, s'était donné le tort dont il avait prétendu nous convaincre.

M. le Sénateur avait soutenu ensuite que la lettre de saint Bernard aux Romains révoltés pouvait être retournée conire nous, et nous ayons vu qu'au lieu de le démontrer, il établissait précisément le contraire.

> Annal. Baronii, an. IU4. o. Yiii.

Il s'était flatté encore d'avoir fait sortir de la lettre à Conrad un argument inattendu^ et nous nous sommes assuré que cet inattendu n'était que celui de l'impuissance.

Enfln, il s'était légèrement étonné du caractère général que nous avions attribué au Traité de la Considération en l'appelant, non pas un Manuel politique, mais un Traité de vie et de perfection tpirituelle^ et nous avons fait sentir que l'étonnement de H. le Sénateur tenait tout simplement à ce qu'il n'avait pas eu l'occasion d'apprendre ce que c'est que la vie spirituelle^ entendue dans son sens le plus large.

A côté de la discussion, H. le Sénateur a placé le silence.

Nous avions montré qu'au lieu de protester contre le principe de la puissance temporelle, saint Bernard avait simplement indiqué les écueils qu'Eugène 111 devait éviter dans l'exercice de ce pouvoir. — Silence.

Nous avions ajouté que non-seulement saint Bernard n'avait pas protesté contre le principe, mais qu'il avait énergiqueraent flétri l'hérétique Arnaud qui condamnait la puissance temporelle au nom de l'Évangile. — Silence.

Nous avions enfin conclu en constatant que, non-seulement saint Bernard avait combattu les doctrines et les hommes opposés au pouvoir temporel, mais encore qu'il avait accepté sur ce point les jugements du Saint-Siège comme celui de Dieu même, et ainsi désavoué par avance tous ces catholiques sincères et indépendants qui se permettent aujourd'hui de réclamer contre l'enseignement unanime de Rome et de l'Épiscopat sur cette grande quest'on. — Silence.

On comprend qu'après une réfutation de cette force, nous puissions, sans un péril trop sérieux d'illusion, regarder notre thèse comme n'étant point ébranlée.

Voyons maintenant les accessoires. C'est la part la plus volumineuse du travail de M. Bonjean

Première erreur signalée à H. Bonjean :

« Le Traité de la Considération ne se compose pas de trois parties, mais de cinq livres. »

<( Ai-je donc jamais dit le contraire ? »

Je dois d'abord remercier ici H. le Sénateur de l'inexactitude avec laquelle il me résume. Mon raisonnement n'a pas été celui-ci :

« Il est faux que le Traité de la Considération n'ait que trois parties^ puisqu'il se compose de cinq livres. » Je savais parfaitement qu'un ouvrage, même avec une division matérielle en cinq livres, pouvait n'avoir que trois parties

APPENDICE

au point de Tue des idées. Voici comment je m'étais exprimé : « Il n'y a qu'un malheur : c'est qu'au lieu de trois parties on en compte quatre ou cinq. Si tous prenez la division par livres, il y en actVi^; si vous prenez la division par ordre de matières, il y en a quatre indiquées nettement par saint Bernard, d U me semble que la logique n'est pas trop offensée par cette argumentation.

« J'ai dit, c'est M. le Sénateur qui reprend, j'ai dit : Saint Bernard envoie ce traité en . trois parties j de 1149 à 1151 ; en trois partiesj c'est-à-dire en /rôtis morceaux^ en trois fascicules^ en trois co/is différents; car il me faut bien chercher un mot assez clair pour me faire comprendre de Sa Grandeur, o V' us avez eu raison. Monsieur le Sénateur, de chercher des expressions assez nettes pour faire bien saisir votre idée ; et je dois dire que vous y avez, cette fois, quelque peu réussi. Vous n'avez pas rencontré la distinction du style ; vos morceaux^ vos fascicules^ vos colis n'exhalent pas un parfum d'irréprochable atticisme. Mais enfin l'on vous entend, tandis que la phrase de votre discours était d'une désespérante ambiguïté. M^ Nardi, qui pourtant sait très-bien notre langue, s'est mépris à Rome dans l'interprétation qu'il en a faite ^ ; je me suis mépris à Nîmes et je n'ai pas été le seul : au dehors, j'ai rencontré un nombre incalculable d'hommes, même très-compétents,qui s'étaient mépris comme moi. Parmi vos auditeurs du Sénat, aucun sans doute ne s'est trompé sur le vrai sens de vos paroles ; mais parmi vos lecteurs, il en est fort peu, soyez en sûr, qui les aient bien entendues. Preuve éclatante ({u'clles n'avaient pas toute la clarté désirable. Et de fait, en disant que saint Bernard avait envoyé un traité en trois parties^ pour exprimer, non pas que le traité se composait de trois parties^ mais qu'il avait été expédié par trois envois successifs, vous vous êtes servi d'une locution sans exemple. Qu'auriez-vous pu mettre à la place de cette tournure? je n'ai pas à l'indiquer. Moi qui ne suis pas admis à vous rappeler les vrais principes de la théologie, comment vous donnerais-je des leçons de grammaire? La seule chose que je puisse affirmer, c'est que vous avez fait usage, pour marquer l'expédition des trois colis de saint Bernard, d'une amphibologie tellement obscure, tellement trompeuse, que j'ai pu, sans prévention comme sans tort, l'interpréter autrement que vous. Certes, je ne peux contester à H. le Sénateur

* Mgr Nardi, ut sui^ a, S.

le droit de se créer une langue personnelle, fAt-elle même barbare. Mais il ne me contestera pas non plus le droit de ne pas comprendre ce français qui n'est ni celui de l'Académie, ni celui de tout le monde.

Du reste, j'accepte, sinon comme logique, au moins comme ingénieuse l'explication de M. le Sénateur. Mais il daignera sans doute, en échange, me permett.e de lui adresser une question. Est-il bien sûr que saint Bernard ait expédié, en trois fois seulement^ son Traité de la Considération au pape Eugène III? Je me bornerai, si M. Bonjean persiste à me répondre : oui, à lui citer ce passage d'Ellies Du Pin : a Saint Bernard a commencé cet ouvrage en 1149, et. le premier livre a été achevé cette année-là. Le second fut envoyé au pape Eugène, l'an 1150, après le mauvais succèsde la Croisade. Le troisième, l'an 1152, et les deux derniers quelque temps après ^ » Ainsi, selon cet auteur, saint Bernard, au lieu de trois, Et quatre et peutrêtre cinq ent;oi£ successifs. D'autres écrivains attestent le même fait. Mais je m'arrête à Du Pin, parce qu'il me parait devoir être mieux accueilli par M. Bonjean, l'un et l'autre, sije ne me trompe, appartenant à la même nuance de gallicanisme.

Voilà pour la première erreur que nous avions attribuée à M. Bonjean.

Seconde erreur :

a Eugène reprit, après cela, le chemin d'Italie en 1148, et il y était déjà depuis près d'un au, si ce n'est pas davantage, lorsque le premier livre de la Comidération lui fut envoyé par saint Bernard. Ainsi, ce n'est pas à un auguste fugitif que cet ouvrage fut adressé. C'est à un l'ontife redevenu roi Suus contestation et gou. vernant Rome au sein de Rome même. »

(c Que Monseigneur me pardonne la cruelle nécessité où me met son amère critique; mais, dans la rectification de Sa Grandeur, il y a autant d'erreurs que de mots. » — C'est ce que nous allons voir.

M. Bonjean veut bien me donner raison quand je raconte qu'Eugène lil partit une pre» mière fois de Rome en lU5,^et qu'il y rentra triomphant la même année! Mais il proteste, lorsque j'ajoute : a Quand il s'éloigna de Rome pour la seconde fois, c'était en 1147. i> — Ce n'est pas en 1147, nous dit-on, mais au corn* mencement de 1446. — Il est inexact que, dès le commencement de 4146, Eugène 111 eût quitté Rome. U avait alors, il est vrai, quitté lequar-

^ £llies Da Pin, Histoire des Ccntroverset et des J/a« t'dre^ ecefésiastiques, Xll' siècle, 1 part. pag. «69.

APPENDICE

lier de Latran, où il était encore le 9 janvier, pour passer sur la rive droite du Tibre. Mais il n'avait pas abandonné la Ville sainte. On le voit par un certain nombre d'actes signés par ce Pontife et par tout le sacré Collège du mois de janvier jusqu'au mois d'avril 1146. Dans les mois qui suivirent il signa diverses pièces d'autres lieux voisins de Rome, mais il ne perdait pas la Cité de vue ; il rayonnait autour d'elle sans la fuir. Ce fut seulement vers le déclin de l'année qu il se résolut à partir pour la France, moins par dégoût pour Rome, que pour traiter, en deçà des Alpes, de grandes questions soulevées par la Croisade et le besoin des temps, et l'année 1147 commençait, quand il passa la frontière. Ainsi en disant que ce fut en 1147 qu'Eugène III s'éloigna de Rome^ je suis resté plus près de l'histoire que M. le Sénateur plaçant ce second départ au commencement de 1146.

Pour justifier son allégation, H. Bonjean parle des lettres de saint Bernard aux Romains et à Conrad, a Toutes deux, dit-il, sont de 1146. Je m'étonne que Monseigneur ait pu s'y tromper, lui qui bien évidemment avait sous les yeux, en me répondant, l'Histoire de saint Bernard par Neander, non pas l'original, mais la traduction de Vial, où la date du commencement de 1146 se trouva textuellement rapportée. »

Je déclare avant tout que je n'ai pas eu, sous les yeux, en répondant à M. le Sénateur, l'ouvrage de Neander ; je ne l'ai pas même aujourd'hui. Depuis longtemps, je me suis fait une loi de puiser à des sources plus hautes et plus pures.

Et puis, il y a un fait que M. Bonjean ne doit pas ignorer : c'est qu'Otton de Frisingueet Baronius rapportent les deux lettres dont il s'agit à l'année 1145, c'est-à-dire au premier soulèvement des Romains contre EugènellI ^ Je sais que d'autres historiens et d'importants critiques contestent l'exactitude de cette opinion. Mais enfin ce sont là des autorités graves; elles suffisent, ce nous semble, pour constater que la question n'est pas tranchée d'une manière absolue, et si par hasard elles avaient raison, si ces lettres étaient réellement de 1145, comment prouveraient-elles que le Pape s'en alla dans le commencement de 1146?, .

11 faut ajouter encore que, parmi les auteurs qui les supposent écrites au début de 1146, plusieurs les font coïncider avec le séjour du Pape dans le Transtévère. C'est en particulier

^ Annales Baroniû xii sect. 1145»

le sentiment de Fleury S et si l'on embrasse cette opinion, il sera difficile de prouver par ces deux pièces qu'au moment où elles pa-' rurent, le Pape était loin de Rome«

Jusqu'ici nous n'avons pas vu quela logique de M. Bonjean fût bien redoutable. N'importe, plus il avance, plus ses dédains deviennent superbes. — J'avais dit a qu'Eugène III reprit le chemin de Rome en 1148, et qu'il y était depuis plus d'un an, si ce n'est pas davantage, lorsque le premier livre de la Considération lui fut envoyé par saint Bernard ». — a Sa Grandeur se trompe, on comprend que c'est M. le Sénateur qui parle, quand elle suppose bien gratuitement et sans s'appuyer sur aucune autorite que sa propre inspiration^ qu'en 1149 Eugène était déjà à Rome depuis un an, si ce n'est pas davantage. »

J'avoue ici, sans hésitation comme sans difficultés, que mes indications, à force d'avoir voulu être précises, soulèvent contre elles les doutes au moins, sinon les démentis, de la chronologie. Mais, à son tour, M. Bonjean ne s'arme-t-il pas d'une rigueur inacceptable, tant elle est excessive, contre les dates fixées?

Gratuitement, sans aucune autorité que ma pro*

pre inspiration /......

Mais enfin, si je lui disais que saint Bernard est pour moi plutôt que pour lui, peut-être eu

serait-il étonné ?

Dans la Vie où, mieux encore dans l'Éloge de saint Malachie, saint Bernard raconte que le saint Pontife vint à Clairvaux pour converser avec Eugène, mais il ne l'y trouva pas. Le Pape était parti depuis assez longtemps et déjà il était à Rome ou près de Rome '. Ce sont les propres paroles du saint Docteur. Et de quelle année s'agit-il dans ce passage? de 1148. Et de quel mois? les calculs les mieux raisonnes fixent le mois d'octobre. Ainsi voilà saint Ber nard enchérissant sur mes indications. Il ne dit pas d'une manière péremptoire qu'en cette année-là Eugène rentra dans Rome, pas plus q ue je ne l'ai afû nné moi-même. Mais il admet le fait comme possible, on peut même ajouter comme probable, si ce n'est pas comme certain. Ainsi, dans le cas même où j'aurais dit qu'Eugène 111 entra à Rome en 1148, je ne l'aurais pas fait gratuitement et sans autorité.

Gratuitement! Mais M. le Sénateur avoue que je pourrais avoir pour moi la traduction de Neander. Et comment me prouvera-t-il que

' Fleury, Histoire fcctésiastique^ H 46. — * Jam cnim abierat, et erat Romx aut prope Romam. S. Bern., tk \ Ua S, Jdatacàiof, XXX, od fiticM,

APPENDICE

roriginal est plus infaillible que la version ? — Je pourrais invoquer d'autres témoignages ; ceux-là me suffisent.

Mais je ne suis pas allé jusqu'où le texte du saint Docteur m'autorisait à le faire. Je me suis contenté de dire qu'au moment où le premier livre de la Considération lui fut envoyé par saint Bernard, Eugène était depuis près d'un an à Rome. Et comment M. Bonjean prouverat-il le contraire? Â quel moment de 1149 ce livre fut-il achevé et envoyé ? On n'en sait rien. A quelle époque arriva-t-il? On ne le sait pas davantage. 11 est possible qu'il ne soit parti qu'à la fin de 1149 ; il est possible qu'il ne soit parvenu qu'assez tard en 1150. Du haut de sa science, M. le Sénateur a bien voulu nous apprendre « qu'au XII' siècle on ne connaissait ni poste aux lettres, ni diligences, ni paquebots, ni chemins de fer, ni toutes ces autres pernicieuses inventions de l'esprit moderne^ qui font circuler si rapidement les choses et aussi les idées ; il fallait saisir les occasions d . Cette découverte, qui est un véritable trait de génie, nous condamne à rester indécis sur l'époque où Eugène reçut l'envoi de saint Bernard. Si je ne peux imposer mes dates comme incontestables à M. Bonjean, lui ne peut les repousser péremptoirement comme fausses; et, dès lors, ses façons tranchantes seraient heureusement remplacées par un ton plus modeste.

Mais VArt de vérifier les dates aIDrme expressément que les portes de Rome ne furent ouvertes à Eugène III que sur la fin de 1149. — C'est vrai. Mais M. Bonjean ne sait peut-être pas que ce grand ouvrage est plus suspect qu'il ne pense, surtout en ce qui regarde les Papes; que souvent, dans cette partie de l'histoire, par l'influence secrète de l'esprit de secte ou de bizarrerie dont les auteurs étaient animés, les dates comme les faits n'y sont pas d'une exactitude irréprochable ; que, dès lors, on ne peut m'en opposer le témoignage comme étant une autorité absolument décisive ?

Et puis, fondé sur ce vaste travail, M. Bonjean fait observer, quelque part, dans son intérêt, que, dans la chronologie des Papes et surtout d'Eugène III, l'année commençait parfois au 1*' janvier, parfois au 25 mars. Faites commencer et finir 1148 et 1149 au 25 mars, Eugène sera rentré définitivement à Rome dans la première moitié de 1149, même d'après les calculs des Bénédictins et de M. le Sénateur. Et comme il est possible que le premier livre de la Considération ne soit parvenu à Rome qu'a

un moment assez avancé de 1150; comme aucune donnée historique ne nous oblige à croire le contraire, il en résulte que mes allégations ne sont peut-être pas aussi fausses que le dit M. le Sénateur, et que, lorsque l'œuvre de saint Bernard lui fut remise, Eugène pouvait fort bien être, au moins depuis près d'un an^ remonté sur son trône de Rome.

Ce qui permet de supposer encore que la On de 1U9 peut ne pas être prise à la rigueur, ce sont les termes mêmes de Y Art de vérifier les dates. On y lit que c'est seulement à cette époque que 1&& portes furent ouvertes au Pape. Qui empêche de dire que ce fut alors, à la vérité, qu'il rentra rappelé par le libre vœu du peuple qui ouvrit les barrières, mais qu'il y était déjà rentré par intervalles à la suite de divers coups de main, comme la première fois? N'esirce pas là ce qu'insinue Robert dans sa chronique, quand il représente Eugène III, passant, en 1149, par des situations variées dans ses conflits avec les Romains ^ Où serait cette diversité de fortune s'il était resté perpétuellement en dehors de Rome?

Enfin, le silence de saint Bernard sur les épreuves des Papes dans le premier livre de la Considération^ n'est-il pas une indication qu'elles avaient fini? N'auraitril pas, dès le commencement, laissé déborder de son cœur quelques paroles de consolation pour celui qu'il appelait tour-à-tour son fils et son père, s'il l'avait senti loin de son palais de Rome? Et puisqu'il ne lui parle que d'affaires au lieu de fa'ibulations, il faut qu'il l'ait regardé comme remis en possession de son trône dès avant le moment de 1149, où il lui adressait les prémices de son ouvrage.

a Mais, du moins, il était par intervalles fugitif, errant en Italie, et c'est assez pour qu'on ait pu dire que le premier livre de la Considération fut envoyé à un auguste fugitif n . — Non, le Pape n'était pas fugitif. Il ne l'était pas en 1148, quand de Reims et de Clteaux il retournait à Rome; on ne fuit pas lorsqu'on regagne sa capitale. Il ne l'éiait pas en 1149, lorsqu'il habitait, au lieu du palais de Latran ou du Château-Saint-Ange, Tibur ou Tusculum ; il était encore chez lui. Les populations qui Ten* touraient lui étaient dévouées. Il s'en servit au besoin comme d'une force pour reconquérir certaines parties du domaine pontifical qui s'en étaient détachées. Quand un Pontife en est là, on ne peut dire qu'il soit errant et fugitif; et telle était pour le moins la situation

1 BaroDitts, an 11 49.

APPENDICE

d'Eugène III, lorsque le premier livre de la Considération dut lui être envoyé. Ainsi, sur ce point comme sur bien d'autres, le théologien laïque ne peut se glorifier, quoi qu'il en prétende, d'avoir rencontré la vérité de l'histoire, le juste à-propos de l'expression et surtout l'évidente équité du reproche.

a Monseigneur affirme ensuite qu'au moment où il reçut le traité, Eugène était redevenu roi.

« C'était tout simplement impossible : l'^Pour redevenir roi, il eût fallu qu'Eugène eût été roi auparavant; or, s'il est une vérité que j'aie le droit de dire démontrée, c'est assurément que rien ne ressemblait moins à la royauté que l'autorité pontificale de Rome, au milieu du douzième siècle, limitée qu'elle était d'enhaut par la suzeraineté des empereurs allemands, d'en-bas par la constitution toute républicaine de la cité romaine. » Il n'est personne qui du premier coup d'œil ne mesure la futilité de cette raison. Que la puissance temporelle des Papes au douzième siècle ait été limitée par en-haut et par en-bas, c'est possible. Mais qu'est-ce que cela prouve ? N'y at-il de vraies royautés dans le momie que les royautés absolues et despotiques ? Malgré ses restrictions et ses tempéraments, l'autorité des Papes retenait les prérogatives essentielles du pouvoir royal. Ni la suzeraineté des empereurs, ni les privilèges attribués au peuple ou à l'aristocratie ne l'en dépouillaient complètement. Et jusque dans les usurpations impériales ou les rébellions populaires, on savait respecter en principe les droits suprêmes de cette souveraineté qu'on outrageait en fait. Ainsi, même au sein des agitations causées par Arnaud de Brescia, le peuple tenait à faire sanctionner ses actes par le souverain Pontife. Un diplôme de 1148 porte en termes formels que les sénateurs, établis pour cette année, tiennent au premier chef leurs pouvoirs et leur mission d'Eugène III ^ Et chose remarquable, quand ce Pape s'éloigne, c'est moins chassé par des haines politiques que fatigué des importunités dont on l'obsède. Les Ro-» mains l'assiègent pour obtenir qu'il renverse Tibur, et parce qu'il refuse de se faire l'instrument de leur vengeance et de leur jalousie, ils éclatent en murmures et en séditions. Ce n'est pas contre son pouvoir qu'ils protestent, c'est contre son esprit de justice, et si dans tous ces

* M. de TEpiaoîs, sur le Codex diplomaticus du P. Tbeiner. ViUl, storiu c/ip/., pag. 42. Xîaletti, Appendice ail' opéra del Primiccrio, pag 306, n. bl.

mouvements fomentés par Arnaud de Brescia, ils servent les passions de ce misérable, ils ne font nullement un acte d'adhésion publique à ses doctrines. — Voilà pour la première raison.

La seconde preuve qu'en 1149 Eugène n'est pas redevenu roi^ a c'est que, peu de mois après, il fut contraint d'en sortir de nouveau » . — Comme c'est péremptoîre 1 — Il est évident qu'hier je n'ai pas pu redevenir roi, parce que je cesserai de l'être demain I — Et d'ailleurs, M. Bonjean s'obstine à ne voir que Rome, et quand Eugène n'est plus à Rome, il cesse de le considérer comme roi. C'est une erreur très-grave. Qu'il soit au Transtévère, qu'il soit à Tivoli, qu'il soit à Tusculum, qu'il soit à Signia, peu importe, le Pape est toiyours roi, il agit en roi, il commande en roi ; il est traité comme roi par les empereurs, par ses peuples restés fidèles et par le monde entier. 11 importe de ne pas perdre de vue ce fait aussi capital qu'il est certain.

Troisième raison. « Si Eugène n'est pas re^ devenu roi^ c'est parce que j'ai été induit en erreur sur ce qui le regarde, pour avoir suivi trop aveuglément la traduction de Vial, au lieu de remonter à l'original de Neander. » — Et qui peut en douter ? Ce pauvre Eugène III me doit toutes ses infortunes. S'il n'a pu facilement rentrer à Rome, il y a sept siècles, si surtout il n'a pu y redevenir roi paisible et respecté, à quoi cela tient-il ? A ce que j'ai suivi trop aveuglément la traduction de Vial que je n'ai pas lue, au lieu de remonter à l'original de Neander, ce qui aurait entièrement changé les destinées de ce Pontife malheureux.

Après cela, il est manifeste que je suis convaincu d'avoir cru de très-bonne foi, en ma qua^ liié d*évéque de Nimes^ qu'Eugène III gouverna Rome au sein de Rome même, de 1148 à sa mort fi. A la vérité, je n'ai jamais rien écrit de semblable. Je me suis borné à dire qu'au moment où le premier livre de la Considération parvint à Eugène, ce Pape était redevenu roi et gouvernait Rome au sein de Rome. Il n'est question que d'un espace de temps très-restreint, et nullement d'une période d'années s'étendant de 1149 à la mort d'Eugène. Mais, quand on a prouvé par des raisons insuffisantes qu'Eugène n'était pas redevenu roi, ou peut bien se donner vis-à-vis de ceux avec qui l'on discute toute espèce de licences. C'est ainsi que la logique de M. le Sénateur se règle sur des lois d'exception

APPENDICE

Sur une autre question de date, celle qui se rattache aux divers envois partiels du Traité de la Considération^ M. le Sénateur daigne avouer que peut*être ai-je raison; je n'insiste pas, malgré certaines réserves et certaines réflexions plus ou moins étranges qui pourraient être relevées. Il faut bien faire quelques grâces.

Reste le point capital. Ici, M. le Sénateur ne se possède plus, tant la victoire lui parait éclatante!

Il avait dit qu'Eugène III, errant en Italie, et se demandant quels devoirs lui étaient imposés, comme Pape, à l'égard des Romains révoltés, saint Bernard, consulté, avait répondu par un traité ex-professo. Ce passage contient, comme on le voit, deux allégations : !• Eugène III a provoqué par voie de consultation le traité de saint Bernard; 2* il l'a provoqué comme indication de la règle de conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis des Romains révoltés.

A la première allégation, j'ai répondu : <c Rien ne prouve ce fait. Le début même du prologue semble établir le contraire». On voit par là que j'avais été, non pas affirmatif et péremptoire, mais discret et contenu dans mon démenti. Ce que je soutenais alors, je le soutiens encore maintenant. Je soutiens que le texte de saint Bernard insinue que la première idée de son travail fut son inspiration personnelle, a II me vient une pensée, dit-il, de travailler à quelque ouvrage qui puisse ou vous édifier, ou vous réjouir, ou vous consoler *. » Subit animum. Est-ce là une tournure qu'on emploie lorsqu'il s'agit d'un ouvrage demandé? Quand disons-nous : Il me vient à la pensée^ si ce n'est à propos d'une idée qui sort de notre intelligence comme l'éclair jaillit de la nue, sans qu'aucun appel ni aucun choc du dehors l'ait excitée à se produire? Si quelqu'un nous écrivait : Il me vient à la pensée de faire le livre que vous m'avez prié de composer, cette locution ne paraîtrait-elle pas bizarre? Et pourquoi prêieriez-vous à saint Bernard, ce haut esprit, ce Docteur que vous appelez le plus grand homme d'Église et le plus grand homme d'État du XIP siècle, une façon de s'exprimer que vous estimeriez ridicule en tout autre ?

Hais saint Bernard dit, quelques lignes plus bas : a Vous daignez intervenir^ non pas pour exiger, mais pour demander seulement ce qu'il eût été plus conforme à votre dignité de

> De Cofi#., iib. 2, Prolog.

commander ^ ». N'est-ce pas décisif? Pas le moins du monde. Dans les Hgnes qui précèdent, l'Abbé de Clairvaux décrit une lutte de sentiments opposés dont son âme est le théâtre. Il voudrait et ne voudrait pas obéir à son attrait. Entre la crainte qui prétend retenir sa parole prisonnière et l'amour qui la pousse à sortir, il demeure en suspens. C'est alors que le Pape intervient pour fixer les incertitudes de son ancien supérieur et maître. Hais cette intervention, comme toute autre, ne se fait qu'entre des parties aux prises ; on ne tranche un combat que lorsqu'il est engagé; et le vœu d'Eugène en surprenant saint Bernard au milieu de ses perplexités pour y mettre un terme» ne fait que l'affirmer dans des desseins qu'il avait antérieurement conçus. Cette demande n'est qu'un encouragement, elle n'est pas une provocation ; elle attise le feu, elle n'en suscite pas la première étincelle. Ai-je dit autre chose? Il ne m'est jamais tombé dans l'esprit qu'Eugène et saint Bernard ne se fussent point entretenus ensemble de ce travail avant qu'il fût entrepris. J'ai toujours parfaitement compris que saint Bernard ne pouvait l'avoir exécuté sans en avoir soumis l'idée générale à l'agrément d'Eugène, et sans avoir recueilli de sa bouche un mot qui l'autorisât à lui donner des conseils. Mais cette invitation d'Eugène, la seule dont parle le Prologue, n'enlève point à saint Bernard le fait ou si Ton veut la gloire de l'initiative ; et je maintiens que son livre est plutôt une œuvre spontanée qu'une œuvre de déférence et de soumission. . . . La seconde allégation de M. Bonjean n'est pas plus solidement justifiée que la première. Eugène aurait demandé une règle de conduite à l'égard des Romains révoltés ; c'est ce que nous apprend M. le Sénateur. Après l'expression d'un semblable désir, saint Bernard devait se hâter, en répondant, d'aborder la question sur laquelle on l'avait consulté. C'était un besoin pressant; les circonstances douloureuses où se trouvait le Pape, le commandaient avec empire ; et le grand Abbé de Clairvaux, poussé tout à la fois par la rectitude de son sens pratique et par sa tendresse pour Eugène III, son ancien disciple, ne pouvait manquer d'aller droit au fait, au lieu de se perdre dans un labyrinthe d'interminables préliminaires. Hais non. — Ah I vous me demandez ce que vous devez faire vis-à-vis des Romains révoltés? Eh bien 1 je vous dirai la tempérance et la réserve avec lesquelles il faut

t De Consid., ut wpra.

APPENDICE

vous comporter dans les procès qui vous seront soumis I II vous faut de la politique ? Je TOUS ferai de la morale. C'est à présent, en li46, 47 et 48, que vous réclamez mon avis sur les rébellions qui tous ont chassé de Rome ; c'est en 1152 que je tous le ferai saToirI * Voilà quelle eût été, dans l'hypothèse de M. Bon Jean, la conduite de saint Bernard ; c'est ainsi qu'il eût compris l'empressement à répondre à la consultation d'un Pape fugitifs errant en Italie. De pareilles suppositions se réfutent d'elles-mêmes

Nous aTons suiTi tour à tour M. le Sénateur à traTers les questions essentielles et les ques^ tions accessoires. Il faut l'entendra maintenant sur les questions de forme.

Je passe sur l'esprit plus ou moins piquant qu'il essaye de faire pétiller à propos de mes armoiries^ sur cette devUe qui ressemble aux épi" taphes^ sur cette argumentation qui, bien loin d'aToir en la forme la douceur du miel^ au fond est plus loin encore d'avoir la force du lion. Tout cela est, je ne peux en disconTenir, du goût le plus distingué, de l'à-propos le plus concluant ; et je n'aurais pas à me relcTer du coup, si je n'aTais acquis la couTiction que mes abeilles ont trouTé M. Bonjean sensible à leur dard, et que la force du lion n'est nullement nécessaire pour mettre en pièces son discours contre le pouToir temporel.

Je ne dis rien non plus de ces mots et de ces membres de phrases détachés cà-et-là de ma Lettre pastorale et groupés ensuite, pour montrer, par ce faisceau perfidement formé, que j'ai failli au dcToir de la conTenance et de la modération. Parmi ces extraits, il en est que je maintiens tels quels, parce qu'ils ne manquent, quoiqu'on en ait pu dire, ni de mesure ni surtout d'équité. Pour plusieurs autres, il est éTident qu'en les séparant du texte, H. Bonjean a trouTé, sans le Touloir, le secret de les enTcnimer. Replacés dans leur Trai milieu, la plupart se tempèrent. 11 en est quelques-uns enfin que mon illustre contradicteur, par une erreur d'application, s'est appropriés à luimême, tandis qu'ils n'étaient nullement destinés à l'atteindre.

Ce que je ne peux, au premier rang, me défendre de relcTcr, c'est l'humble résignation aTec laquelle H. le Sénateur Tante, à son corps défendant, la courtoisie des théologiens laïques. Oui, a cette courtoisie, dont nous autres profanes, nous ne nous écartons jamais dans nos discussions les plus passionnées d . Et c'est à nous, M. le Sénateur, que tous tenez ce lan«

gage ? Hais tous ne saTez donc pas que nous lisons, chaque jour, le Moniteur K^ec soin, pendant les diTcrses sessions des deux grands corps de l'État? Vous ignorez donc que nous l'aTOns lu, surtout pendant les débats relatifs à la Question romaine ? Et si tous ne l'ignorez pas, dites-moi comment tous trouTez en tous assez de courage pour affirmer que, tous autres profanes,TOus ne tous écartez jamais des règles de la courtoisie? Mais alors qu'est-ce que la courtoisie^ si tant de choses inqualifiables que nous aTons Tues dans les discours remplissant les colonnes du journal officiel, n'en blessent pas la délicatesse ?

Du reste, j'ai rappelé moi-même, non pas en les aigrissant, mais plutôt en tempérant leur fiel, un certain nombre d'expressions, de qualifications et d'accusations lancées contre le Saint-Siège et parfois contre TÉpiscopat. H. le Sénateur les a citées dans sa réponse. Je n'aTais pas cru dcToir les signer ; lui, au contraire, a cru pouToir écrire un nom propre au bas de chacune d'elles et renvoyer à qui de droit la responsabilité de ses paroles. Est-ce bien? estce mal ? je ne décide pas. Hais, il en résulte, au moins, que mes soi-disant allusions reposent sur des faits authentiques. Eh bien ! de bonne foi, tous ces mots, tombés de différentes lèTres profanes, sont-ils donc empreints d'une irréprochable courtoisie^ H. Bonjean le croit parce qu'il est parmi les profanes; mais l'urbanité française ne sanctionne pas ici les illusions de M. le Sénateur, pas plus que la logique n'en garantit les raisonnements.

Après tout, on pourra penser ce que l'on Toudrade ces locutions étranges au point de Tue de la politesse. Hais il y a un point sur lequel nous n'aTons ni le droit ni la pensée de fléchir? C'est que pas un de ceux qui ont fait entendre une part quelconque de ce langage ne peut se flatter d'aToir saint Bernard pour précurseur et pour complice ; et nous persistons à prétendre qu'en cherchant à établir entre eux tous et l'Abbé de ClairTaux une certaine solidarité de sentiments et de doctrine, H. Bonjean a fait au saint Docteur une insulte solennelle. 11 ne s'en est pas rendu compte sans doute ; mais la chose n'en est pas moins réelle. Tous les termes respectueux, tous les témoignages d'estime prodigués au mérite de saint Bernard, ne rachètent pas l'humiliation gratuitement infligée à sa mémoire par l'idée plus que hardie de le placer parmi les adTersaires du pouToir temporel.

11 est impossible de suiTre H. le Sénateur à

travers les replis multipliés de sa polémique. J'avais rassemblé un certaine quantité d'allusions, de rapprochements et d'appréciations, sous une même et grande idée, qui, malgré la divergence de leur nature, les fondait pour ' ainsi dire dans une rigoureuse unité. Tous étaient ramenés à la question des doctrines de saint Bernard sur la puissance temporelle du Saint-Siège, et en se plaçant à ce point de vue, la discussion en eût été fort simple. HaisH. Bonjean brise le lien qui les unit ; les détails se dispersent sous sa main qui les dénoue, et puis les pn^nant les uns après les autres, il se précipite avec eux dans une polémique incohérente. Dans ce chaos, nous ne pouvons toucher que quelques points épars. Et encore fautil faire observer que les passages dont nous devons nous occuper en courant ne se rappoi^ tent plus à la douceur de la forme. H. le Sénateur s'inquiète peu de suivre le plan qu'il s'est tracé. Emprisonnez, si vous le pouvez, le vol de l'aigle dans une orbite inflexible !

Que dit-il de l'Excommunication? — J'avais déclaré que ceux qui reprochent au Pape comme un abus de pouvoir le fait de mettre au service de la puissance temporelle le glaive de l'Église, ne peuvent abriter leur théologie sous le grand nom de saint Bernard. C'était rester dans la question. Et H. le Sénateur, laissant saint Bernard de côté : — a II faut que

j'avoue que je suis de ceux-là. Au surplus,

l'erreur, si erreur il y a, sera peu préjudiciable: car, de nos jours, peu nombreux sont ceux qui s'inquiètent de l'excommunication : Abusus tulit usum, »

C'est parler bien légèrement d'une cbose bien grave. Si etreur il y a. Oui, certes, il y a erreur. Dans vingt conciles, l'Eglise a fait usage de ses armes spirituelles contre ceux qui portaient atteinte à ses droits temporels. On ne saurait énumérer les Papes qui se sont servis du même glaive pour frapper le même crime ; de nos jours encore , Pie IX a lancé l'anathème contre les spoliateurs du Saint-Siège, et l'Église, tour-à-tour dispersée et réunie, a solennellement déclaré qu'en usant de ces rigueurs, le souverain Pontife était resté dans son droit incontestable et n'avait nullement commis un abus de pouvoir. Après cette pratique tant de fois séculaire, après ces décisions si souvent répétées, qu'il sied bien à un catholique, même gallican, d'écrire ces mots d'un rir plaisant et dégagé : L'erreur^ si erreur ily al Et puis,quelle consolation facile on se donne: « L'erreur, si erreur il y a, sera peu préjudi-

ciable ! » Mais l'erreur n'est-elle condamnable que lorsqu'elle est contagieuse? N'a-t-elle pas un vice essentiel qui doit la rendre odieuse à toute ftme chrétienne, indépendamment des ravages qu'elle peut exercer ? Et n'est-il pas triste de voir un Sénateur catholique se réconcilier avec elle, précisément parce qu'elle aurait déjà fait un grand nombre de victimes?

Enfin a peu nombreux sont ceux qui s'inquiètent de l'excommunication ». Peu nom-breuxl En êtes-vous bien sûr? Est-il démontré avec évidence que ceux-mémes qu'elle a frappés et qui en portent le signe au dehors avec un front superbe et une impassibilité apparente, ne se débattent pas, dans le .secret de leur conscience, avec les tortures qu'elle leur cause ? On en a vu de plus grands et de plus incrédules qui s'en moquaient de paroles et qui en souffraient cruellement dans le cœur. Il y a je ne sais quoi de si manifestement divin dans les sévérités de l'Église et de Rome que personne, même avec une âme de granit, ne peut se défendre de les redouter ou d'en rugir.

D'ailleurs, de deux choses l'une : en disant que peu d'hommes s'inquiètent aujourd'hui de l'excommunication, ou M. Bonjean s'excepte du grand nombre, ou non. S'il s'excepte du grand nombre, pourquoi ne le dit-il pas, afin que nous ayons de sa foi toute l'estime qu'elle mérite? Si, au contraire, comme il le dit ailleurs, à son grand plaisir^ il se perd dans la foule^ son mot : Abusus tulit usum^ n'est qu'une parole impie.

Il faut le dire à M. le Sénateur, s'il l'ignore. 11 y a une différence entre la menace et le présage; la menace est l'annonce d'un mal que l'on veut faire ou d'un cbâtiment qu'on doit infliger; le présage est le pressentiment et la déclaration d'un coup qui doit partir de plus haut. C'est au bras de Dieu qu'il regarde ; c'est du gouvernement de la Providence qu'il s'inspire. Et que M. le Sénateur ne s'y trompe pas : les Papes ont le secret des colères et des vengeances suprêmes. Quand ils prédisent ou aux souverains ou aux peuples coupables des expiations et des malheurs, l'avenir se charge presque toujours de vérifier leurs oracles. De même,quancl ils ont frappé d'excommunication les auteurs de quelques attentats contre l'Église et le Saint-Siège, il est rare que le Ciel ne justifie et ne sanctionne pas ces arrêts redoutables par des calamités ou des opprobres envoyés à ceux dont ils ont meurtri le front. On en compte de nombreux exemples dans le passé. La question romaine fournira aussi les siens

APPENDICE

SU

à l'histoire, et peut-être H. le Sénateur en parlera-t-il un jour avec un ton moins railleur qu'il ne le fait aujourd'hui I

Léger et quelque peu moqueur sur l'excommunication, M. Bonjean se montre résolu, tranchant, inexorable, sur le côté doctrinal du pouvoir temporel. — « Depuis que, dans son allocution du 25 mars, le Pape a si formellement reconnu, ce qui du reste est évident pour tous, que le pouvoir temporel ne touche en rien au dogme, nous nous croyions le droit d'avoir et d'exprimer sur ce pouvoir telles opinions que bon nous semblait. Erreur déplorable, en vérité, d'après Monseigneur. » Comme tout est admirable dans ce passage I Voyez-vous ce bon Pape qui semble avoir longtemps hésité pour savoir si la puissance temporelle dont il est en possession appartient au dogme ou n'en fait pas partie. CéiaLii évident pour tous. Mais lui, le Docteur des docteurs, le .maître et le régulateur de la foi, l'interprète autorisé de la révélation, ne voyait pas avec netteté ce que voyait clairement tout le monde. Enfin pourtant, il l'a reconnu. C'est glorieux, il faut en convenir.

Puis, M. Bonjean fait au Pape des générosités inacceptables. D'après lui. Pie IX aurait reconnu que le pouvoir temporel ne touche en rien au dogme. Ces mots en rien lui sont attribués à tort. Le souverain Pontife a dit, à la vérité, que le pouvoir temporel, comme principe, comme institution, n'est pas un dogme; mais il a tout aussitôt ajouté que la mission qu'il a reçue de définir le dogme, d'en instruire les peuples, de le défendre contre les novateurs qui l'attaquent ou le dénaturent, demande, dans l'état actuel du monde, le pouvoir temporel comme condition nécessaire pour être exercée librement. C'est bien déclarer, si je ne me trompe, que le pouvoir temporel touche par [quelque endroit au dogme.

Pie IX a, de plus, le droit de gouverner toute l'Église avec indépendance; puisqu'il est le légitime successeur de Pierre, cette prérogakive a pour lui le caractère, la certitude et la •sainteté d'un dogme. Et comme il a solennellement publié que ce gouvernement universel jde l'Église ne pouvait être aujourd'hui con- Ivenablementpratiquésanslepouvoirtemporel, il est donc une fois de plus inexact d'affirmer que le Pape a reconnu que le pouvoir temporel ne touche en rien au dogme. Sur la cjuesiiou de fait, M. Bonjean n'est pas plus heureux que sur la question de convenance.

« Nous nous croyions en droit, poursuit-il,

d'avoir et d'exprimer telles opmions que bon nous semblait, o Ce droit est cher à M. Bonjean. Il y revient dans ses conclusions définitives sur le grand article de la Douceur en la forme: — a Pour prévenir tout malentendu, je dirai donc à Monseigneur 1"* que la question romaine étant soumise au Sénat, j'avais le droit et le devoir, quoique le plus infime de cet illustre corps, de dire, sur le pouvoir temporel, tout ce que ma conviction et une consciencieuse étude me disaient être juste et utile; et qu'en remplissant ce devoir, fort imparfaitement sans doute, mais selon mes forces, je ne crois pas avoir été une brebis téméraire qui se mêle de donner des leçons atiX pasteurs, mais un bon et loyal Sénateur, disant ce qui lui semble vrai à ses risques et périls b. Pas de malentendu en effet. Monsieur. Que vous ayez eu le droit, peut-être même le devoir légal de dire au Sénat ce qui vous a semblé vrai^ ce que voire convictimi vous a présenté comme juste et utile ^ je ne le nie pas, et surtout je ne veux pas l'examiner. Mais que vous en ayez le droit théologiquCy c'est ce que je conteste encore, même après votre réponse. S'il y a un point de la compétence de l'Église, ce sont les conditions nécessaires au libre accomplissement de sa mission comme lumière et comme salut du monde. Quand elle se prononce surtout avec unanimité sur des faits se rattachant à cette grande question, on ne peut sans témé* rite se permettre d'avoir et d'exprimer des opinions contraires à ses doctrines. Et voilà précisément où nous en sommes. Rome et l'Épiscopat tout entier n'ont cessé, depuis trois ans, de répéter, d'un bout à l'autre de l'univers, que le pouvoir temporel du Saint-Siège, établi par un sage et profond dessein de la Providence, est indispensable au Vicaire de Jésus-Christ pour exercer librement sa puis* sance spirituelle. Naguères encore, dans l'incomparable réunion provoquée par la fête du 8 juin, ils ont réitéré cette déclaration avec une solennité de forme presque inouïe dans l'histoire. Est-il possible après cela qu'un vrai catholique s'estime en droit de professer telk opinion que bon lui semble sur le point vis-à-vis duquel ils ont émis une décision si compacte et si formelle? Qu'on se le persuade avec une cei-taine bonne foi, je n'oserais pas dire non. Mais qu'en principe on puisse légitimement être admis à le faire, maintenant que la question a tant marché, maintenant que tant d'oracles ont élevé la voix pour la résoudre; c'est ce que je ne peux accorder. Je n'ai pas à

APPENDICE

me mêler des prérogatives du Sénateur ; mais ;e marque au chrétien une limite qu'il ne peut plus franchir^ sans risquer de trouver au delà des abîmes.

Quant à ce qu'ajoute H. Bonjean, à savoir qu'il a parlé en bon et loyal sénateur, à Dieu ne plaise qu'il m'écbappe un seul mot pour le démentir I 11 n'en est pas moins vrai, quoiqu'il en dise, qu'il a été une brebis téméraire qui se mêle de donner des leçons aux pasteurs» Brebis^ il n^est pas autre chose dans l'Ëglise; téméraire, et comment non ? puisqu'il est d'un avis contraire à celui du Pape et de tous les Évêques. Se mêlant de donner des leçons aux Pasteurs : c'est là le but avoué de son discours. N'a-t-il pas dit que la plupart des orateurs qui, dans le Sénat, ont abordé la question du temporel, ont trop exclusivement parlé en hommes d'État , oubliant qu'avant tout^ il y avait des consciences à éclairer, à calmer, à rassurer ? Et si luimême prend la parole, n'est-ce pas pour tranquilliser, par une autorité empruntée à TÉ- {jlise, ces âmes délicates et timorées ? N'a-t-il pas, en se résumant, répété la même chose sous la forme qui suit : o J'ai essayé de rassurer^ autant qu'il dépend de ma faiblesse, tant de pauvres âmes que Von ne cesse de troubler, sous prétexte que toute atteinte au pouvoir temporel est un péril pour la Religion? Qui est-ce qui trouble ces pauvres âmes ? Qui ? ne sont-ce pas surtout le Pape et les Évêques? Ou Tallusion n'a pas de sens, ou c'est sur eux qu'elle porte. Et puisque M. le Sénateur prétend éclairer les consciences qu'ils égarent, rassurer les âmes délicates et timorées qu'ils inquiètent et qu'ils effrayent, ne nous voiià-t-il pas ramenés à la brebis donnant des leçons aux Pasteurs ?

Ce qui est ravissant par-dessus tout le reste, c'est l'alinéa qui suit : — a D'ailleurs pour emprunter la métaphore favorite de Monseigneur, c'est d'ordinaire, précisément le troupeau qui, par son inquiétude et ses cris, signale au berger l'approche du péril ; et, en l'obligeant au silence, celui-ci s'exposerait fort à devenir, avec lui, la proie du loup. »

H. Bonjean ne se trompe pas: j'aime d'un vif amour l'image ou, comme il le dit, la métaphore du pasteur et du troupeau. Et pourquoi ? Parce que ce fut le symbole le plus familier et le plus cher à Jésus-Christ, mon Maître et mon Modèle. Dût la haute délicatesse littéraire de M. le Sénateur en être offensée, je me mets au-dessus de sa critique pour m'en tenir à l'Évangile.

Et puis, il dirait vrai, s'il piéleadait que par-

fois, et non d'ordinaire^ l'inquiétude et les cris du troupeau signalent la présence du péril. Nous nous en sommes aperçus dans la Question romaine. La plupart, non pas des catholiques sincères et indépendants^ mais des catholiques vrais ^ ont frémi, quand ils ont eu tendu les thèses élevées contre le pouvoir temporel, celle de H. Bonjean comprise. Us ont deviné qu'un danger grave était caché sous ces doctrines fallacieuses, et leurs voix ont spontanément éclaté non pas pour donner des avertissements , mais pour répondre avec on accent d'énergique anxiété à celle des Pasteurs.

Pour cette autre portion du troupeau qui prétend avertir les pasteurs à la manière de M. Bonjean, nous ne prenons pas ses cris pour un signal intelligent et sûr.

Il n'y a pas d'avertissements possibles du troupeau contre certaines décisions des Pasteurs. Quand ils ont dit avec ensemble : Le péril est là, le loup est ici, ils ont infailliblement raison. Leurs brebis auront beau gémir, fût-ce même dans un Sénat, ils n'auront rien à rétracter. Irrités de leur résistance , les loups pourront alors, il est vrai, se liguer contre eux et les dévorer. Mais qu'importe? C'est la destinée prédite par Jésus-Christ aux Pasteurs :

Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ».

M. Bonjean ne peut pas en prendre son par- ' ti. Il faut à toute force que j'aie dépassé la mesure, en l'accusant d'avoir mal compris ses devoirs et mal usé de ses droits sur le côté théologique du pouvoir temporel, a Monseigneur, dit-il en parlant de moi, semble hésiter un peu entre l'allocution du 25 mars 1862, dans laquelle le S.-Père déclare que le Pouvoir temporel n'est point une vérité dogmatique^ et Topinion contraire de Mgr de Poitiers qui y voit un article de foi. » Mgr de Poitiers n'avait rien à faire dans ce débat. Y trouvât-il naturellement sa place, je déclare qu'appelé à choisir entre ce prélat et M. Bonjean, je ne balancerais pas à me rallier au glorieux successeur de St Hilaiie; et M. le Sénateur, toujours si équitable, n'aura pas de peine à confesser qu'en marchant sur les traces de ce Prélat intrépide, je suivrais un guide plus brillant, plus spirituel, plus savant, plus logique, plus orthodoxe et plus désintéressé que beaucoup d'autres. Quoique en pense H. Bonjean, il a tort de me montrer hésitant entre le Pape et Mgr de Poiliers, par la raison

At>t>ENDICE.

Ms

fort simple que le Pape n^a jamais condamné Mgr de Poitiers, et que Mgr de Poitiers a encore moins eu la pensée de démentir le Pape. Jamais Mgr de Poitiers n'a enseigné ni même insinué que le t^ouvoir temporel est un ariicle de foi ; il a même mis au défi M. le Sénateur de lui dire où et quand il a énoncé une semblable doctrine, et je ne sache pas que M. Bonjean ait essayé de répondre à cette sommation présentée sous forme de prière. Cest ainsi qu'une brebis respectueuse se mêle nonseulement de donner des leçons, mais encore d'imputer gratuitement des exagérations chimériques aux Pasteurs.

Mon crime, à moi, c^est d*aYoirdit en termes généraux mais sans doute avec une intention particulière pour H. Bonjean : « On se perd € dans de périlleuses distinctions entre ce qui « est de foi et ce qui n'est pas de foi » . Hélas I oui, M. le Sénateur, on seperd^ et vous ne vous êtes que trop perdu vous-même dans ces distinctions périlleuses. — Il est de foi que la lettre et l'esprit de l'Évangile n'interdisent point aux personnes ecclésiastiques et même au Pape la possession de biens temporels. La doctrine contraire a été plusieurs fois condamnée. — Vous, M. le Sénateur, vous repoussez cet enseignement pour passer du côté des hérétiques réprouvés par l'Eglise; c'est dire que vous voilà une première fois perdu.

— Il est encore de foi que l'Église peut user de peines spirituelles pour punir les atteintei portées à ses droits temporels; il n'est rien de plus solidement démoutré par la théologie.

— Vous, H. le Sénateur, vous n'êtes pas de cet avis; c'est, à votre jugement, un abus de puissance ; et vous voilà par là même une seconde fois perdu. — Il est pareillement de foi que, sur les questions de discipline générale^ l'Église est nécessairement infaillible, et que dès lors sur les objets qui rentrent drns ce cadre, personne n'a le droit de penser et de parler autrement qu'elle. — Vous, M. le Sénateur, vous êtes d'une autre opinion : a comme membre de l'Église, vous vous croyez en droit d'avoir tel sentiment qu*il vous plaît, sur toutes les questions qui touchent à la discipline n^ sans distinguer entre la discipline générale et la discipline particulière. Une troisième fois vous voilà perdu.

De même que H. le Sénateur n'eBt pas admià à fonder ses prétendus droits sur des titres théologiques, de même on ne peut soulTrir qu'il les appuyé sur certaines autorités qu'il invoque. « Quant à moi, à l'autorité trop in-

téressée des docteurs ultramonfaîris, je préfère celle des Gersoti, des Pierre d'Ailly, de^ Nicolas de Clémengis, et dé ce ^rand Ëvêqué Qui, à lui seul, en vaut cent, notre Itnmortël Bossûet. » Je laisse passer Gcrsoh, d*Aîlly let Clémengis, quoiqu'il y eût beaucouj) à dire, ttki^ je proteste contre la Solidarité que M. Borijéan essaye d'établir entre ses opinionè et les doctrines de Bossuet sur le Pouvoir tettipbrel, seule question dont il s'agit dans ée dëbàt. M. fionjean se déclare tontre le Pouvoir teniporel. Bossuet,àû contraire, s*est prononcé fonïiellement soit en faveur du principe, soit pour l'Inviolabilité du Pouvoir temporel. Qu'on mb dispense de citer une fois de plus ici les textes qui le démontrent et que j'ai déjà réproduitis tant de fois dans la controverse soulevée par la Question romaine. Si H. le Sénateur teiît s'éclairer encore sur les vraies idées du ^nd Évêque de Heaux, nous l^invitons à lire le panégyrique de saint Thomas de Cantorbëry.

M. Bonjean verra là si Bossuet regarde la posr session d'avantages temporels interdite à TÊglise par Jésus-Christ et l'Évangile ; si combattre et mourir pour eux, c'est un acte de fanatisme ou de devoir et de conscience; éi Dieu s'intéresse, oui ou non, aux maliyrà inlmolés pour cette cause, et s'il traite avec miséricorde ou rigueur les bourreaux couverts du sang de ces nobles victimeà. Non, il n'existe rien de commun entre Bossuet et fcètix qui combattent aujourd'hui le Pouvoir téîrlporel du Saint-Siège. Plein d'un tendre amôtirpôur l'Église romaine, Bossuet appuyait de la ddtible autorité de son génie et de son influencé lés prérogatives même terréstires qu'elle tèuail de la libéralité de nos premiers rôîé et de la pieuse générosité des siècles. TI en defhàtridait et en vénérait les décisions avec là simplicik d'un enfant, comme on le vU dnnis là gi^nde affaire du quiétisme; ets'il vivaitde nos jomi, s'il assistait à nos débats, s^il voyait ttdmè et les Évêques réunis dans un même enielgnenfientpourproclamerl'inviolabihtédudomaiiie temporel des Papes, il tnêlerait sa grande voix à la voix générale de l'Eglise, et réfc^seraït inexorablement à M. le Sénateur là saiïctiôti que celui-ci se hasarde à lui demarider.

Ainsi tout échappe à M. Bonjean. Nos arguments de fonds sur saint Sé^nard Sont restés intacts ; on ne les a pas ttiême sérieusement ahordés. Sur les questions accidentélieè, nous avons peut-être manqué de précfsioli mathématique sûr une date ou deux; fiÂà\% ponir tous les autres détails , nous n'avons pas

vu

APPENDICE

dû faire le sacrifice même d'une syllabe. Quant à la forme, nous avons tu M. le Sénateur nous faire les reproches les plus étranges et nous donner les plus riches modèles de politesse. Il a enfin tenlé de s*abriter derrière des droits théologiques que nous avons démontrés être purement imaginaires, et derrière certaines «autorités de l'Église gallicane qui, bien loin de lui prêter un appui, le désavouent au contraire avec un impitoyable éclat. Voilà tout autant de points que nous avons victorieusement établis, si je ne me trompe, et sur lesquels une contestation sérieuse me parait désormais impossible

Mais il en est trois autres (points} contre lesquelles je dois protester.

M. le Sénateur cite le passage suivant de ma lettre : — « Et quand, après tout, saint Bernard aurait écrit et pensé les hardiesses dont on lui prête si gratuitement la responsabilité, que pourrait-on en conclure contre Rome? » — - Puis, M. Bonjean continue : a Dans cette exclamation sortie de votre bouche se trahit, Monseigneur, l'irrésistible essor de l'esprit hu- * main, émancipé par la marche des siècles; et les libres penseurs ne pourront que se réjouir de vous entendre proclamer avec eux que ce n'est pas dans les opinions des docteurs du moyen âge que les peuples modernes ont à aller chercher les formules de leur affranchissement i>.

Il est fort étrange, M. le Sénateur, puisque les peuples modernes ne doivent pas chercher les formules de leur affranchissement dans les docteurs du moyen âge^ que vous soyez précisément allé vous-même puiser dans un docteur du moyen âge, une formule d'affranchissement à l'usage des peuples modernes et des libres penseurs qui les agitent 1 C'est une contradiction bien surprenante dans un logicien qui se flatte de s'être purgé de toutes les erreurs pour les mettre toutes de mon côté/

Et puis, je me hâte de l'ajouter: Vous faites à l'essor de Vefprit humain, émancipé par les siècles, l'humble honneur d'une influence qu'il n'a pas exercée sur moi. Si j'ai dit que des doctrines attribuées à saint Bernard on ne pouvait rien conclure contre Rome, je n'ai pas parlé sous Timpulsion d'une idée moderne. C'est, dans la tradition chrétienne, une maxime aussi vieille que l'Église^ que les Docteurs ne jugent pas Rome, mais que Rome juge les Docteurs. Voilà le principe d'où je suis parti pour écrire cette parole que il. le Sénateur attribue à l'essor de l'esprit moderne. C'est un

écho de l'antiquité, que j'ai fait entendre ; et j'ai si peu cédé à l'entrainement de l'esprit humain émancipé par le progrès, que j'ai, au contraire, protesté contre ses aspirations contemporaines vers la ruine du Pouvoir temporel, au nom du moyen âge et de tous les siècles chrétiens, qui nous apprennent à préférer les décisions de Rome, même aux enseignements de la civilisation moderne.

Autre illusion : Vous regardez la cause du Pouvoir temporel comme perdue ; il doit être, d'après vous, nécessairement emporté dans la lutte qu'il soutient contre le courant irrésistible des idées modernes. Il est possible que vous ayez raison, il est même probable que le Pouvoir temporel sera momentanément emporté; personne n'en sera moins surpris que moi, puisque, sans être fils de prophète, j'ai annoncé cette catastrophe dès le commencement de la guerre d'Italie. Hais la cause poiir cela ne sera point perdue. L'astre s'éclipse, il ne s'éteint pas. La révolution passe ; les souverains ou les anarchistes qui l'ont faite sont frappés par une Providence vengeresse, et la Papauté revient de ses exils au Vatican^ et de ses prisons sur le trône. C'est là ce qui se fera, même à notre époque, et peut-être plus tôt que ne le pense M. le Sénateur. Dieu, parfois, attend et marche avec lenteur; quelquefois aussi sa main va vite en affaires, il retourne avec une merveilleuse rapidité les situations et les esprits, et s'il daigne nous accorder quelque vie, je ne désespère pas d'entendre M. Bonjean chanter un hymne à la résurrection de la cause qu'il croit aujourd'hui p?rdue. Quoiqu'il en soit, il peut s'épargner la peine de tenter, en sa qualité de bon chrétien, de calmer les alarmes de ses frères, en leur démontrant que Vimpéri^ sable Église du Christ n'a point à redouter le sort de fidole aux pieds d'argile, et qu'elle sera éternelle, quoiqu'il advienne d'ailleurs de son apa^ nage terrestre. Les frères de M. Bonjean n'eurent jamais cette crainte. Il y a longtemps que les évêques leur ont appris à distinguer les destinées religieuses de l'Eglise du sort de son Pouvoir temporel ; ils savent très-bien que, le Pouvoir temporel tombant, le Saint-Siège et rÉglise subsisteraient encore ; et si la sollicitude que M. Bonjean se donne ici pour les rassurer est touchante, elle est aussi naïve et su[)erflue. Il ferait mieux de leur prouver que, le Pouvoir temporel détruit, la Papauté pourra exercer son pouvoir spirituel dans le monde avec une indépendance égale à celle que sa royauté lui assure.

Dernière illusion : M. le Sénateur, malgré mos doutes peu charitables, se croit catholique sincère^ catholique gallican^ Inen entendu. Ce qu'est M. Bonjean dans le secret de son cœur et devant Dieu, je n'essaie pas de le deviner. Mais ce qu'il est devant les hommes et par ses doctrines publiques, ou plutôt ce qu'il n'est pas, je peux le dire : s'il n'est pas ultramontain, il n'est pas davantage gallican^ quoiqu'il se vante de l'être. Au lieu de continuer les traditions gallicanes, il se rattache aux traditions parlementaires : traditions que l'Église de France a toujours condamnées. Bossuet et Fleury les^ont réprouvées comme tous nos grands théologiens. Si M. le Sénateur persiste à les prendre pour drapeau, nous serons contraints de le regarder comme un chrétien difficile à classer dans l'Église. Il prendra place parmi ceux dont saint Augustin écrit à Dioscore ' ces énergiques paroles..., etc., etc. Nous recommandons ce passage si profond et si vrai aux méditations de M. le Sénateur. Le grand évèque d*Hippone semble avoir écrit pour notre époque. Aujourd'hui, comme alors, bien des hommes, qui se vantent d'être chrétiens, se séparent de l'enseignement commun, sans se douter qu'on cesse d'être chrétien véritable en rompant avec l'unité. Aujourd'hui, comme au quatrième siècle, ces catholiques à part se mettent au-dessus de l'Église, au nom de la raison^ du progrès^ des idées modernes. Comparés

1 S. Aag. Ep. ad Dioscoram, cxviii, c. v, 32, 3 't.

aux Papes, aux Évêques, sur les questions qu'ils tranchent, que seraient-ils ? De quelle autorité pourraient-ils se prévaloir? Hais la raison, le prt»grès^ les idée» modernes^ voilà une puissance qui les investit d'une infaillibilité bien plus assurée que celle du corps des Pasteurs. C'est parmi ces docteurs étranges que H. le Sénateur a cru devoir se ranger. Au nom de sa propre gloire, au nom de ce dévouement dont il prétend être animé pour l'Église et le Saint- Siège, nous le conjurons de passer sous une autre bannière. On aura beau dire; il n'y a pas de sagesse ici-bas contre la sagesse de l'Église. A toutes les grandeurs de l'autorité, elle unit seule toutes les lumières du bon sens, suivant le mot magnifique de saint Augustin. C'est la seule citadelle au monde qui soit fortifiée par ce double rempart. Et quiconque se hasarde à protester contre ses doctrines ou son influence, quiconque entreprend de régénérer ou d'émanciper les peuples en se moquant de ses conseils, de ses réclamations ou de ses droits, celui-là, quels que soient son mérite, son talent, ses bonnes intentions, ne sera jamais qu'un astre errant, destiné, comme Ta dit saint Jude, à jeter les nations, assez imprudentes pour le suivre, dans des orages sans repos et des ténèbres éternelles ^

t HENRI, Évèque de NUnes.

* Jad., XI lu

TABLE DES MATIÈRES

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