‹ ŒuvresChapitre 130 sur 272 · ENTRE SENTIR LA TENTATION ET CONSENTIR A ICELLE · texte numérisé non relu

ENTRE SENTIR LA TENTATION ET CONSENTIR A ICELLE

Imaginés-vous , Philothee, une jeune princesse extrêmement aymee de son espoux, et que quelque meschant, pour la desbaucher et souiller son lict nuptial, luy envoyé quelque infâme messager d'amour pour traitter avec elle son malheureux dessein. Premièrement, ce messager propose a cette princesse l'intention de son maistre ; secondement, la princesse aggree ou desaggree la proposition et l'ambassade ; en troisiesme lieu, ou elle consent ou elle refuse. Ainsy Satan , le monde et la chair voyans une ame espousee au Filz de Dieu, luy envoyent des tentations et suggestions par lesquelles : 1. le péché luy est proposé; 2. sur quoy (a) elle se plaist ou elle se desplaist ; 3. en fin elle consent ou elle refuse ; qui sont en somme les trois degrés pour

(d ) [ Les chapitres m-xii manquent dans le Ms. ] (a) luy est proposé ; — 2. et sur icelles (A-B-C)

QjJATRIESME PARTIE. CHAPITRE III. 295

descendre a l'iniquité : la tentation, la délectation et le consentement. Et bien que ces trois actions ne se connoissent pas si manifestement en toutes autres sortes de péchés, si est-ce qu'elles se connoissent palpablement aux grans et énormes péchés.

Quand la tentation de quelque péché que ce soit dureroi t toute nostre vie, elle ne sçauroit nous rendre desaggreables a la divine Majesté, pourveu qu'elle ne nous plaise pas et que nous n'y consentions pas ; la rayson est, parce qu'en la tentation nous n'agissons pas mays nous souffrons, et puisque nous n'y prenons point (b) playsir, nous ne pouvons aussi en avoir aucune sorte de coulpe. Saint Paul souffrit longuement les tentations de la chair, et tant s'en faut que pour cela il fust desaggreable a Dieu, qu'au contraire Dieu estoit glorifié par icelles *; la bienheureuse Angele de Foligny sentoit * II Cor., xn, 7, 9. des tentations charnelles si cruelles qu'elle fait pitié quand elle les raconte*; grandes furent aussi les ten- *Amaldus, VitaB.

m - -î-» • t-» • 11 Angelae de Fulgi-

tations que souffrit saint François et saint Benoist, lhors nio, c. xix. que l'un se jetta dans les espines et l'autre dans la neige pour les mitiger, et néanmoins ilz ne perdirent rien de la grâce de Dieu pour tout cela, ains l'augmentèrent de beaucoup.

Il faut donq estre fort courageuse, Philothee, emmi les tentations, et ne se tenir jamais pour vaincue pendant qu'elles vous desplairont, en bien observant cette différence qu'il y a entre sentir et consentir, qui est qu'on les peut sentir encor qu'elles nous desplaisent, mais on ne peut consentir sans qu'elles nous plaisent, puisque le playsir pour l'ordinaire sert de degré pour venir au consentement. Que donq les ennemis de nostre salut nous présentent tant qu'ilz voudront d'amorces et d'appastz, qu'ilz demeurent tous-jours a la porte de nostre cœur pour entrer, qu'ilz nous facent tant de proposit ons qu'ilz voudront ; mais tandis que nous aurons resolution de ne point nous plaire en tout cela,

(b) point — de (A)

296 Introduction a la Vie Dévote

il n'est pas possible que nous offensions Dieu, non plus que le prince espoux de la princesse que j'ay représentée ne luy peut sçavoir mauvais gré du message qui luy est envoyé , si elle n'y a prins aucune sorte de playsir. Il y a néanmoins cette différence entre l'ame et cette princesse pour ce sujet, que la princesse ayant ouï la proposition deshonneste peut, si bon luy semble, chasser le messager et ne le plus ouïr ; mais il n'est pas tous -jours au pouvoir de l'ame de ne point sentir la tentation, bien qu'il soit tous -jours en son pouvoir de ne point y consentir : c'est pourquoy, encor que la tentation dure et persévère long tems, elle ne peut nous nuire tandis qu'elle nous est desaggreable.

Mays quant a la délectation qui peut suivre la tentation , pour autant que nous avons deux parties en nostre ame, l'une inférieure et l'autre supérieure, et que l'inférieure ne suit pas tous-jours la supérieure ains fait son cas a part, il arrive maintesfois que la partie inférieure se plait en la tentation, sans le consentement, ains contre le gré de la supérieure : c'est la dispute et

* Galat., v, 17. la guerre que l'apostre saint Paul descrit *, quand il dit

que sa chair convoite contre son esprit, qu'il y a une

* Rom., vu, 23. i0y des membres et une loy de l'esprit*, et sem-

blables choses.

Aves-vous jamais veu, Philothee, un grand brasier de feu couvert de cendres ? quand on vient dix ou douze heures après pour y chercher du feu, on n'en treuve qu'un peu au milieu du foyer, et encor on a peyne de le treuver; il y estoit néanmoins puysqu'on l'y treuve, et avec iceluy on peut rallumer tous les autres charbons des-ja esteintz. C'en est de mesme de la charité, qui est nostre vie spirituelle, parmi les grandes et violentes tentations : car la tentation jettant sa délectation en la partie inférieure, couvre, ce semble, toute l'ame de cendres, et réduit l'amour de Dieu au petit pied, car il ne paroist plus en nulle part sinon au milieu du cœur, au fin fond de l'esprit; encores semble-il qu'il n'y soit pas, et a-on peyne de le treuver. Il y est néanmoins en vérité, puisque, quoy que tout soit en trouble en nostre

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