AVANT-PROPOS
Dans ce volume, on a recueilli les Lettres écrites depuis avril 1608 jusqu'à fin décembre 16 10. Ce court espace de temps n'est qu'un fragment de la vie du Saint, mais un fragment essentiel où Ton saisit, dans toute leur fraîcheur et dans toute leur vivacité, les énergies séduisantes de son activité à la fois humaine et surnaturelle. N'oublions pas, en effet, qu'à cette date, François de Sales atteint sa quarantième année, l'âge de la floraison intense, où l'esprit, fort de sa propre vigueur, développé d'ailleurs par la culture et mûri par l'expérience, n'attend que l'impulsion des circonstances et des hommes, saxis parler de l'influence providentielle, pour porter ses fruits les meilleurs.
Aussi, est-ce dans cette période que se produisent quelques-uns des faits les plus significatifs et les plus dominants de sa vie : la publication du livre de Vlntro-^ duction à la Vie dévote, la fondation de l'Institut de la Visitation, les tentatives qui furent renouvelées de la part de Henri IV pour attirer le Saint à Paris. Comme la plupart des Lettres contenues dans ce volume ont un rapport direct à ces événements, peut-être ne sera-t-il pas inutile d'en préciser les principaux détails et de les grouper dans une suite d'esquisses rapides. Ces indications préliminaires fourniront quelques vues d'ensemble sur les choses qui se passèrent au dehors. Quant à l'esprit, aux sentiments, à la vie intérieure de saint François de
Uttris IV t
x Lettres de saint François de Sales
Sales, telle qu'on Tappréhende et qu'on peut la suivre à travers sa correspondance actuelle, nous essaierons aussi d'en retracer une idée sommaire.
La publication du livre de Vlntroduction à la Vie dévote ouvre la série des gprands faits qui marquent d'une lumineuse auréole les belles années du saint Evoque de Genève. L'ouvrage puise son origfine dans ce grand bourdonnement de vie religieuse que nous avons déjà signalé dans l'Avant-Propos du dernier volume (O. Bien des âmes, dans le grand monde surtout, se sentaient éprises d'un goût inconnu pour la pratique sérieuse de la religion. Elles étaient lasses et dégoûtées de la vie bruyante et sceptique de l'époque précédente. D'autre part, les audaces dogmatiques des protestants, leur prétention hautaine de ramener le monde au pur Evangile, leur prosélytisme effréné avaient provoqué dans ces âmes restées fidèles une réaction puissante. De là, cette aversion de la vie mondaine et ces aspirations vers une vie plus grave et plus religieuse.
Mais comment suivre ces appels de la grâce divine, comment réaliser ces rêves de perfection chrétienne ? Le problème restait, semble-t-il, à peu près insoluble, s'il s'agfissait des âmes obligées par leur état ou par leurs devoirs de famille à vivre au milieu du siècle. Vainement aurait-on demandé aux livres de spiritualité d'alors de résoudre la diiB&culté : le charme persuasif, l'attrait suave leur manquait. Le petit traité de Vlntroduction à la Vie dévote eut la bonne fortune de montrer agréablement comment on pouvait allier ensemble ces deux choses tenues jusqu'alors comme antipathiques : la vie de société et la pratique de la dévotion. Les Lettres de ce volume donneront des détails sur la composition toute de circonstance de cet ouvrage ( * ), qui eut, comme l'on sait, une vogue immense et une célébrité universelle (3).
(i) Pages ix-xi.
(a) Voir Lettre dxiv, p. 125, et Lettre dlix, p. aaç.
[y) Voir le tome III de cette Edition, pp. xxiii-xxx«
Avant-Propos Xi
Ainsi que tous les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains du XYil*" siècle, il fut avant tout une œuvre d'action, une œuvre de zèle, plutôt que la réalisation d'une pensée d'art. Aussi, en dépit de certaines particularités qui ont trait à l'époque et dont l'intérêt est perdu pour nous, Vlntroduction contient des peintures morales, des exhortations pieuses et surtout un fond de doctrine ascétique, une direction toujours neuve, toujours sûre, toujours féconde, qui s'adapte encore à tous les temps, à tous les pays, à toutes les conditions et à tous les caractères.
Ce célèbre manuel s'adressait principalement aux personnes qui voulaient ou qui devaient rester dans le monde. Aux âmes tourmentées d'une perfection plus haute, aux âmes qui désiraient renoncer à la vie du siècle, et qui avaient la liberté de se retirer au delà des « marais et paluds(i), » François- de Sales prépara un asile très particulier et tout nouveau en France, en fondant pour elles l'Institut de la Visitation. Ce n'est pas que les Ordres religieux fissent alors défaut. Ils étaient nombreux, au contraire, et partout disséminés, mais ils répondaient mal à la pensée du Saint. C'étaient des arbres abîmés par les tempêtes et d'ailleurs épuisés de sève ; la plupart se mouraient. Quelques-uns, à qui l'on venait d'amputer nombre de branches mortes, poussaient à peine quelque rare feuillage ; les uns et les autres promettaient un abri peu propice à l'essaim des âmes ferventes qui allaient devenir les ancêtres de la grande famille de la Visitation.
Nous avons déjà fait connaissance avec la baronne de Chantai, « la pierre fondamentale («), » l'âme, l'ouvrière, la Fondatrice de cet Ordre illustre, autant que saint François de Sales en fut le Fondateur. Une fois qu'elle aura fixé son séjour à Annecy, elle ne recevra plus, hélas! de longues lettres comme autrefois. Les entretiens de vive voix, les conférences, les exhortations remplaceront désormais la correspondance épistolaire,
(i) Lettre dxcix, p. 307, variante (u). (a) Ibid., pp. 306,307.
xit Lettres de saint François de Sales
avec avantage sans doute pour la Bienheureuse, mais avec une perte irréparable pour nous.
Deux figures nouvelles viennent maintenant se ranger à la suite de M"^ de Chantai dans la correspondance : M"* de la Fléchère et M"^ de Bréchard. La première (0, retenue dans le monde par la vie de famille, appartient de cœur à la Visitation et s'en fit même recevoir Religieuse sur son lit de mort. C'était une femme distinguée, d'une grande culture — elle possédait les langues anciennes et l'italien, — mais son âme était encore plus grande que son esprit. On peut la regfarder comme une digne émule de l'incomparable Baronne. « Apres nostre « madame de Chantai, » écrivait le Saint en 1616, « je ne « sçay si j'ay fait rencontre d'une ame plus forte en un M cors féminin, d'un esprit plus raysonnable et d'une « humilité plus sincère. » Rien d'étonnant ! car cette âme d'élite, comme on le verra par les lettres si nombreuses et si intéressantes qui la concernent, ne pouvait être à meilleure école : elle avait dû en profiter.
M"* de Bréchard, que saint François de Sales appelait sa « chère Nièce » à cause de l'affection que lui portait M"* de ChantaK»), tient de plus près à la Visitation, dont elle fut une des premières Mères. Orpheline dès le berceau, négligée et parfois tristement délaissée par son père, elle mena pendant plus de vingt ans une existence souffrante et humiliée. Heureusement enfin, elle rencontra le Bienheureux. Ce fut avec elle et Marie-Jacqueline Favre que Jeanne-Françoise de Chantai s'enferma, le 6 juin 16 10, dans la maison de la Galerie, à Annecy, pour y commencer la vie nouvelle.
L'histoire de ces premières années, qu'on peut appeler l'âge d'or de la Visitation, a été parfois contée non sans agrément, mais aussi non sans quelques inexactitudes, plus ou moins inconscientes, pardonnables peut-être à la fantaisie littéraire d'un historien. Quoi qu'il en soit, l'examen de la critique ne saurait les laisser passer sans
(1) Voir note (t), p. i.
(a) Voir note (1), p. 86, et Lettres vxxxt, ùXxxnf,
Avant-Propos xin
retouches. Les Lettres du présent volume en fournissent les éléments.
Sur un bon mot que M*' Camus prête à François de Sales (0, on a prétendu qu'il avait voulu, dans son projet initial, fonder un Ordre de Sœurs de Charité. Ce thème commode a servi de tréteau à plus d'un biographe pour présenter à ses lecteurs d'ingénieux parallèles entre l'Evêque de Genève et saint Vincent de Paul.
La vérité est toute différente ; elle a l'avantage de rendre à notre Saint sa véritable originalité. Voici en quoi elle consista, d'après le propre témoignage du Fondateur. « C'est une Congrégation simple, » écrit-il («), a instituée pour les femmes et filles qui, pour leur in- M firmité corporelle ou pour n'avoir pas l'inspiration « d'entreprendre des grandes rigueurs, ne peuvent entrer M es Religions formées et reformées ; car la elles auront « un refuge doux et gracieux, avec la prattique des « vertus essentielles de la dévotion. »
M Les jeunes » Religieuses « ne sortent point qu'en « certains cas fort rares ; les anciennes sortent pour « servir les pauvres, mais avec une belle police (})... » Comme on le remarquera dans cet endroit, la grande originalité du Saint a été de rendre la vie religieuse plus accessible et moins farouche aux yeux du monde, en lui donnant un cadre plus souple et plus libre, un extérieur plus avenant, une apparence moins dure que celle des « Religions formées et reformées » qui existaient alors.
Si, dans l'origine, il avait voulu qu'on visitât les pauvres, ce n'était qu'à titre de dévotion (4) et pour unir, dans une certaine mesure, la vie de Marthe à la vie de
(i) « Pour moy, j*admire qae j'aye fait ce que je voulois deffaire et defifait ce que je voulois faire. » (L* Esprit du bienheureux François de Sales, Evesque de Genève f Paris, Âlliot, 1639-164 1; Partie XV, section xi.)
Il faut noter que, même au rapport de Camus, la modification qu'agréa le Saint, portait seulement sur deux points : la profession des vœux solennels et la clôture perpétueUe.
(a) Lettre dcx, p. }yi,
(5) Ibid., p. 330.
(4) Cf. Mémoire adressé par saint François de Sales au Cardinal de Marqnemont.
XIV Lettres de saint François dh Sales
Marie. Mais le saint Fondateur eut toujours ses préférences les plus chères et les plus avouées pour les exercices de la vie contemplative. Il faut donc laisser à saint Vincent de Paul ce qui lui appartient, et retenir comme la propriété personnelle de l'Evêque de Genève, la conception qu'il a eue de la vie religieuse telle qu'on la trouve formulée dans les Lettres de la présente période, telle enfin qu'elle est pratiquée de nos jours dans les Monastères de la Visitation.
Et ici encore, qu'est-il arrivé ? Bien des observateurs superficiels se sont mépris sur les apparences faciles, sur l'extérieur humain et débonnaire, sur la façade, si Ton peut ainsi parler, de l'édifice, jusqu'à s'imagfiner que François de Sales a réellement adouci l'austérité de la vie chrétienne et atténué peut-être les exigences des conseils évangéliques. Comment expliquer cette illusion ? Ne serait-ce pas que la bonté, la douceur admirable, la suavité de langage du saint Docteur leur a dérobé le fond austère et crucifiant de la vie intérieure qu'il propose à ses Filles? « Elles ont, » dit-il (0, « de un' heure « le mattin et une le soir d'orayson mentale, et pour le « demeurant, une police de travail, silence, obéissance, « humilité, dénuement de propriété extrêmement stricte « et autant qu'en monastère du monde. »
La même méprise s'était produite au sujet de V Introduction à la Vie dévote. M. Olier, le Fondateur de Saint-Sulpice, remarquait finement que, même en son temps, le véritable esprit du saint Prélat était assez mal saisi par le commun. « Il est pourtant, » disait-il (»), « dans le fond de sa conduite (c'est-à-dire de sa direction), le plus mortifiant de tous les Saints. » Cette illusion durerait-elle encore? Et ne voit-on pas quelques bonnes âmes glisser sans y prendre garde, sur l'austérité foncière de la doctrine et de l'esprit de saint François de Sales, et arrêter seulement leur attention sur la douceur et l'aménité de son style, prendre la forme en laissant
(i ) Lettre dcx, p. 330.
( 9 ) Discours sur M. de Sales.
Avant-Propos xv
le fond, lui emprunter ses cadres commodes, ses formules dégagées, en oubliant que les règles et les formules perdent toute force vive, isolées de l'esprit de leur auteur ?
Quelqu'un qui voudrait de nos jours organiser une vie religieuse en utilisant le cadre simple et flexible dont François de Sales se contenta pour la Visitation, travaillerait en vain, à moins qu'il n'eût l'âme et l'esprit de l'Evêque de Genève. Ce qui donne en réalité longue vie à une œuvre monastique, ce ne sont pas tant les règlements qui la précisent et qui l'enserrent ; c'est, plus que tout, le souffle puissant que lui communique son Fondateur. L'Ordre de la Visitation a pu subir, dès ses premières années, des vicissitudes et consentir à des modifications extérieures ; il pourrait en recevoir de nouvelles, si les événements les imposaient, sans souffrir le moindre détriment essentiel. En effet, ce qui lui assure à jamais un caractère authentique et durable, c'est l'esprit que saint François de Sales, avant de quitter la terre, lui a laissé, comme un manteau d'Elie. En conservant cette relique, plus précieuse encore que ses restes mortels et que ses écrits, les Filles du Saint n'ont rien à craindre ni du temps ni des hommes.
Deux ans avant les débuts de la Visitation, pendant que François de Sales et Jeanne-Françoise de Chantai devisaient doucement sur leur projet bien- aimé, il survint une traverse qui inquiéta momentanément leurs plus chères espérances et faillit tout changer (0. Voici ce qui se passa.
Depuis plusieiu"s années, et surtout depuis 1605, Antoine des Hayes ne cessait d'employer son crédit auprès de Henri IV pour attirer et fixer à Paris le bienheureux Prélat (*). Il secondait ainsi, et non sans le savoir, les vues et les espérances de M. de Bérulle et du cercle Acarie(3). De son côté, Pierre Fenouillet, annécien d'origfine et sorti naguère des rangs du clergé savoyard, avait prêché à la
( I ) Voir Lettres ci>xlix-cdli.
(9) Cf. le tome précédent, note (a), p. 84.
(3) Cf. Lettre dlui.
XVI Lettres db saint François de Sales
cour avec éclat et venait de gagner par ce coup d'éloquence, révéché de Montpellier. Sans aucune particule nobiliaire ni titre de noblesse, fils d'un simple régent de collège, l'ancien curé d'Arenthon ( ' ) avait, à force de talent, attiré sur lui l'attention du roi. Très ami de l'Evêque de Genève, qui l'avait recommandé tout récemment à Rome dans les termes les plus flatteurs ( » ), il eût vivement souhaité que son éminent compatriote quittât la Savoie pour s'établir dans la capitale. C'est pourquoi, unissant ses démarches à celles de des Hayes, l'ami commun, il fut sur le point d'aboutir (3).
François de Sales laissait faire ; même il semblait envisager non sans quelque plaisir la perspective de venir à Paris. Il aimait tant Paris ! C'était sa ville d'université ; c'était le théâtre de ses grands succès oratoires et de plusieurs conversions éclatantes. Il avait fait à Paris la rencontre de si grandes âmes, pour ne nommer que M™' Acarie, la fondatrice des Carmélites de France, M. de BéruUe, le fondateur de l'Oratoire, et tant d'autres personnes éminentes, qui, à cette époque, imprimaient une direction d'exemple et de conseils aux gens du monde, avides d'une véritable et sincère réforme. Paris souriait à son zèle d'apôtre, comme la vision d'un champ de bataille où Tattendaient de bons combats et de belles victoires.
En Savoie, la place était plus étroite, et il faut bien l'avouer, le duc gênait parfois de son autorité jalouse et tracassière, la noble indépendance du Saint, pourtant si humble et si dévoué. Celui-ci s'en plaignait doucement à Antoine des Hayes et ne craignait pas de prononcer le mot de servitude un jour que Son Altesse l'empêchait d'accepter une prédication à Paris : « Ces obédiences et M mortifications de n'oser pas estre libre quand on n'est « pas serf, ne sont elles pas comparables a celles de ceux « qui ne sont pas libres par ce qu'ilz sont serfz (4) ? »
(i) Voir le tome précédent, p. 351.
(a) Voir ibid., Lettre cdxxvii; cf. ci-après, note (i), p. 4.
(3) Voir Lettre cdlvi.
(4) Lettre dxlii, p. 183.
Avant-Propos xvii
Un peu plus tard, nous voyons François de Sales calomnié par des flatteurs auprès de son prince, à l'occasion d'un trait de courage qu'il aimait à raconter comme un bon tour joué à ses diocésains récalcitrants de Genève. En pleine effervescence de calvinisme, il n'avait pas hésité à traverser la ville avec sa suite. Le récit qu'il en fait lui-même est assez joli (0. Croirait-on que le duc de Savoie prit ombrage de cette aventure ? Il pensa, ou se laissa persuader, que le Saint n'avait pu exécuter ce coup hardi sans avoir quelque intelligence avec les habitants. François dut se défendre et se disculper. Quand on compare à ces méfiances injustifiées du prince savoyard les avances aimables et les « bonnes grâces (») » du roi Henri IV pour le bienheureux Prélat, il est aisé de conclure de quel côté auraient penché ses préférences, si une âme aussi détachée avait pu concevoir d'autre ambition que celle de faire la volonté de Dieu.
La baronne de Chantai, tout de suite avertie des offres qu'on faisait à son vénéré Conducteur, en conçut quelque inquiétude. Vite, le Saint la rassure : « Ne « vous troubles point, ma Fille... touchant la proposition « qui se fait de me tirer moy mesme de ma terre et de a mon parentage ; car rien ne se fera que de par Dieu, « et de quel costé que j'aille sous sa conduite, tout ira « fort bien et pour vous et pour moy (3). »
La Providence ne voulut pas ravir au bon pays de Savoie un de ses fils les plus illustres et les plus saints. Paris avait assez d'hommes d'esprit, savants et pieux, capables de tenir tète aux hérétiques et de diriger la réaction de ferveur qui se produisait alors. Ne fallait-il pas qu'à proximité de Genève, la Jérusalem du Calvinisme, l'Eglise catholique fût représentée, défendue et honorée à la face de ses irréconciliables ennemis, par le génie, le savoir et la vertu d'un homme si irrésistiblement aimable ?
( x) Voir les Lettres DXLvn, dlviii, dlix. (a) Lettre dc, p. 3x1.
(3) Lettre cdlii, p. i^.
xvui Lettres de saint François de Sales
Tel en eflFet se montre-t-il au premier abord, et quoique à son insu, dans la libre allure et Thonnête candeur de sa correspondance. Il porte déjà sur son front l'auréole distinctive de tous les Saints, l'air de famille qui les rattache tous à Jésus-Christ, le divin Modèle : la douceur. Mais, comme un air de famille qui se diversifie selon les personnes, la douceuri chez les Saints, rayonne en mille nuances sur leurs physionomies variées. Chez François de Sales, elle est le reflet tout original de la bonté d'une âme au fond très vigoureuse. C'est la grâce séduisante avec laquelle il semble vouloir relever — comme si ses grandes qualités en avaient besoin — le don de lui-même, soit qu'il se dévoue à l'occasion pour des inconnus, soit qu'il prolonge son attachement dans des liaisons durables de tendresse affectueuse avec des amis et avec les siens.
Pourquoi cette affabilité, pourquoi cette bonté charmante, sinon pour attirer tout le monde au Bien-Aimé de son cœur, au Seigneur Jésus ? Qu'on étudie à travers ses lettres l'amitié que saint François de Sales entretenait avec les grandes âmes de cette époque, qu'on analyse la tendresse dont il chérit ses parents : on sera ému d'admiration en découvrant que ce grand homme, si sensible à l'amitié, n'a jamais aimé que pour le compte et pour l'amour de son Maître. C'est à la lumière de cette idée qu'il faut lire sa correspondance avec sa sœur. « Ouy, ma chère Fille, ma Seur, » lui dit-il (0, « que je « vous ayme, et plus que vous ne sçauries croire ; mais « principalement des que j'ay veu en vostre ame ce « digne et honnorable désir de vouloir aymer Nostre « Seigneur avec toute fidélité et sincérité. »
Cette affection surnaturelle pour ses proches n'excluait pas la tendresse naturelle du sang ; elle l'agrandissait et la fortifiait, sans rien lui ôter de sa sensibilité humaine. Aucun témoignage plus touchant à cet égard que la lettre où le Saint raconte à la baronne de Chantai la mort de sa mère. M"' de Boisy(«). Le récit fait à la hâte et par
(i) Lettre dxxxvii, p. 17a.
(a) Lettre dlxxxi,
Avant-Propos xix
reprises trahit naïvement Texquise sensibilité de Tamour filial. « Le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mère « plus que je n'avois fait des que je suis d'Eglise ; mais « ce fut sans amertume spirituelle, grâces a Dieu ( 0. »
En pareille circonstance, et dans un endroit de ses Confessions (^), saint Augustin s'excuse, pour ainsi dire, d'avoir pleuré sa mère ; il a l'air de se reprocher cette tendresse comme un défaut de résignation chrétienne. Il est vrai que sa douleur fut moins discrète et qu'elle affecta son âme avec une grande violence. On ne voit pas que François de Sales ait éprouvé les mêmes scrupules de rigorisme. Et comme s'il répondait à l'objection de son illustre frère dans l'épiscopat : « Helas I il « la failloit néanmoins bien un peu pleurer, )i écrit-il à propos de la sainte mort de la « pauvre petite Charlotte, » âgée de neuf ans, — une admirable fillette de la baronne de Chantai, — car, ajoute-t-il, « n'avons nous pas un « cœur humain et un naturel sensible (3)? »
Reconnaissons néanmoins que chez l'Evèque d'Hippone comme chez l'Evêque de Genève, les larmes n'arrivent qu'en dernier lieu. C'est quand saint Augustin a fermé les yeux de sa mère et chanté joyeusement les Psaumes liturgiques, c'est quand il a mis la défunte au tombeau, qu'il songe à sa douleur. Pareille fut la conduite de saint François de Sales : « J'en le courage, » dit-il (4), M de luy donner la dernière bénédiction, luy « fermer les yeux et la bouche et luy donner le dernier « bayser de paix a l'instant de son trespas. » Après quoi, son cœur se gonfla et ses larmes jaillirent.
Nous laissons au lecteur le plaisir de remarquer luimême plusieurs autres analogfies qui se correspondent dans la lettre de saint François de Sales et les chapitres des Confessions de saint Augustin. Ce qui appartient plus étroitement à notre sujet, c'était de signaler, à propos d'une même situation entre deux grands Saints,
( I / Page aôa.
(a) Lib. IX, cap. xi, xii.
(3) Page 264.
(4) Page 363.
XX Lettres de saint François de Sales
cette condescendance à la nature humaine qui, chez le premier, se retrouve au milieu de la plus grande tristesse de sa vie, et qu'en pareille circonstance on a peine à distinguer dans les pleurs amers du fils de sainte Monique.
Il y aurait à écrire tout un chapitre sur Tamitié surnaturelle de notre Saint pour ceux qu'il aimait, et tout spécialement sur son amitié pour Jeanne-Françoise de Chantai. Il faut attendre que de nouvelles lettres soient publiées. Remarquons en passant, que TafFection de cette âme angélique marche progressivement et s'élève dans ces quelques années, vers une régfion de plus en plus sereine et divine, attirant après elle Tâme de la Sainte vers Taimable et « saint domicile » du Cœur de Jésus ( ' ).
Intéressante aussi, bien qu'à d'autres titres, l'amitié de l'Evèque de Genève pour Camus, l'Evéque de Belley, dont le nom apparaît pour la première fois dans ce volume ('). Comment pouvait-il exister une liaison aussi intime, aussi durable entre ces deux natures si disproportionnées ? Ce bon Camus qui fit des romans, qui batailla la majeure partie de sa vie contre les moines, qui scandalisa la Mère Angélique de Port-Royal par ses facéties peu jansénistes, était pourtant le fils chéri de saint François de Sales. Admettons qu'avec son caractère jovial et badin, il servît quelquefois d'amusette à ses récréations. Si l'on ajoute quelque confiance à son livre de U Esprit du bienheureux François de Sales — et pourquoi non (3) ? — il faut avouer que le Bienheureux, qui avait beaucoup d'esprit, ne dédaignait pas de sourire et de plaisanter avec un si gai voisin. Mais si le Saint l'aima beaucoup, s'il prit quelque divertissement à ses joyeux devis, ici encore son amitié réelle pour Camus était au service du Maître. Tant que François de Sales vécut, l'Evéque de Belley s'occupa merveilleusement de son diocèse : il prêcha, confessa, visita sans relâche, avec une piété, avec un zèle qui nous étonne. Dès que le Saint
(i) Lettre dlxxvi, p. 353.
(a) Page 139.
( 3) Voir toutefois la note de la page 1^9, où Ton trouvera, avec plus de détails sur Ms*" Camus et sur cet ouvrage, un jugement motivé de l'un et de l'autre.
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lui manqua, cet esprit bizarre et inquiet fut livré à tous ses caprices, non sans revoir souvent, avec fierté sans doute, mais peut-être aussi avec quelque repentir, l'image du grand homme qui l'avait jadis aimé.
Le génie de saint François de Sales ne fait pas tort à son grand cœur. Ses lettres nous le montrent à cette époque, doué déjà d'une grande sagesse, ayant des vues à peu près définitives sur les hommes et sur les choses, très clairvoyant du côté de la terre et du côté du Ciel.
Quel admirable conducteur d'âmes! Quel guide sûr pour toutes les conditions de la vie humaine ! Il connaît tous les chemins, il a voyagé sur toutes les routes. Ce qu'il n'a pas vu, il le devine. Soit pour orienter les âmes dans la voie du salut, soit pour les ramener de celle de l'erreur, il est véritablement un Docteur, un Père de l'Eglise.
Dans les avis et les recommandations pour un jeune homme qui va à la cour (0, on retrouve sa philosophie clairvoyante, sa sagesse toute chrétienne. Il excelle dans l'art de concilier le christianisme avec les obligations* délicates d'une vie si élégante et si mondaine : ce don qu'il eut toujours, sa qualité originale, unique. Et quelle pénétration dans les conseils ! quelle discrétion et quel tact aussi pour ne pas s'immiscer dans les questions qu'il ne croit pas de son ressort ! « Je ne parle pas, » lui dit-il (a), « de l'extérieur de l'habit,... car vous sçavés a trop mieux la bienséance, il ne m'appartient pas d'en « parler. » Quelle différence avec le bon moine qui censurait lourdement la belle étoffe du sire de Joinville ! Il est vrai que le sénéchal le mit vite à la raison.
François de Sales n'est pas moins heureux quand il s'agit de ramener les mécréants dans les voies de la vérité. Veut-on connaître son secret? Son apologétique tient dans une ligne admirable qui en dit plus que tous les gros livres qu'on écrit aujourd'hui sur l'art de convertir : « Qui presche avec amour presche asses contre
( 1 ) Lettre dcxxxvii.
(a) Page 379.
xxk Lettres de saint François de Sales
« les hérétiques, quoy qu'il ne die un seul mot de dispute • « contre eux (0. » La douceur, toujours la douceur. Ce n'est pas qu'il ignore le grand mystère de l'obstination et de l'impénitence de certaines âmes. Il y a dans une lettre à M""* Brûlart, une réflexion qui fait penser. Si le jeune homme « est un esprit de nature mal qua- « lifié,... certes, c'est tenter Dieu de hazarder une fille en « ses mains, sous l'incertaine et douteuse présomption « d'amendement (»). »
Il n'attend rien non plus des chefs d'hérésie ; il les connaît trop. En trois mots, il enlève leur croquis (j), avec une vivacité de touche que nous retrouverons plus tard dans VHistoire des Variations de Bossuet.
C'est encore à Bossuet que fait penser François de Sales dans sa célèbre lettre sur la mort de Henri IV (4^. Comme lui, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines le saisit, l'étreint. C'est aussi le même souffle, c'est la même inspiration oratoire. « Le voyla mort d'un (( contemptible coup de petit couteau (5), » fait songer encore à Pascal, parlant de la fin inopinée de Cromwell. Mais les sentiments développés dans cette admirable lettre, la part de sympathie personnelle que prend l'auteur, les mouvements et l'économie de l'ensemble présentent déjà en raccourci une première épreuve de l'oraison funèbre à la manière de Bossuet, quand il déplore la mort tragfique de la duchesse d'Orléans.
Cette rencontre avec le puissant orateur du xvir siècle n'est pas seulement intéressante pour le lettré ; elle est instructive encore pour le philosophe qui voudrait faire l'histoire naturelle des écrivains d'une même race et d'une même époque. De ce point de vue, François de Sales, par bien des influences non moins littéraires que morales, peut être regardé comme l'ancêtre des grands écrivains religieux qui l'ont suivi. A l'époque où nous
(i) Lettre cdxcvi, pp. 96, 97.
(a) Lettre dlxxxviii» p. 179.
(3) « Estant des plus assearés menteurs et des plus opiniastres mattois du monde. » (Lettre dxut, p. 191.)
(4) Lettre dc.
(5) Page 3ÏO-
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sommes, sa physionomie commence à se fixer. Les années pourront marquer plus vivement certains de ses traits ; ■ d'autres qui affleurent à peine apparaîtront distinctement à leur tour, mais déjà l'image n'est-elle pas admirablement expressive ?
C'est cette image que nous avons essayé de reproduire d'après la correspondance de 1608 à 16 10, tout en nous disant que rien ne remplacera la lecture personnelle des Lettres de saint François de Sales ; car, où est l'écrivain plus ingénu que lui, plus personnel, plus transparent ? où est l'écrivain plus charmant et plus aimable ?
J.-J. Navatel, s. J.
Annecy, i** octobre 1905,
Fête de Notre-Dame du Saint-Rosaire.