‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 1 sur 91 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Une nouvelle série de deux cent trente-deux Lettres et fragments s'offre aujourd'hui aux admirateurs de saint François de Sales (0; elle retrace vingt-sept mois de cette vie féconde qui maintenant semble emprunter quelque chose des beautés sereines du couchant, sans perdre l'éclat rayonnant du plein midi.

Dès les premières pages, presque aussitôt après la vigueur tout apostolique du début, par un contraste saisissant, le cœur du Saint se montre à nous, sensible, profond, tendre à l'excès, dans la douloureuse et touchante histoire de ses deuils.

Il avait un frère, gentilhomme accompli, vaillant guerrier, âme noble et attirante, « aymable a chacun (2) » et honoré des princes. Une fièvre pestilentielle l'emporte en quelques jours, loin des siens, loin de sa femme, la délicieuse Marie-Aimée de Chantai, et celle-ci, après avoir lutté en vain contre sa souffrance, succombe ellemême au bout de trois mois.

Déjà nous avons vu pleurer l'Evêque de Genève près de cercueils aimés ; on se souvient de ses accents émus sur Jeanne de Sales et Mme de Boisy ; mais cette fois, le glaive pénètre plus avant, l'âme laisse échapper des mots qui révèlent la profondeur de la plaie, et la blessure saignante est plus longue à se cicatriser. C'est qu'il aimait « incroyablement (3) » le baron et la baronne de Thorens dont naguère il bénissait l'union providentielle,

(i) Outre plusieurs fragments et la plupart des pièces de l'Appendice qui paraissent ici pour la première fois, ce volume contient trente-trois Lettres inédites.

(a) Page 15.

(3) Page 18.

vi Lettres de saint François de Sales

après avoir souri avec une tendresse de père et de frère aux premiers élans de leurs deux cœurs. Au reste, Bernard, c'était l'honneur de la famille, il promettait d'être une de ses gloires, tandis que par ses qualités morales il en faisait le charme. Marie-Aimée, la dame parfaite, comme autrefois la baronne de Chantai, lui ressemblant encore dans son brusque veuvage, marchait si rapidement sur ses pas vers la perfection, qu'on « pouvoit espérer que dans peu de tems elle seroit une a autre nostre Mere(n. » Et tous deux, enlevés au milieu du bonheur le plus pur, des espérances les plus riantes et les plus belles ; si unis dans la vie qu'il ne se peut même que la mort les sépare ! — On comprend la douleur de l'Evêque, doublée de celle, non moins vive, de la Mère de Chantai ; et volontiers l'on pleure avec lui sur tant de promesses d'avenir évanouies, sur ces existences charmantes, disparues comme les fleurs dont parle le Psalmiste : brillantes au matin, et le soir languissantes et flétries. Mais, avec lui aussi, peut-on s'empêcher de bénir la bonté de Dieu qui retire le jeune chevalier d'une profession où se rencontrent « en ce misérable aage(2) » tant d'occasions de pécher, pour le « recueillir... entre ses « esleus(3), » le fait mourir « saint entre les soldatz, » et donne aussi à « sa chère espouse... unique fille » du bienheureux Prélat (4), la fin « la plus sainte, la plus suave « et la plus aymable qu'il est possible de s'imaginer( ■») » ?

D'autres départs pour l'éternité vont se succéder ; les amis de François de Sales se suivront « sans intermission » dans la tombe (6), et il pourra écrire tristement (7) : « Toute cett'annee j'ay vescu parmi les mortz. »

En ces circonstances, l'Evêque de Genève nous apparaît « tant homme que rien plus (8), » pour employer

(i) Page 76.

(2) Page 20.

(3) Page »7-

(4) Page ru.

(5) P?ge 75-

(6) Page 11.

(7) Lettre mccclxv, p. 103.

(8) Lettre à la baronne de Chantai, 2 novembre 1607, tome XIII, p. 330.

Avant-Propos vu

Tune de ses expressions, avec un cœur de chair et des affections puissantes. Loin de lui le stoïcisme des philosophes, la honte des larmes et le silence affecté. Il sait, lui, que rien ne doit être étouffé de ce que Dieu a mis dans sa créature, il sait que son Maître, le Christ, a pris un cœur d'homme et en a sanctifié tous les sentiments. Et il pleure comme Jésus pleura sur Lazare ; et il dit sa douleur à ses parents, à ses Filles, à ceux qui lui font « l'honneur de » lui « vouloir du bien (0. »

La souffrance ne resserre pas les grandes âmes, ne les replie pas sur elles-mêmes; tout au contraire, l'épée sanglante ouvre leur cœur, semble-t-il, pour que chacun puisse y venir puiser des trésors de dévouement, de bonté et d'amour. — Tournons ces pages trempées de larmes : voici les noms de la Bellot, « cette chetifve « fille (2) » dont les rechutes, la noire ingratitude, n'ont pu lasser la patience du miséricordieux Prélat; de Crespin, encore plus infortuné que coupable (3) ; de la « fille de « Bons..., pauvre ame » à retirer « duhazardU); » de l'Abbesse du Puits-d'Orbe qu'il faut supporter « emmi » ses « enfances (5), » et d'autres malheureux vers lesquels se penche avec tendresse le compatissant Evêque qui a toujours devant les yeux « saint Pierre, prince des « pœnitens,... si doux aux pécheurs après quil ne le fut « plus(6). »

Et voilà l'homme à qui l'on a donné pour disciple, pour imitateur et continuateur le sombre et dur Jean Duvergier de Hauranne ! Vraiment, l'opposition ne pourrait être plus totale et plus frappante entre un père et un fils. François de Sales et Saint-Cyran, ce sont les deux antipodes. L'un, travaillant à développer et sanctifier, en lui et dans les autres, tout germe bon déposé par le Créateur, l'autre ne cherchant qu'à détruire ; l'un faisant de la nature purifiée de ses vices le support, le

(1) Page 74.

(2) Page 33.

( 3) Voir Lettres mcccxxix, mcccxxx, et note (i), p. 56.

(4) Pages 48 et 36.

(5) Page 48.

(6) Page 33.

vin Lettres de saint François de Sales

point d'appui de l'édifice surnaturel, l'autre dont le rêve fondamental fut toujours la contre-nature; l'un formant des libres, enfants d'amour qui vont à leur Père en passant joyeusement par dessus tout obstacle, l'autre ne façonnant que des esclaves frémissant de crainte devant un maître cruel, dont ils pensent apaiser le courroux en tuant en eux tout ce qu'il y a mis de vivant. Le second ne veut voir en Dieu que le juge sévère; le premier interroge « le cœur de Nostre Seigneur, » pour y trouver dans « le divin amour » l'origine de toutes choses, même des afflictions les plus dures ; et, sans s'en douter, il exprime d'un mot l'abîme qui sépare leurs doctrines : « C'est bien « fait de jetter nostre pensée sur la justice qui nous punit, « mais c'est mieux fait encor de bénir la miséricorde qui « nous exerce (0. »

Mais pourquoi le nom de Saint-Cyran est-il venu sous notre plume? C'est que, vers la fin du volume, nous entrevoyons la silhouette lointaine de ce mauvais génie de Port-Royal, au moment où la Mère Angélique Arnauld entre en scène au milieu des âmes qui, avides de perfection, de lumière et d'obéissance, se jettent aux pieds de l'Evêque de Genève. Quatre lettres seulement à la nouvelle Philothée sont données ici : il faut attendre celles qui suivront pour étudier à fond cette direction où éclate le mérite sans pair du Maître de la vie spirituelle, et pour pénétrer dans les replis d'un cœur fait pour de grandes choses assurément, riche en ressources de sainteté, et, plus que nul autre peut-être, réclamant une main ferme qui le maîtrise, un jugement sûr qui le guide, entre les extrêmes où l'entraîne sa pente, par le chemin d'une « douce, paysible et forte humilité!2). » Il suffit à cette heure de signaler le début de cette importante correspondance, et d'incliner le lecteur à commencer sans retard le parallèle entre les deux hommes qui se succédèrent dans la conduite de la célèbre Abbesse.

Comment François de Sales l'avait-il connue ? En

(i) Lettre mccclxxi, p. 114.

(a) Page 399.

Avant-Propos ix

1618, à la suite du Cardinal de Savoie, l'Evêque de Genève rentrait à Paris qu'il avait quitté en 1602, simple coadjuteur de M" de Granier. La face des choses avait bien changé depuis cette époque. Sous le poignard de Ravaillac étaient tombés les desseins du grand Henri et la paix du royaume. Le nouveau Roi, presque un enfant encore, voyait les princes se révolter ; sa mère, après une régence orageuse, relâchait difficilement son autorité, tandis que celle des favoris excitait d'universelles colères. A peine trouve-t-on, dans la correspondance du Saint, de discrètes allusions à ces événements. Sa pénétration n'est pas en défaut sans doute, non plus que son intérêt affectueux pour notre patrie ; mais, homme de Dieu avant tout, ces questions ne paraissent pas de son ressort; on dirait qu'il se fait un point d'honneur de sa délicatesse et de son silence. En fait de politique, il s'occupe uniquement de l'affaire pour laquelle il est venu, et dont son souverain l'a chargé. Charles-Emmanuel, en effet, si longtemps et injustement méfiant à son égard , avait enfin reconnu que la loyauté et le dévouement, chez TEvêque de Genève, ne le cédaient ni à la vertu ni au-talent de gagner les hommes. Aussi songea-t-il à utiliser l'influence que le Prélat avait, malgré l'éloignement, gardée à la cour de France; et son fils Maurice se présenta devant Louis XIII entouré des trois hommes les plus remarquables de ses Etats : le grand jurisconsulte Antoine Favre , l'habile diplomate Philibert-Gérard Scaglia, et le saint et savant François de Sales.

La mission était importante — il s'agissait d'une alliance, la vingtième, entre l'ancienne Maison de Savoie et la royale Maison de France — ; elle fut conduite avec bonheur par les ambassadeurs, et l'Evêque eut sa part bien marquée dans le succès. On peut suivre, dans les Lettres de ce volume, l'intéressant récit du voyage du Prince-Cardinal et de sa négociation. Départ précipité après des remises sans fin, pompeuses réceptions dans les principales villes, agréable navigation sur la Loire, entrée solennelle à Paris, telle qu'il ne s'en est

x Lettres de saint François de Sales

pas vue « de mémoire d'homme (0; » puis, c'est le portrait physique et moral de la future princesse de Piémont, plusieurs fois tracé, et résumé par ce mot : « C'est la « plus brave Princesse quil est possible de voir (2) ; » enfin, vient l'heureuse conclusion du mariage de Victor- Amédée de Savoie et de Christine de France, et l'aimable écrivain n'oublie même pas l'histoire du cartel, digne de l'âge d'or de la chevalerie, qu'il ne sait « pas trop bien, » mais qu'il nous raconte avec beaucoup de grâce (3).

L'ambassadeur s'est donné tout entier à sa mission ; lorsqu'elle est terminée, l'Evêque songe à retourner dans son diocèse, où il a son « devoir » et ses « chères brebis ( 4 ). » Respectueusement, il le rappelle au Prince de Piémont; mais Victor-Amédée n'avait garde de laisser repartir comme un serviteur ordinaire celui à qui il devait tant, et qu'il voulait placer auprès de Son Altesse Christine en qualité de grand Aumônier. François de Sales, attendant les princes, demeura donc à Paris.

Si les changements politiques de la capitale l'ont laissé en apparence indifférent, par contre, la transformation religieuse le frappe dès l'abord. « J'ai trouvé à « Paris un tel accroissement de piété que c'est mer- « veille, » écrit-il presque aussitôt son arrivée^) ; et un peu plus tard(6) : « Il ne se peut dire... combien on voit « d'exemples de pieté icy, mesme au milieu de la cour. » Etait-il donc si étranger à ce mouvement ? La pensée ne lui vint pas, sans doute, que la semence jetée par lui, seize ans auparavant, avait germé dans les âmes, et que ses livres de Y Introduction a la Vie dévote et du Traittè de V Amour de Dieu avaient silencieusement, mais efficacement, continué son œuvre. Et pourtant, il fallait bien que chacun le comprît et le reconnût, puisque, dès la première heure, tous, « serviteurs et servantes « de Nostre Seigneur, » dont le nombre et la confiance

(i) Page 308.

( 2 ) Lettre mdiii, p. 347.

(3) Ibid.

(4) Page 319.

(5) Lettre italienne à Dona Ginevra Scaglia, p. 310.

(6) Lettre mcdxci, p. 319.

Avant-Propos xi

étonnent son humilité ( I ), accourent à lui, et ne lui laisseront plus un moment de repos jusqu'au départ. Il y avait cependant à cette époque des hommes éminents en science et en piété, renommés pour leur talent de directeurs. N'importe ! les premiers, ils viennent à l'Evêque de Genève comme à leur maître, et tel d'entre eux déclarait en avoir plus appris en quelques heures d'entretien avec ce saint Prélat que dans de longues études.

C'était un maître, en effet, et nul ne l'égalait dans l'art de manier les âmes, de les conduire vers un but unique par des routes adaptées à leur situation, à leur tempérament, à leur caractère; d'obtenir d'elles une obéissance qui n'était pas une servitude ; de briser leur amour-propre, sans jamais briser leur élan ni blesser leur cœur. Aux filles spirituelles que nous lui connaissons déjà, et dont plusieurs sont, dans ce volume, destinataires de lettres remarquables : Mmes de Granieu, de Veyssilieu, Le Blanc, pour ne citer que celles-là, se joignent les femmes de la haute société parisienne. Aujourd'hui, François de Sales leur donne ses conseils, les pousse dans le chemin de la dévotion où les a introduites la Philothée ; demain, elles seront les auxiliaires de Vincent de Paul dans les œuvres magnifiques qui vont s'épanouir. Elles apprennent de l'Evêque de Genève qu'il faut être « les servantes des pauvres!2), » et, guidées par un homme suscité de Dieu pour ce service royal, elles sauront forcer l'admiration du monde. Les bases se posent maintenant, l'édifice va s'élever bientôt, et la mission de l'Evêque prépare celle de l'humble Prêtre. Dans l'histoire de l'humanité, comme dans celle de chaque âme, un événement a sa cause dans un événement précédent, et rien n'est intéressant et profitable comme de suivre la marche de la Providence et d'étudier la genèse de ses grandes œuvres.

François de Sales, du reste, ne travaille pas seulement la société par ses enseignements et par ses prédications

(i) Voir Lettre mdxix, p. 378.

(2) Introduction a la Vie dévote, Partie III, chap. xv.

xii Lettres de saint François de Sales

— elles furent incessantes pendant ses onze mois de séjour en France — : n'oublions pas qu'il est le fondateur d'un Ordre qui aura sa part, l'histoire nous le dit, dans le renouvellement de la vie monastique et, en général, du sentiment religieux au plus intime de la société française du XVIIe siècle.

Et voilà que, dans les plans divins, Tune des raisons du voyage à Paris est l'établissement, au sein même de la capitale, d'une Maison de la Visitation. Un grand pas venait d'être fait pour l'Institut nouveau. Le Bref de Paul V le transformant en Ordre religieux avait été donné le 23 avril i6i8(0, et l'Evêque le fulminait au premier Monastère d'Annecy avant de partir pour la France. Quelques jours après, la Mère de Chantai, revenue depuis cinq mois de la fondation de Grenoble, s'éloigne à son tour de la Savoie, se dirigeant sur Bourges, où elle jette les fondements d'un Monastère; là, elle attend le signe du Saint pour aller vaillamment souffrir les contradictions, les difficultés de toutes sortes, la pauvreté, dans la première ville de France. Son renom même était un obstacle. On craignait qu'elle n'enlevât « la vogue aux autres Maysons religieuses, » et (( que, quand on auroit veu cette madame de Chantai, il « n'y auroit plus que pour elle!2). » Le bon Saint écrit cela avec un sourire, mais avec quelque tristesse aussi de voir dominer toujours la prudence humaine jusque dans le cœur des plus parfaits. Il la connaissait si peu lui-même ! il aimait tant les coups hardis, lorsque « Dieu « requiert que l'on » les « fasse » , et les affaires entreprises « sous la seule Providence » divine (3).

Mais il faut le dire, chacun n'a pas comme lui, pour triompher des hommes et des choses, le talent — s'ajoutant à sa surnaturelle confiance — de demeurer toujours « au fin point de la modération (4), » de trouver ce juste milieu où, suivant les anciens, réside la vertu. Il s'en

( 1 ) Voir ce Bref à l'Appendice I, p. 423.

(2) Page 359.

(3) Page 365.

(4) Page 379.

Avant-Propos xiii

servit merveilleusement dans la circonstance, et la Visitation s'établit à Paris.

Les charmants petits billets du Fondateur à sa sainte coopératrice nous initient à ces commencements pénibles, aux démarches que l'Evêque fait pour ses Filles, sans jamais se rendre importun ni exigeant. Les nouvelles venues n'eurent-elles pas même à endurer la faim ? Vertueuses et discrètes comme leur Père, elles lui laissèrent en partie ignorer leur détresse. Et pourtant, il n'aurait eu qu'un mot à dire : grands seigneurs et grandes dames auraient largement pourvu à toutes les disettes, trop heureux de lui témoigner ainsi leur estime. Mais non; là, de même qu'à Annecy, il ne prétend dresser à ses chères « avettes... qu'une petite ruche médiocre, » sachant bien qu'elles ne se soucieront point de son « embellissement, » mais seulement « de cueillir » leur « miel (0, » et que, « pèlerines » en route pour « leur cité permanente, » elles ne se mettront pas en peine des incommodités du logis où elles doivent passer « la nuit de cette petite « vie (2). »

Et pourquoi voucjrait-il pour ses Filles ce qu'il dédaigne pour lui-même ? Les splendeurs de la cour le laissent insensible ; dans la capitale, il a presque la nostalgie de ses montagnes, et son cœur « se plairoit grandement « d'estre parmi » les « petitesses » de la Savoie (3). Ce n'est pas qu'il soit dépaysé dans ce nouveau milieu. Il reconnaît que la France est la terre de « la franche et générale « courtoysie (4)» et qu'il faut y « estre grandement en res- « pect (5). » Mais lui, n'est-il pas le gentilhomme consommé, auquel son habitude du monde, sa parfaite éducation, sa vertu donnent une suprême aisance en face des grands, des têtes couronnées ? Il a du courtisan l'exquise politesse et souvent les mots heureux, quoique exempts de flatterie, sans en avoir jamais la servilité, même quand

(i) Page 7.

(2) Page 313.

(3) Page 319.

(4) Page 316.

(5i Page 374-

xiv Lettres de saint François de Sales

il est solliciteur. Veut-on voir comme il excelle à demander protection sans déroger ? Qu'on lise sa lettre à un gentilhomme de la cour de Rome en faveur des Chanoines de sa cathédrale (0.

Mais ce Prélat qui ne le cède en rien à ceux des rangs les plus illustres, quand il s'agit de traiter avec la haute société et d'approcher du trône, reste toujours le Père tendre, charitable, compatissant aux petites gens, pour lesquels son cœur a des attraits particuliers. Si Paris le lasse, — Paris où l'insatiable ambition fait tourner les têtes, où « tout est recherché » avec tant d'ardeur qu'on croirait « que le monde va finir, car tous ont peur qu'il ne « leur manque (2), » — ne serait-ce pas aussi parce qu'il a hâte de se retrouver au milieu du menu peuple de sa ville épiscopale, de ces indigents qu'il connaît par leur nom, dont il a pesé les besoins aux balances de sa maigre richesse ; auxquels, avant de partir, il assure des secours pour qu'ils ne souffrent point de son absence (3)? Que de fois, à travers ces pages nouvelles, nous rencontrons le saint Evêque s'inclinant, non plus seulement vers les misères morales, mais vers toutes les nécessités matérielles : habitants de la vallée d'Aulps accablés d'un désastre, malheureux prisonniers, converti abandonné des siens et sans ressources, etc. Près de tous, il passe, comme son Maître, en faisant le bien.

Quelle belle âme ! Une fois de plus, dans le miroir si limpide de ses écrits, elle nous apparaît noble, pure, attachante, pétrie d'amour de Dieu et du prochain. L' Evêque de Genève, écrivant ses Lettres, nous fait songer à ces grands peintres qui ont laissé d'eux-mêmes des portraits immortels, la gloire de nos musées. A son insu, sans y prétendre, sa correspondance continue d'être, dans ce volume comme dans les précédents, son histoire la plus vraie, la plus fidèle, la gloire de la littérature française. Oui, car si nous pouvons dire : quelle belle âme ! ajoutons

( i ) Lettre mcdlxxvi.

(2) Page 352.

(3) Voir le billet à M. Michel Favre, son aumônier, 16 octobre 1618.

Avant-Propos xv

sans hésiter : quelle belle langue ! A mesure qu'on l'étudié, on n'est plus surpris de l'ardeur avec laquelle Ozanam, soutenant sa thèse de doctorat en Sorbonne, revendiquait pour François de Sales une place de choix parmi les fondateurs de la langue française. La richesse, la grâce, la limpidité, la note populaire sans bassesse, le goût de terroir, la bonne humeur, le piquant des saillies heureuses, quoi de plus français que cet ensemble de qualités? On les retrouve à chaque page, et avec un à-propos tel, qu'on oublie récriture pour retrouver la voix : on ne le lit plus, on croit l'entendre.

Trop longtemps, peut-être, nous avons retenu le lecteur ; qu'il savoure maintenant ce langage d'un écrivain qui, sans prendre « garde a bien bastir » ses « lettres, » sans chercher « les beaux aedifices (0, » produisait d'impérissables chefs-d'œuvre ; qu'il pénètre dans cette âme toujours vivante, et écoute ses pensées qui gardent, après trois cents ans, la même vigueur, la même fraîcheur qu'au moment où elles jaillirent du cœur du grand Evêque.

Les Editeurs.

Annecy, 21 novembre 1912,

Fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge.

( 1 ) Page 400.

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