‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 17 sur 94 · CINQUIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME FRAGMENT

Suite du sujet traité dans le fragment précédent.

Tout le monde est d'accord sur ce point que de grands changements dans l’organisation s0ciale sont devenus indispensables, c'est-à-dire tout le monde pense que c’est seulement au moyen de changements radicaux dans la manière dont les intérêts généraux seront dirigés qu'on parviendra à donner de la fixité aux principes politiques , qu'on viendra à bout de terminer entièrement la Révolution, et qu'on replacera enfin la société dans une situation calme et stable. |

Il s’agit maintenant de déterminer avec précision quels sont les changements réclamés par l'état présent des lumières et de la civilisation : c'est cette question que nous avons entrepris de traiter.

Pour la mieux éclaircir, nous l’avons divisée en {rois parties ; nous l’avons considérée comme composée de trois questions distinctes, que nous avons cru devoir examiner séparément.

Voici l'énoncé de ces trois questions :

Quelle est la nature des changemenñts que réclame le progrès des lumières?

Quelle est la marche à suivre pour opérer ces changements ?

Comment les nouvelles institutions doiventelles être combinées avec celles des anciennes qui seront conservées, pour former une organisation sociale qui puisse être mise immédiatement en activité?

Nous avons traité, dans le chapitre précédent, Ja première de ces questions, et nous croyons ‘avoir suffisamment démontré que, pour satisfaire les besoins actuels de la société, pour établir une organisation sociale proportionnée à l'état présent des lumières , il fallait superposer l’action administrative à l’action gouvernementale.

Nous consacrons le présent chapitre à l'examen de la seconde question. |

Il s’agit de déterminer les moyens qui doivent ètre employés pour superposer l’action administrative à l’action gouvernementale.

Ce changement doit-1l s'opérer brusquement et par des mesures directes, ou doit-il s'effectuer lentement et par des mesures successives?

Notre opinion est que c’est brusquement, et par des mesures diréctes, que le changement doit s'opérer. |

Nous fondons cette opinion d’abord sur le grand fait suivant, sur un fait qui est unique dans ce genre.

Examinons comment s’est opéré le seul changement de système social dont l'histoire nous ait conservé un souvenir exact et détaillé. Rappelons-nous si c'est d'une manière lente et par des opérations successives que les hommes ont passé du polythéisme au théisme, du régime des Grecs et des Romains à l’organisation sociale adoptée par les Européens du moyen âge.

Nous reconnaitrons que les premiers chréliens ont substitué directement la croyance en un seul dieu à la croyance en une multitude de divinités, et qu’ils n’ont point entrepris de ré-

152 DEUVRES DE SAINT-STMON duire les milliers de divinités admises à des centaines; puis à des dizaines, pour arriver à l'idée d'un dieu unique. Ainsi, nous sommes fondés à dire que les hommes ont passé brusquement du polythéisme au théisme.

Yest brusquement aussi que les pouvoirs des Chieftains, Goths, Visigoths, Ostrogoths, Danois, Anglais, Francs, Saxons, Germains, etc., ont remplacé ceux des consuls et des proconsuls.

Enfin, c'est brusquement que l'esclavage a changé de nature, et que les esclaves ont cessé de dépendre directement de leurs maîtres pour être attachés à la glèbe.

Nous appuierons encore notre opinion sur un autre fait, qui diffère essentiellement de celui que nous venons de citer.

La conséquence qui se déduit naturellement du premier, c’est que les changements de système s’opèrent brusquement ; et la conséquence que nous tirerons de celui dont nous allons parler sera que des demi-mesures, quelque énergiques qu'elles soient, ne peuvent point effectuer un changement de système.

Peut-on concevoir rien de plus énergique, de plus tranchant, de plus acerbe que les mesures

DE L'ORGANISATION SOCIALE 133 prises au commencement de la révolution contre les prêtres et contre les nobles ; ils ont été dépouillés, massacrés ou chassés presqu'en totalité; on s’est emparé en même temps de leurs propriétés mobilières et immobilières, ainsi que des pouvoirs politiques qu'ils avaient exercés Jusqu'à cette époque, et les roturiers se sont trouvés par conséquent exclusivement chargés de la direction des intérêts publics.

Qu'est-il résulté de toutes ces atrocités ?

Rien de radicalement important : le système féodal n'a pas été anéanti; il n'a pas tardé à renaitre de ses cendres; il s’est reproduit au bout de peu d'années avec de légères modifications. C’est au moyen du rétablissement de ce système que l'anarchie a été anéantie, et, chose très-essentielle à remarquer, ce sont les roturiers eux-mêmes qui ont reconstruit le système féodal ; ce sont eux qui ont créé une nouvelle noblesse ; ce sont eux qui ont établi les majorats, c'est-àdire les substitutions ; de manière que les étrangers ont trouvé la France toute réféodalisée, quand ils ont été en mesure d'y faire la loi.

Nous allons donner une explication très-simple de ce fait, qui parait de prime abord inexplicable,

484 ŒUVRES DE SAINT-SIMON de ce fait qui, jusqu’à ce jour, n’a point été convenablement analysé.

La mesure du massacre, de l’expulsion et du dépouillement des nobles n'était, malgré toute son atrocité, qu’une demi-mesure, elle a changé le pouvoir de mains sans avoir changé la nature des pouvoirs.

La société est toujours restée soumise à l'action gouvernementale; l’action gouvernementale n’a pas cessé, pendant toute la Révolution, de primer l’action administrative.

Or, il est de la nature de l’action gouvernementale de maintenir ou de constituer des droits politiques héréditaires, de même que c'est un effet inhérent à l'action administrative de conslituer la plus grande égalité possible à l'égard des droits de naissance, et de fonder les droits politiques sur les supériorités en capacités pôsitives.

Nous concluons de ce que nous venons de dire à l’appui de notre opinion :

: {° Que c'est brusquement, et par un changement radical des principes, que s’est opéré le seul changement de système social dont l’histoire nous ait conservé un souvenir exacl el détaillé ;

2° Que la Révolution, malgré toute sa violence, n'a point déterminé le changement que réclame le progrès des lumières, parce qu'elle n’a point changé les principes sur lesquels se fonde le système féodal.

À l’occasion de ce que nous venons de dire, il nous à été fait une observation que nous allons reproduire, pensant quelle pourrait se présenter à l'esprit de quelques-uns de nos lecteurs.

« En admettant qu'un changement radical « dans le système ne puisse s’opérer que d’une « manière brusque, il ne s'ensuit pas que ce « changement doive être annoncé brusquement « et sans précaution. »

A cette observation nous répondons :

Dans l'état présent des lumières, le seul moyen qui puisse être employé avec succès pour déterminer un changement radical dans l’organisation sociale consiste à produire une nouvelle doctrine politique supérieure à celle que les gouvernements actuels professent.

Or, la production d’une nouvelle doctrine est une action qui, par sa nature, est brusque et tranchante, puisque cette production tend à changer subitement les habitudes intellectuelles contractées par l'esprit public.

C'est donc brusquement que le changement dans l’organisation doit être annoncé, de même que c'est brusquement qu'il doit s'effectuer.

Au surplus, chacun peut se rendre facilement compte de ce qui doit se faire aujourd'hui en politique, puisque ce qui doit se faire aujourd’hui est la conséquence de ce qui s’est fait antérieurement, et particulièrement la continuation de la marche suivie par la civilisation depuis le xv° siècle.

Pour se rendre un pareil compte, d'une manière claire et fructueuse, on doit diviser cet examen en cinq parties et se demander successivement :

1° Quel était l’état politique des choses avant le xv° siècle ?

29 Quel effet politique a produit la cerise éprouvée par la société au xv° siècle ?

3° Quels sont les changements politiques qui se sont opérés depuis le xv° siècle?

4° Quel est l’état actuel des choses sous le rapport politique ?

5° Quelles sont les mesures à employer pour rétablir un ordre de choses calme et stable ?

Nous allons faciliter au lecteur les moyens de faire lui-même.cet examen en lui présentant

DE L'ORGANISATION SOCIALE 157 un aperçu de nos vues sur chacun de ces pots.

1° Avant le xv‘ siècle, le pouvoir spirituel se. trouvait exclusivement placé dans les mains du clergé, et cette disposition satisfaisait les besoins de la société, puisque les idées théologiques étaient alors dominantes et que, d’ailleurs, le clergé était infiniment plus instruit que les laïques dans le petit nombre de connaissances profanes que possédaient les Européens du moyen àge.

Avant le xv° siècle, les pouvoirs temporels étaicnt concentrés dans les mains des nobles, et cette disposition organique était utile, puisque les nobles étaient à cette époque les industriels les plus capables. C'élaient eux qui dirigeaient les travaux de culture, et Ces travaux étaient alors les seules occupations industrielles qui eussent une grande importance. |

Ainsi, avant le xv° siècle, l’organisation sociale qui existait était bonne, puisque les pouvoirs spirituels et temporels se trouvaient placés dans les mains des hommes les plus capables dans les sciences et daus l'industrie.

2° Par la crise que l'esprit humain a éprouvée au xv° siècle, il a pris un grand essor dans la

direction des sciences profanes et dans celle des travaux industriels.

Ce sont les laïques qui ont élé les novateurs dans les sciences ; ce sont les roturiers qui l'ont été dans l’industrie.

3° Dans le xv° siècle, la théologie a successivement perdu de son importance, parce que les laïques ont fait faire de grands progrès aux sciences profanes, et qu'ils ont trouvé les moyens d'en faire des applications utiles à la société, dont ils ont perfectionné la morale, en rendant les hommes plus laborieux. |

Les roturiers ont activé le commerce et la fabrication ; ils sont devenus les entrepreneurs el, par conséquent, les directeurs des travaux. de culture; ils ont changé complétement leur position sociale, puisque, d’une position extrémement subalterne, ils se sont élevés au rang de chefs du peuple, qu'ils sont parvenus à commander dans tous ses travaux journaliers.

4° L'état actuel des choses, en politique, présente le spectacle du monde renversé : ceux qui dirigent les affaires publiques auraient grand besoin d'être dirigés; les hautes capacités se trouvent dans la classe des gouvernés ; les gou-

vernants sont, par l'effet de leur composition, des hommes très-médiocres.

C’est dans la classe des laïques que se trouvent les hommes dont les combinaisons perfectionnent le plus la morale, et contribuent davantage à l'accroissement du bien-être de l'espèce humaine; et cependant c’est au clergé que le pouvoir spirituel est confié, et ce sont les ecclésiastiques qui dirigent l'éducation publique.

C'est dans la classe des roturiers que se trouvent les directeurs des travaux qui procurent à la société la satisfaction de tous les besoins physiques, et ce sont les nobles auxquels la première existence temporelle est accordée.

5° Le moyen de rétablir un ordre de choses calme et stable consiste évidemment à confier la direction des travaux intellectuels aux hommes les plus capables dans les beaux-arts et dans les sciences positives, en les chargeant en même temps de diriger l'éducation publique.

Il consiste à placer le pouvoir temporel dans les mains des industriels les plus importants, et. à dépouiller les nobles et les riches oisifs de toute leur importance politique.

Voilà le résultat auquel se trouveront nécessairement conduites toutes les personnes qui

160 ŒUVRES DE SAINT-SIMON récapituleront convenablement la marche de la civilisation depuis le moyen âge jusqu'à ce jour.

Il nous reste à calmer les inquiétudes qu'une classe de personnes très-nombreuses et fort eslimables, quoique peu énergiqnes, éprouvent toujours quand il s'agit de mettre à exécution une mesure générale.

Nous leur dirons d'abord : le moment des demi-mesures est évidemment passé; il faut marcher directement au bien public; c’est la vérité tout entière et toute nue qui doit étre présentée dans les circonstances actuelles ; le moment de la crise est arrivé.

Cette crise est celle qui a été prédite par plusieurs des saintes écritures qui composent l'Ancien- Testament.

Cette crise est celle que, depuis longtemps el plusieurs années, les sociétés bibliques préparent avec une grande aclivité. |

Cette crise est celle dont l'existence présente est démontrée par l'institution de la Sainte- Alliance, dont l'union est fondée sur les principes les plus généraux en morale et en religion.

Cette crise est celle que les Juifs attendent depuis que, chassés de leur pays, ils ont été

DE L'ORGANISATION SOCIALE 161 errants et persécutés, sans Jamais renoncer à l'espoir de voir arriver l’époque où tous les hommes se traiteraient en frères.

Celte crise, enfin, tend directement à établir une religion vraiment universelle, et à faire adopter par tous les peuples une orgamisalion sociale essentiellement pacifique.

Nous dirons ensuite aux persounes qui poussent la prudence jusqu’à la timidité :

Il ne peut résulter aucun trouble d'un mouvement dirigé par les savants les plus distingués et par les industriels, qui sont de toute la socielé les membres les plus intéressés au maintien de l'ordre; 1ls sont ceux qui ont le plus d’aversion pour tout acte de violence.

Les savants et les industriels seront certainement obligés de développer une grande force pour opérer le changement de système; mais ce sera la force morale qu'ils emploieront, la force de l'opinion publique.

Nous dirons à ces hommes pusillanimes : Il ne peut point exister de lutte physique entre deux partis d'une force extrêmement disproporhionnée. La lutte, entre eux, ne peut être que morale. Le parti le plus faible n'a d’autres ressources que d’invoquer les principes de justice

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ou de bien public : or, tous les principes de ce genre serviront d'appui aux novateurs.

Ce mouvement tout moral, tout pacifique, sera, en définitive, fortement secondé par la royauté même, qui tend de jour en jour à se débarrasser de ses alentours pour s'unir plus étroitement à la nation.

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