AVANT-PROPOS
Voici le deuxième volume des Lettres (i 599-1604). Il ne trompera pas, nous l'espérons du moins, l'attente du public religieux et lettré, et nous croyons même que l'intéressante originalité de son contenu pourra soutenir la curiosité des premiers jours, si justement éveillée par la correspondance des années précédentes.
Ce qu'il y a d'inédit, de neuf ou même d'inaperçu dans ces pages lumineuses et pleines de suc, nous nous abstiendrons de l'indiquer. Ceux qui les liront trouveraient notre indication importune, et nous reprocheraient, non sans raison, d'avoir défloré d'avance leur plaisir, en les frustrant de la vive jouissance d'y faire eux-mêmes, tout les premiers, des découvertes. Mais les lecteurs nous pardonneront, peut-être même nous sauront-ils gré, de marquer ici en traits rapides la physionomie de saint François de Sales, l'évolution de son âme, la marche de sa pensée, entre 1599 et 1604 — telles du moins qu'on peut les dégager des lettres tombées de sa plume au cours de ces six années.
Parmi les voyages et les négociations, parmi les prédications et les ministères de tous genres" qui remplissent cette période, quatre ou cinq faits se détachent, lesquels exercèrent sur les destinées du jeune Prévôt une influence décisive, et les fixèrent pour toujours.
Son deuxième voyage à Rome, où il fut agréé comme coadjuteur de Mgr de Granier (1599), son séjour à Paris
Lettres II n
Vi Lettres de saint François de Sales
(janvier-septembre 1602), sa consécration épiscopale à Thorens-Sales (8 décembre), son Carême à Dijon (1604) : voilà les événements d'importance diverse, mais tous caractéristiques, qui décidèrent de l'avenir du Saint et dont le récit, les contre-coups variés, les conséquences, graves ou menues, proches ou lointaines, se répercutent dans chacune des lettres du présent volume, et en forment la trame invisible et le lien caché.
Durant son séjour en Italie, les pèlerinages de la ville sainte durent sans doute reposer et rafraîchir l'âme du Missionnaire (O, lasse et comme écrasée, après les rudes labeurs de l'apostolat du Chablais. Mais François de Sales n'oublie pas le but de son voyage : il est venu défendre les intérêts de son Evêque ; aussi se garde-t-il bien de s'absorber dans les suaves consolations d'une piété égoïste. Il se mêle à la société romaine, fréquente les personnages influents, fait visite aux Cardinaux et à de saints Religieux, s'acquiert ici des amis ou se ménage là des protecteurs. Surtout, le mouvement, les allures, les usages, les mœurs de la Cour pontificale l'intéressent vivement ; il regarde, il observe, il converse, il écoute, il s'instruit. Les temporisations savantes, les examens minutieux et patients, les contrôles scrupuleux des Chancelleries font sur lui grande impression : « Jamais, » écrit-il, « je ne fus en lieu ou le poix fut si grand qu'il est en « ceste Court. Sa Sainteté ne feroit pas une grâce, pour « petite qu'elle soit, qu'elle ne soit pesée et contrepesee « par conseil de Messieurs les Cardinaux (2). »
François de Sales avait alors trente-deux ans. A cet âge heureux, les esprits perspicaces s'intéressent surtout aux côtés sérieux de la vie réelle; ils voient juste, apprennent vite et n'oublient plus. La Cour romaine et les monastères comptaient parmi leurs membres, au moment où l'envoyé de MRr de Granier y parut, beaucoup d'hommes d'un rare mérite, qui ont laissé la plupart un nom dans
(1) Cf. le tome précédent, p. }68< (a) Voir ci-après, p, 3»
Avant-Propos vu
l'histoire (*). On devine ce que dut gagner à leur contact une âme d'une sagacité aussi curieuse et aussi subtile, déjà mûrie par un long et varié ministère, riche déjà d'observations morales et de souvenirs. Il ne faut pas en douter, cette fréquentation, quoique rapide, d'une Cour regardée de tout temps comme la plus haute école de diplomatie qu'il y ait dans le monde, dut être pour notre Saint un apprentissage supérieur du maniement des affaires. Il y prit même, sans y songer, une expérience et une formation qui lui servirent plus tard lorsque, devenu évêque, il lui fallut diriger les destinées du diocèse de Genève et remplir plus d'une mission délicate pour en défendre les intérêts.
Trois ans après, un autre événement marquait cette période déjà si féconde de l'âge mûr. Ce fut le voyage du Coadjuteur à Paris et le séjour qu'il y fit durant le premier semestre de 1602. Les négociations et la prédication se partagèrent le temps de François de Sales.
Quand on écrira avec une précision définitive l'histoire de la Contre-Réformation, d'où sortit la ferveur religieuse de la première moitié du XVIIe siècle, il sera de toute justice de noter la part glorieuse qui revient à l'Evêque de Genève dans cette restauration de la piété française. Et ce serait la faire trop petite de lui donner pour mesure, comme on l'a fait quelquefois, le temps que dura son séjour dans la capitale. Ici les lettres témoignent formellement que l'influence du Saint sur l'essor du sentiment religieux eut une efficacité bien plus durable et lointaine. Sans doute, ses sermons à la cour, dans les grandes églises de Paris, ses entretiens dans les monastères, ses conférences aux âmes pieuses, excitèrent ses auditeurs au désir de la perfection avec autant de suavité que de force, et cette exhortation par la parole s'accompagnait toujours d'une autre prédication — muette celle-ci — et non moins
( 1 ) Les Cardinaux Bellarmin, Baronius, Borghese, qui fut plus tard Paul V, le P. Juvénal Ancina, alors Oratorien et depuis évèque de Saluées, béatifié de nos jours, etc.
vin Lettres de saint François de Sales
efficacement persuasive : celle qui émanait de toute sa personne illuminée déjà des doux rayons de la sainteté. Mais qu'allait devenir ce pieux enthousiasme, au départ de celui qui l'avait, plus que d'autres, allumé ?
Le promoteur de ce bel élan n'était pas homme à le laisser refroidir. Les âmes d'élite qui l'avaient entendu avaient subi le charme magique de sa parole, et le moyen maintenant de s'en déprendre? Cette petite troupe choisie est en marche vers la perfection, mais le Saint n'est plus là pour exciter tantôt son ardeur, et tantôt la contenir. Qui saura, même parmi les directeurs les plus éclairés de la grande cité, leur continuer le bienfait de ses apaisantes et impulsives exhortations? Aussi, toutes ces âmes se tournent-elles avec un sentiment ingénu de sécurité confiante vers la Savoie, la terre privilégiée qui possède le miraculeux Directeur. Et l'Evêque accueille avec débonnaireté les « paquets » qui affluent de Paris ; il se sent « fort importuné de l'affection extrême » qu'il porte à ces âmes généreuses ; « a la presse d'un monde d'affaires » qui l'environnent (O, il sait dérober des loisirs, et bientôt des bords du lac d'Annecy s'envolent des lettres copieuses et fréquentes qui vont porter le miel parfumé des montagnes aux ruches avides des monastères parisiens.
La première lettre de direction que nous ayons du Saint paraît dans ce volume. C'est la Lettre CLXVin, elle est datée du 22 novembre 1602. Cette date mérite d'être retenue, car ce jour-là un prosateur de génie faisait entrer dans la littérature française un genre nouveau : la littérature de piété.
Quand il écrivit cette lettre, le Saint était dans sa famille, à Sales. Dans la solitude austère et grandiose où se dressait le château paternel, il se préparait par une longue retraite, sous la direction du célèbre P. Jean Fourier, de la Compagnie de Jésus (2), à la cérémonie de son sacre. Elle eut lieu le 8 décembre (3). Il semble
(1) Lettre clxviii, p. 137.
(2) Voir ci-après, note (1), p. 156.
(3) Le 8 décembre de cette présente année sera donc le troisième centenaire de cet anniversaire mémorable. Hélas ! l'un des plus dignes successeurs
Avant-Propos ix
qu'en ce jour, avec les effusions mystérieuses du Sacrement, des sentiments nouveaux s'écoulèrent dans l'âme de François de Sales pour lui donner un surcroît de force vaillante et de paternelle tendresse. Le fardeau était dur, il lui arrivera de gémir sous le poids ; mais ce sera la plainte d'une âme humble qui se croit indigne de la charge, jamais le gémissement d'un cœur pusillanime qui fléchit devant les obstacles ou qui voudrait se dérober au travail. Parmi les mille soucis qui viennent l'assaillir, le nouvel Evêque garde toujours sa sérénité et sa bonne humeur, et c'est précisément cette joie, cette douce gaîté intérieure, qui, comme une mousse légère, se répand dans ses lettres et leur donne tant de saveur et d'aimable enjouement. Une passion va dominer maintenant toutes les affections de François de Sales : l'amour de l'Eglise de Genève. Elle a reçu sa foi, il l'aimera d'un si indéfectible amour, que les plus séduisantes promesses, les propositions les plus flatteuses que lui fera un jour la France par la bouche de son roi, le trouveront insensible. Ce ne sont pas seulement de pieux laïques, des Religieuses et des Abbesses qui le consultent comme un oracle; des Evêques eux-mêmes demandent à cet Evêque à peine consacré, un règlement de vie et des conseils pour prêcher leur peuple. Heureuse importunité qui nous a valu les admirables lettres à Mgr de Dol et à Mgr l'Archevêque de Bourges ( * M
L'année 1603, comme on le verra par sa correspondance, fut pour le Saint une année de voyages incessants, d'affaires accablantes. Un différend est à peine réglé qu'un autre surgit, amenant de nouvelles sollicitudes.
du saint Evêque de Genève, M*>'r Isoard, ne sera plus là pour le célébrer. Sa mort, survenue pendant l'impression de ce douzième volume des Œuvres (3 août 1901), prive les Editeurs d'une affection qui leur était un précieux honneur autant qu'un solide appui. C'est sous ses auspices et grâce à la haute bienveillance de ses encouragements, qu'ils ont commencé la délicate entreprise et qu'ils l'ont menée jusqu'à ce jour. Leurs vifs regrets pour une telle perte s'atténuent toutefois par le consolant espoir que Dieu a daigné lui-même payer leur dette de filiale gratitude, en faisant bon accueil à l'àme de son fidèle et si intrépide Serviteur.
(1) Lettres clxxxiv, ccxxvii, ccxxix.
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Le 22 août, il promet au maire et aux échevins de Dijon d'aller prêcher le Carême dans leur ville. Ce fut autant une question d'intérêt qu'une pensée de zèle qui lui fit accepter cette invitation. Le zèle, les intérêts de son diocèse, la courtoisie se mêlèrent ensemble pour conduire le Prélat en Bourgogne, mais il devint manifeste par la suite que la Providence avait tout concerté pour y ménager la rencontre des deux Saints qu'elle destinait à 'la fondation d'un nouvel Institut.
Comme à Paris, François de Sales prêche, exhorte, converse, instruit, charme, convertit. Il quitte Dijon pour revenir dans ses chères montagnes, et c'est alors que commence cette merveilleuse correspondance avec la baronne de Chantai, qui, depuis trois siècles, n'a pas encore lassé l'admiration.
C'est dans le présent volume que prennent date les premières lettres à la fille du président Frémyot et à ses amies de Dijon. S'il n'y a rien au monde d'aussi grand qu'une âme humaine, serait-ce une âme d'enfant, si rien ne saurait égaler en valeur et en beauté un document qui nous en apprendrait la sincère histoire, il faut en convenir, les lettres de l'Evêque de Genève à la femme chrétienne qui sera un jour sainte Jeanne-Françoise de Chantai, défient toute louange, car elles racontent, avec une exquise candeur, l'histoire de deux âmes qui eurent toutes les grâces et toutes les noblesses. Les mystères les plus délicats, les problèmes les plus subtils de la vie intérieure y sont traités avec une profondeur de vue étonnante et, tout à la fois, chose rare, peut-être unique, sur le ton délicieux de la plus charmante simplicité.
L'imagination se sent rafraîchie et purifiée en lisant ces pages. Leur beauté morale est d'un ordre à part. Il peut même arriver qu'avec beaucoup de finesse et de culture littéraire on ne la sente pas. L'esprit tout seul de l'homme de goût, la psychologie de l'écrivain, même la plus éveillée, ici ne suffisent pas, il faut quelque chose de plus : la foi ou, à défaut de la foi, cette pureté limpide du regard qui a manqué à plus d'un historien et d'un critique.
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Tous ceux qu'intéresse l'histoire de l'ascétisme voudront bien remarquer que ces premières lettres de direction aux groupes de Paris et de Dijon, ont un mérite qui leur est propre ; celui d'offrir le premier épanouissement des idées de saint François de Sales sur la piété. Philothée, les Entretiens, le Trait té de l'Amour de Dieu ne feront qu'exposer, il est vrai avec plus de plénitude et une ordonnance plus rigoureuse, les mêmes pensées. Mais ici nous avons le jet initial dans toute sa naïveté et sa fraîcheur. Rien ne serait piquant et instructif comme d'étudier à cet égard le développement continu, au point de vue historique, des doctrines ascétiques de l'Evêque de Genève. Est-il besoin de dire que ce travail, comme tous ceux qu'on voudrait tenter sur des sujets analogues, ne sera possible qu'après la publication intégrale de la Correspondance du Saint ? Ajoutons qu'elle ne se fera pas trop attendre, nous croyons pouvoir le promettre, si Dieu daigne ménager à l'Eglise de France, avec la liberté, un peu de sécurité et de paix.
Dom B. Mackey, O. S B.