‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 50 sur 94 · HUITIÈME TERME · texte numérisé non relu

HUITIÈME TERME

Dans cette seconde partie de la série des progrès de l'esprit humain, nous n’aurons jamais à considérer à la fois qu'un peuple, ou au moins qu'une société politique à la fois, attendu qu'il y a eu successivement, à toutes les grandes époques, une société politique qui a pris d’une manière décidée le dessus sur toutes les autres, el qui leur. a été à la fois supérieure dans les sciences comme dans la guerre ; de sorte que c'est à cette société exclusivement que doivent être rapportés les progrès accomplis par l'esprit humain depuis l’époque où elle a brillé.

C’est en pariant des Égyptiens que nous avons commencé cette seconde partie de la série ; nous allons parler des Grecs, nous parlerons ensuite des Romains, après eux des Sarrasins, et enfin des Européens modernes.

On peut embrasser dans une seule conception tous les termes de la série des progrès de l’es-

prit humain, et cela d'une manière piquante, en établissant une comparaison entre le développement moral de l'intelligence générale et celui de l'intelligence individuelle. Dans l'enfance, je veux dire dans la première enfance, manger est le plus grand plaisir. Toutes les petites combinaisons de l’homme dans le bas âge ont pour objet de se procurer une nourriture plus ou moins friande, et il est facile de remarquer que c’est la principale occupation des peuples qui se trouvent dans le premier degré de civilisation, et sur lesquels les observations rapportées ci-dessus ont composé la première partie de la série. Dans une enfance plus avancée (ici nous entrons dans la seconde partie de la série et nous allons, puisque nous y sommes, la parcourir en entier), dans une enfance plus avancée, dis-je, le goùt des arts et métiers est le goût dominant, Qu'on donne à un enfant sorti de bas âge des scies, des clous, des rabots, des marteaux, etc., et de quoi employer ces oulils, ce seront certainement les joujoux qu’il préférera; on voit les enfants de cel âge travailler avec ardeur dans leurs jeux à élever des tas de pierres, à creuser de petits canaux, à construire des digues, etc. Eh bien, les Égypliens ont manifesté en grand les mêmes goûts et

nous ont laissé, dans ces différents genres, des travaux plus importants qu'aucun de ceux exécutés depuis. Y a-t-il jamais eu des lacs faits de main d'homme, comparables à ceux que les Égyptiens ont creusés, et leurs pyramides immenses, superbes inutilités, ne font-elles pas considérer toutes les constructions élevées depuis comme des colifichets ?

Nous voilà arrivés à l’âge de la puberté; voyons les effets qu'elle produit dans l'individu ; elle y crée le goût des beaux-arts. Y a-t-il un jeune homme qui ne se soit pas essayé en poésie, en musique, en peinture ? Les Grecs ont excellé dans les beaux-arts ; dans ce genre, ils nous servent encore de modèles.

Dans l’âge de la force et de la vigueur, l’homme cherche de préférence à employer ses forces, dont le sentiment de sa vigueur l’empéche de connaitre les limites ; il entre en lutte avec la nature entière, avec lui-même ; il a, par-dessus tout, la vocation militaire. C'est comme militaires que les Romains se sont principalement distingués. Les Sarrasins ont encore cueilli de beaux lauriers après eux ; mais depuis, aucun peuple ne les a égalés, ni pour la rapidité des conquêtes, ni surtout dans la perma-

MEMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 139 nence de passion générale pour la direction militaire.

Les Sarrasins, qui ont été le dernier peuple éminemment conquérant, ont été aussi les fondateurs des sciences d'observation. Ainsi, ils ont fait la clôture des grands travaux militaires de l'espèce humaine, et ils ont commencé ceux de l'âge mür, où l’action est plus lente, mais mieux réglée ; où l'imagination est moins vigoureuse, mais où la faculté de raisonner a acquis beaucoup de développement, etc.

Ne poussons pas plus loin l’anticipation sur ce que nous avons à dire dans les termes suivants, et faisons tous nos efforts pour bien caractériser l’état de la civilisation à l’époque des Grecs, afin de faire comprendre les améliorations qui ont été opérées par eux, pendant la durée de leur supériorité sur le reste de l'espèce humaine.

C'est chez Homère que s’est d’abord le plus clairement manifestée la force intellectuelle vive qui a uni les Grecs et les a constitués, pendant plusieurs siècles, l'avant-garde scientifique de l'espèce humaine. Homère, le plus ancien des Grecs dont l'histoire nous ait conservé le souvenir et dont les écrits nous soient parvenus, est le

fondateur du polythéisme, dans ce sens que c’est lui qui en a été l'organisateur.

Je ne chercherai point à lier entre elles le petit nombre d'observations que je vais présenter sur les Grecs, je les numéroterai même, pour Individualiser le plus possible chacune d’elles.

1° C’est un grand pas fait par l'esprit humain toutes les fois qu'une idée trouvée par les penseurs est adoptée par les croyants. Les savants égyptiens s'étaient élevés à la conception de causes invisibles ; le peuple égyptien n'avait à cet égard d'autre idée que celle de causes visibles ; la masse entière de la population grecque a adopté l'opinion de l'existence de causes invisibles. Cette opinion servait de base à la religion du polythéisme, qui était la religion commune à tous les peuples de la Grèce.

2 C'est chez les Grecs que l'esprit huirain a commencé à s'occuper sérieusement de l’organisation sociale. Ce sont eux qui ont posé les principes de la politique. Ils se sont occupés de celte science, sous le rapport pratique comme sous celui de la théorie. Ils ont donné le jour à de grands législateurs, tels que Lycurgue, Dracon et Solon, et ce ne sont pas seulement chez eux un petit nombre de têtes fortes qui se sont

occupées de celle science ; elle était l'objet des conversations familières entre plusieurs milliers de citoyens; on en discutait souvent les principes et les applications dans les assemblées publiques. La société grecque a été la première société politique connue, composée de plusieurs peuples, d'un grand nombre de peuples, ayant chacun un gouvernement bien distinct, et même souvent assez différent de celui du plus grand nombre.

Je vais présenter, sur la société politique des Grecs, des remarques qui me paraissent mériter toute l'attention du lecteur ; je le prie d’abord d'observer que la religion était le lien général de la société grecque. Le temple de Delphes était commun à tous les peuples grecs el indépendant de chacun d'eux ; car ce temple avait été bâti sur un terrain réputé sacré qui lui appartenait, sur lequel les peuples limitrophes n'avaient aucun droit, et qui était respecté par les voisins dans leurs guerres les plus acharnées. Les prêtres de Delphes avaient soin, par les oracles qu'ils rendaient, de maintenir l'union entre les peuples grecs et d'exalter leur énergie pour s'opposer aux entreprises des Perses sur leur liberté, Dès le moment que le temple de Delphes fut violé,

142 ŒUVRES DE SAINT-SIMON l'adroit Philippe s’immisça dans la Société grecque, s'en fit nommer le généralissime et s’en rendit le maitre. Son successeur Alexandre appesantit sur la Grèce le pouvoir macédonien, encore plus que Philippe son père. Après lui, son général Antipater ne garda aucune mesure, et la s0ciété politique des Grecs, ayant à cette époque perdu toute sa force, qui consistait dans son union, n’opposa qu'une faible résistance aux Romains; alors ceux-ci en firent la conquête et la réduisirent tout à fait en esclavage.

L'autre remarque qui tend également à prouver l'influence énorme des idées religieuses sur les idées politiques, est que le système religieux el le système politique avaient chez les Grecs absolument la même base, ou plutôt, que le système religieux avait servi de base au système politique, que le second avait été fait à limitation du . premier, qu'il avait été calqué sur lui. En effet, l'Olympe des Grecs était une assemblée républicaine, et les constitutions nationales de tous les peuples grecs, quoique différentes entre elles, avaient toutes cela de commun qu’elles étaient républicaines.

3° On a tant et tant dit que les Grecs ont été les inventeurs des beaux-arts, on convient si

généralement qu Homère, Phidias, Abpelles et une mulitude d’autres artistes, n’ont jamais été égalés par leurs successeurs, qu’il est inutile de s'arrêter sur ce sujet. Je me bornerai à présenter une remarque qui a pour objet de faire voir, sous un rapport secondaire il est vrai, mais cependant assez piquant, l'impossibilité dans laquelle les artistes modernes se trouvent d’égaler les Anciens. Les poëtes, chez les Anciens, étaient, sous beaucoup de rapports, législateurs ; aujourd'hui, ils ne sont classés qu'au nombre des hommes légers et agréables qui contribuent au plaisir de la société, mais ils ne sont plus appelés à diriger ses intérêts importants. Dans le corps des savants, ils ne sont plus placés qu’en seconde ligne. Or, les hommes qui se sentent les plus forts, se lançant toujours de préférence dans la carrière qui procure le plus de considération, il n'y a aujourd'hui d'hommes qui se vouent à la poésie que ceux qui ne peuvent pas réussir dans des travaux d'intelligence, auxquels l'opinion publique accorde maintenant plus d’estime. Un peintre ou un sculpteur grec qui avait de la célébrité pouvait choisir dans toute la Grèce les modèles qu'il préférait, pour telle partie du corps que ce fût. Les familles les plus

considérables tenaient à honneur de voir leurs lilles préférées pour cet emploi ; c’est aujourd’hui dans la dernière classe de la société que les artistes sont obligés de prendre leurs modèles, et ils éprouvent même des refus de toutes les personnes dont les mœurs ne sont pas dépravées.

4 C’est toujours dans le terme suivant qu’on trouve la mise à exécution de la conception en science générale découverte dans le terme précédent. Ce sont les prêtres égyptiens qui ont inventé le polythéisme, ce sont les Grecs qui ont été polythéistes, c’est-à-dire qui ont cru à l’existence de plusieurs causes invisibles et qui les ont adorées. Il en a été de même pour le théisme : c'est Socrate qui en a été l'inventeur, et ce sont les Romains qui ont été théistes, cinq cents ans après la mort de Socrate.

Socrate est le plus grand homme qui ait jamais existé. Aucun des hommes qui existeront ne pourra égaler Socrate, parce que ce génie par excellence à produit la plus forte conception que l'esprit humain puisse enfanter. La réputation dont jouit Socrate, quoique très-grande, quoique la plus grande de toutes celles qui existent, n'est pas encore ce qu'elle doit être ; elle a encore

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 145 quelque chose de vague : préciser cette réputation est l'objet que je me propose en ce moment,

En analysant la conception produite par Socrate, J'ai trouvé qu'elle se composait de deux idées générales et élémentaires : l’une, qu'un système devait être un tout, organisé de telle manière que les principes secondaires se déduisissent d'un principe général unique ; les principes tertiaires des principes secondaires ; et qu'on pût descendre par une échelle morale dont les échelons fussent également espacés, depuis le principe général unique jusqu'aux idées les plus particulières. L'autre idée entrant dans la. composition de sa conception avait été que l’homme, pour organiser son système scientilique, c’est-à-dire pour coordonner ses idées sur l’organisation de l'univers et asseoir solidement ses connaissances sur la Composition et la marche des phénomènes, doit procéder alternativement à priori et à posteriori à la coordination de ses idées, Les forces de son intelligence sont extrêmement bornées, de manière que son attention se lasse de considérer toujours les choses du même point de vue, et son seul moyen pour accélérer ses progrès est de changer de direcliou. Ainsi, quand, après avoir fait sos ellorts pour des:

146 ŒUVRES DE SAINT-SIMON cendre de l’idée de la cause unique qui régit lunivers jusqu'aux effets les plus particuliers, il sent son attention si fatiguée qu'il ne trouve plus rien de neuf, que ses idées abstraites et concrètes sont mêlées ensemble au point qu'il ne peut plus les débrouiller ; ce qu'il a de mieux à faire est de changer sa direction, et de prendre celle absolument opposée, c'est-à-dire, à posteriori,; de monter de la considération des faits particuliers à celle des faits plus généraux, et de se rendre, par la marche la plus régulière, au fait général. En un mot, Socrate a été l’inventeur de la méthode, et depuis lui, personne, sans en excepter Bacon, n’est parvenu à s'élever à cette haute conception. L'esprit d'aucun des disciples de Socrate n'a embrassé un aussi vaste champ que celui du maître, de manière que l'École s’est divisée, quelque temps après la mort du chef et fondateur. | Platon et Aristote furent les deux hommes qui se distinguèrent le plus dans l’école socratique, qu'ils divisèrent en deux écoles bien distinctes, ayant des noms différents et une direction Opposée dans la marche de leurs travaux. On a appelé École des académiciens une des deux, et l’autre, École des péripatéticiens, Les noms École des

prioriciens et École des postérioriciens auraient été bien préférables, puisqu'ils auraient rappelé la doctrine enseignée par chacun des deux philosophes. Je ne prétends pas dire que Platon ait été entièrement prioriste, ni Aristote exclusivement postérioriste, mais seulement que le premier a cru et enseigné que les considérations à priori mérilaient la préférence sur celles à posteriori, tandis que le second a enseigné le contraire et que, je le répète, ni l’un ni l’autre n’a remplacé ni égalé Socrate, qui, dans sa philosophie impartiale et transcendante, à considéré les routes à priori ct à posteriori comme également bonnes à suivre, comme devant donner autant de découvertes l’une que l’autre, mais comme devant être suivies alternativement.

Une observation à mon gré bien piquante est de voir que l'esprit humain a suivi par instinct la marche que Socrate (qui n a pas réussi à se faire bien comprendre de ses disciples) avait dit qu'il devait suivre. En effet, l'histoire nous prouve que les idées de Platon ont été préférées à celles d’Aristote pendant les onze cents ans qui se sont écoulés depuis leur émission à l’Académie, jusqu'aux règnes des califes Al-Raschid et Almamoun ; qu'à cette époque Aristote avait été

traduit par les Arabes, et que l'École a donné à ses ouvrages la préférence sur ceux de Platon, ce qui a duré également onze cents ans. Cette idée exige des développements que je donnerai plus tard, attendu qu'ils seraient déplacés, ceci n'étant qu’une esquisse.

Je ne puis cependant me déterminer à clore ce sujet, sans avoir dit encore deux mots de la capacité de Socrate, sans avoir fait remarquer la sagacité extraordinaire qu'il a montrée sur un point important, et la sagesse du parti qu'il a pris à cet égard. Pour exposer clairement cette idée, qui est très-importante, il faut que j'analyse les travaux de Socrate ; ils sont composés de deux parties bien distinctes : les uns ont eu pour objet l’organisation de la méthode, les autres ont été l'emploi de la méthode. J'ai déjà dit en quoi a consisté la méthode établie par Socrate, je ne m'étendrai pas davantage pour le moment sur ce sujet ; je vais parler de ses travaux scientüfiques directs, et faire voir qu'il les a dirigés d’après un raisonnement sur sa méthode, plein de sagacité et en même temps d’une grande profondeur. Ses travaux scientifiques directs ont élé de deux espèces. Les premiers ont eu pour objet l'angantisscment de la croyance à plusieurs

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 1449 dieux et, pour m'expliquer avec plus de généralité, à plusieurs causes. Dans toutes ses discussions avec les sophistes et les prêtres, c'est toujours à posteriori qu'il les a combattus, et il les a si complétemént vaincus, ridiculisés, que, las du sot rôle qu'il leur faisait jouer, ils l'ont rendu victime de la superstition qu'ils ont armée contre lui. L'autre travail auquel Socrate s'est livré a élé celui de l'organisation du système scientifique. C'est alors à priori qu’il a considéré les choses. Socrate, comme on voit, a nettement conçu que c'était à posteriori qu'il fallait critiquer et à priori quil fallait organiser.

Nous allons nous élever à la considération du raisonnement le plus général que Socrate ait fait, ce raisonnement étant en même temps le plus général que l'esprit humain puisse faire, le lecteur sentira sûrement que le plus haut degré d'attention est nécessaire pour juger les idées que je vais lui soumetire.

Je vais faire parler Socrate; il adressera la parole à ses élèves. Je déduirai et je développera à la suite de son discours les raisons qui m'ont engagé à donner cette forme de rédaction à cette partie de mon travail.

Page 1