‹ ŒuvresChapitre 200 sur 272 · QU IL NE FAUT POINT S AMUSER AUX PAROLLES DES ENFANS DU MONDE · texte numérisé non relu

QU IL NE FAUT POINT S AMUSER AUX PAROLLES DES ENFANS DU MONDE

CHAP. I

Tout aussi tost que les mondains s'appercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront sur vous mille traicts de leur cajollerie et mesdisance. Les plus malins calomnieront vostre changement d'hypocrisie, bigoterie, et artifice : ils diront que le monde vous a fait mauvais visage, et qu'à son refus vous recourez à Dieu : vos amis s'empresseront à vous faire un monde de remonstrances fort prudentes et charitables à leur advis : vous tomberez, diront ils, en quelque humeur melancholique, vous perdrez crédit au monde, vous vous rendrez insupportable, vous envieillirez devant le temps, vos affaires domestiques en pâtiront, il faut vivre au monde comme au monde, on peut bien faire son salut sans tant de mystère, et mille telles bagatelles.

O Philothee, tout cela n'est qu'un sot et vain babil : ces gens n'ont nul soing ny de vostre santé, ny de vos affaires. Si vous estiez du monde, dit le Sauveur, le monde aimeroit ce qui est sien : mais

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parce que vous n'estes pas du monde, par tant il vous hayt. Nous avons veu des gentishommes et des dames passer la nuict entière, ains plusieurs nuicts de suitte à jouer aux eschets et aux cartes. Y a il une attention plus chagrine, plus melancholique, et plus sombre que celle là ? Les mondains neantmoins n'en disoient mot, les amis ne se mettoient point en peine, et pour la méditation d'une heure, ou pour nous voir lever un peu plus matin qu'à l'ordinaire, pour nous préparer à la Communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l'humeur hipocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser, nul ne s'en plaint : et pour la veille seule de la nuict de Noël, chacun tousse et crie au ventre le jour suyvant. Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour ses enfans, mais aspre et rigoureux aux enfans de Dieu.

Nous ne sçaurions estre bien avec le monde qu'en nous perdant avec luy. Il n'est pas possible que nous le contentions, car il est trop bigearre. Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ny beuvant, et vous dites qu'il est endiablé : le Fils de l'homme est venu en mangeant et beuvant, et vous dites qu'il est Samaritain ! Il est vray, Philothee, si nous nous relaschons par condescendance, à rire, jouer, ou dancer avec le monde, il s'en scandalisera : si nous ne le faisons pas , il nous accusera d'hypocrisie ou mélancolie ; si nous nous parons, il l'interprétera à quelque dessein : si nous nous démettons, ce sera pour luy vileté de cœur ; nos gayetez seront par luy nommées dissolutions, et nos mortifications tristesses, et nous regardant ainsi de mauvais œil , jamais nous ne pouvons luy estre agréables. Il aggrandit nos imperfections, et publie que ce sont des péchez : de nos péchez véniels, il en fait des mortelz, et nos péchez d'infirmité, il les convertit en péchez de malice : en lieu que, comme dit S. Paul, la charité est bénigne, au contraire le monde est malin : en lieu que la charité ne pense point de mal, au contraire le monde pense tousjours mal : et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons ayent des cornes, ou qu'ils n'en ayent point, qu'ils soient blancs, ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s'il peut.

Quoy que nous fassions, le monde nous fera tousjours la guerre. Si nous sommes longuement devant le Confesseur, il admirera que c'est que nous pouvons tant dire : si nous y sommes peu, il dira que nous ne disons pas tout : il espiera tous nos mouvemens, et pour une petite parolle de cholere, il protestera que nous sommes insupportables : le soing de nos affaires luy semblera avarice, et nostre douceur privauté : et quant aux enfans du monde, leurs colères sont generositez, leurs avarices mesnages, leurs privautez

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entretiens honnorables : les haragnes gastent tousjours l'ouvrage des abeilles.

Laissons cest aveugle, Philothee. Qu'il crie tant qu'il voudra comme un chat-huan pour inquiéter les oyseaux du jour : soyons fermes en nos desseins, invariables en nos resolutions : la persévérance fera bien voir si c'est à certes et tout de bon que nous sommes crucifiez à Dieu, et rengez à la vie dévote. Les comètes, et les planettes sont presque esgalement lumineuses en apparence, mais les cornettes disparoissent en peu de temps, n'estans que de certains feux passagers, et les planettes ont une clairté perpétuelle. Ainsi l'hipocrisie et la vraye vertu ont beaucoup de similitude en l'extérieur : mais on reconnoist aisément l'une d'avec l'autre, parce que l'hipocrisie n'a point de durée, et se dissipe comme la fumée en montant : mais la vraye vertu est tousjours ferme et constante. Ce ne nous est pas une petite commodité pour bien asseurer le commencement de nostre dévotion, que d'en recevoir de l'opprobre et de la calomnie ; car nous esvitons par ce moyen le péril de la vanité et de l'orgueil, qui sont comme les sages femmes d'Egypte, ausquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfans masles d'Israël, le jour mesme de leur naissance. Nous sommes crucifiez au monde, et le monde nous doit estre crucifié, il nous tient pour fols, tenons le pour incensé.

qu'il faut avoir bon courage

CHAP. II

La lumière 'quoy que belle et désirable à nos yeux, les esblouit neantmoins après qu'ils ont estez en des longues ténèbres : et devant que l'on se soit apprivoisé avec les habitans de quelque pays, pour courtois et gracieux qu'ils soyent on s'y treuve aucunement estonné. Il se pourra bien faire, ma chère Philothee, qu'à ce changement de vie plusieurs souslevemens se feront en vostre intérieur : et que ce grand et gênerai à Dieu que vous avez dit aux folies et niaiseries du monde, vous donnera quelque ressentiment de tristesse et descouragement. Si cela vous arrive, ayez un peu de patience, je vous prie, car ce ne sera rien : ce n'est qu'un peu d'estonnement que la nouveauté vous apporte : passé cela vous recevrez dix mille consolations. Il vous faschera peut estre d'abord

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de quitter la gloire que les fols et mocqueurs vous donnoient en vos vanitez : mais ô Dieu ! voudriez vous bien perdre l'éternelle, que Dieu vous donnera en vérité ? Les vains amusemens et passetemps, esquels vous avez employé les années passées se représenteront encore en vostre cœur, pour l'appaster et faire retourner de leur costé; mais auriez vous bien le courage de renoncer à ceste heureuse éternité pour des si trompeuses legeretez? Croyez moy, si vous persévérez vous ne tarderez pas de recevoir des douceurs cordiales, si délicieuses et agréables, que vous confesserez que le monde n'a que du fiel en comparaison de ce miel. C'est qu'un seul jour de dévotion vaut mieux que mille années de la vie mondaine.

Mais vous voyez que la montagne de la perfection Chrestienne est extrêmement haute : hé mon Dieu , ce dites vous , comme y pourray-je monter? Courage, Philothee, quand les petits mouchons des abeilles commencent à prendre forme on les appelle nymphes : et lors ils ne sçauroient encor voler sur les fleurs, ny sur les monts, ny sur les collines voisines, pour amasser le miel : mais petit à petit se nourrissans du miel que leurs mères ont préparé, ces petits nymphes prenent des aisles et se fortifient, en sorte que par après ils volent à la queste par tout le paysage. Il est vray, nous sommes encores comme des petits mouchons en la dévotion : nous ne sçaurions monter selon nostre dessein, qui n'est rien moindre que d'atteindre à la cime de la perfection Chrestienne. Mais si commençons nous à prendre forme par nos désirs et resolutions : les aisles nous commencent à sortir : il faut doncque espérer qu'un jour nous serons abeilles spirituelles, et que nous volerons. Mais tandis vivons du miel de tant d'enseignemens que les anciens dévots nous ont laissez , et prions Dieu qu'il nous donne des plumes comme de colombe, afin que non seulement nous puissions voiler au temps de la vie présente, mais aussi nous reposer en l'éternité de la future.

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qu'il se faut purger des affections que l'on a aux pechez veniels

CHAP. III

A mesure que le jour se fait, nous voyons plus clairement dans le miroùer les tasches et souillures de nostre visage : ainsi à mesure que la lumière intérieure du S. Esprit esclaire en nos consciences , nous voyons plus distinctement et plus clairement les péchez, inclinations, et imperfections, qui nous peuvent empescher d'atteindre à la vraye dévotion : et la mesme lumière, qui nous fait voir ces tares et déchets , nous eschauffe aussi au désir de nous en nettoyer et purger.

Vous descouvrirez donc, ma chère Philothee, qu'outre les péchez mortels, et les affections des péchez mortels, dont vous avez esté purgée par les exercices marquez en la première Partie, vous avez encore en vostre ame plusieurs inclinations, et affections aux péchez véniels. Je ne dis pas que vous découvrirez des péchez véniels , mais je dis que vous découvrirez des affections , et inclinations à iceux. Or l'un est bien différant de l'autre : car nous ne pouvons estre jamais du tout purs des péchez véniels, au moins pour persister long temps en cette pureté, mais nous pouvons bien n'avoir aucune affection aux péchez véniels. Par exemple, c'est autre chose de mentir une fois ou deux de gayeté de cœur en chose de peu d'importance, et autre chose de se plaire à mentir, et d'estre affectionnée à cette sorte de péché.

Et je dis maintenant qu'il faut purger son ame de toutes les affections qu'elle a aux péchez véniels : c'est à dire qu'il ne faut point nourrir volontairement la volonté de continuer et persévérer en aucune sorte de péché véniel. Car aussi seroit-ce une lâcheté trop grande de vouloir tout à nostre escient , garder en nostre conscience une chose si déplaisante à Dieu, comme est la volonté de luy vouloir desplaire. Le péché véniel pour petit qu'il soit desplait à Dieu, bien qu'il ne luy desplaise pas tant que pour iceluy il nous veuille damner ou perdre. Que si le péché véniel luy deplait, la volonté, et l'affection que l'on a au péché véniel n'est autre chose qu'une resolution de vouloir déplaire à sa divine

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Majesté ; est il bien possible qu'une ame bien née vueille non seulement déplaire à son Dieu, mais affectionner de luy déplaire?

Ces affections, Philothee, sont directement contraires à la dévotion, comme les affections au péché mortel le sont à la charité. Elles alanguissent les forces de l'esprit, empeschent les consolations divines, ouvrent la porte aux tentations ; et bien qu'elles ne tuent pas l'ame, elles la rendent extrêmement malade. Les mouches mourantes, dit le Sage, perdent et gastent la suavité de l'onguent. Il veut dire que les mouches qui ne s'arrestent guère sur l'onguent, mais le mangent en passant ne gastent que ce qu'elles prenent, le reste demeurant en son entier : quand elles meurent emmy l'onguent, elles luy ostent son pris, et le mettent à dédain. Et de mesme les péchez véniels arrivans en une ame dévote, et n'y arrestans pas long temps, ne l'endommagent pas beaucoup. Mais si ces mesmes péchez demeurent dans l'ame par l'affection qu'elle y met, ils luy font perdre sans doute la suavité de l'onguent, c'est à dire la sainte dévotion.

Les haragnes ne tuent pas les abeilles, mais elles gastent, et corrompent leur miel, et embarrassent leurs rayons des toiles qu'elles y font, en sorte que les abeilles ne peuvent plus faire leur mesnage : cela s'entend quand elles y font du séjour. Ainsi le péché véniel ne tue pas nostre ame, mais il gaste pourtant la dévotion, et embarrasse si fort de mauvaises habitudes, et inclinations les puissances de l'ame, qu'elle ne peut plus exercer la promptitude de la charité en laquelle gist la dévotion. Mais cela s'entend quand le péché véniel séjourne en nostre conscience par l'affection que nous y mettons. Ce n'est rien, Philothee, que de dire quelque petit mensonge, de se dérégler un peu en parolles, en actions, en regards, en habits, en jolietez, en jeux, en dances : pourveu que tout aussi tost que ces haragnes spirituelles sont entrées en nostre conscience nous les en rechassions, et bannissions, comme les mouches à miel font les haragnes corporelles. Mais si nous leur permettons d'arrester dans nos cœurs, et non seulement cela, mais que nous affectionnons à les y retenir et multiplier, bien tost nous verrons nostre miel perdu, et la ruche de nostre conscience empestée, et défaite. Mais je redis encore une fois : quelle apparence y a il qu'une ame généreuse se plaise à déplaire à son Dieu, et s'affectionne à luy estre désagréable, et vueille vouloir ce qu'elle sçait luy estre ennuyeux ?

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qu'il se faut purger des affections que l'on a aux choses inutiles et dangereuses

CHAP. IIII

Les jeux, les bals, les festins, les pompes, les comédies, en leur substance ne sont nullement choses mauvaises, ains indifférentes, pouvant estre bien, et mal exercées. Mais tousjours ces choses là sont dangereuses, et de s'y affectionner, cela est encor plus dangereux. Je dis donques, Philothee, qu'encor qu'il soit loisible de jouer, dancer, se parer, ouïr des honnestes comédies, banqueter : si est ce que d'avoir de l'affection à cela, c'est chose contraire à la dévotion, et extrêmement nuisible, et périlleuse. Ce n'est pas mal de le faire, mais ouy bien de s'y affectionner. C'est dommage de semer en la terre de nostre cœur des affections si vaines, et sottes : cela occupe le lieu des bonnes impressions, et empesche que le suc de nostre ame ne soit employé es bonnes inclinations.

Ainsi les anciens Nazariens s'abstenoient non seulement de tout ce qui pouvoit enyvrer, mais aussi des raisins, et du verjus : non point que les raisins ny le verjus enyvre, mais parce qu'il y avoit danger en mangeant du verjus d'exciter le désir de manger des raisins, et en mangeant des raisins de provoquer l'appétit à boire du moust, et du vin. Or je ne dis pas que nous ne puissions user de ces choses dangereuses : mais je dis bien pourtant que nous ne pouvons jamais y mettre de l'affection, sans intéresser la dévotion. Les cerfs ayans pris trop de venaison s'escartent, et retirent dedans leurs buissons, cognoissans que leur graisse les charge en sorte qu'ils ne sont pas habiles à courir, si d'avanture ils estoient attaqués. Le cœur de l'homme se chargeant de ces affections inutiles, superflues et dangereuses, ne peut sans doute promptement, aysement, et facilement courir après son Dieu, en quoy gist la vraye dévotion. Les petits enfans s'affectionnent et eschauffent après les papillons : nul ne le treuve mauvais, parce que ils sont enfans. Mais n'est ce pas une chose ridicule , ains plustost lamentable , de voir des hommes faits s'empresser et affectionner après des bagatelles si indignes, comme sont les choses que j'ay nommées, lesquelles , outre leur inutilité , nous mettent en péril de nous

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deresgler et desordonner à leur poursuitte? C'est pourquoy, ma chère Philothee, je vous dis qu'il se faut purger de ces affections : et bien que les actes ne soient pas tousjours contraires à la dévotion, les affections neantmoins luy sont tousjours dommageables.

qu'il se faut purger des mauvaises inclinations

CHAP. V

Nous avons encore, ma chère Philothee, certaines inclinations naturelles, lesquelles pour n'avoir prins leur origine de nos péchez particuliers, ne sont pas proprement péchez ny mortel, ny véniel, mais s'appellent imperfections, et leurs actes, défauts et manquemens. Par exemple, saincte Paule selon le récit de sainct Hierosme avoit une grande inclination aux tristesses et regrets : si que en la mort de ses enfans et de son mary elle courut tousjours fortune de mourir de desplaisir : cela c'estoit une imperfection, et non point un péché, puis que c'estoit contre son gré et sa volonté. Il y en a qui de leurs natures sont légers, les autres rébarbatifs, les autres durs a recevoir les opinions d'autruy, les autres sont inclinez à l'indignation, les autres à la colère, les autres à l'amour : et en somme il se treuve peu de personnes esquelles on ne puisse remarquer quelques sortes de telles imperfections. Or quoy qu'elles soient comme propres et naturelles à un chacun, si est ce que par le soing et affection contraire on les peut corriger et modérer : et mesme on peut s'en délivrer et purger : et je vous dis, Philothee, qu'il le faut faire. On a bien treuvé le moyen de changer les amendiers amers en amendiers doux, en les perçant seulement au pied pour en faire sortir le suc; pourquoy est ce que nous ne pourrons pas faire sortir nos inclinations perverses pour devenir meilleurs ? Il n'y a point de si bon naturel qui ne puisse estre rendu mauvais par les habitudes vicieuses. Il n'y a point aussi de naturel si revesche qui par la grâce de Dieu premièrement, puis par l'industrie et diligence ne puisse estre dompté et surmonté. Je m'en vais doncques maintenant vous donner des advis, et proposer des exercices, par le moyen desquels vous pourrez purger vostre ame des affections des péchez véniels, des affections dangereuses, et des imperfections. Dieu vous face la grâce de les bien pratiquer.

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(a) DE LA NECESSITE DE L'ORAISON VOCALE ET MENTALE

CHAP. VI

L'oraison met nostre entendement en la clarté et lumière divine, et expose nostre volonté à la chaleur de l'amour céleste. Il n'y a rien qui purge tant nostre entendement de ses ignorances et nostre volonté de ses affections dépravées, (b) c'est l'eau de bénédiction qui par son arrousement fait reverdir et fleurir les plantes de nos bons désirs, lave nostre ame de ses imperfections, et désaltère nos cœurs de leurs passions.

Mais sur tout je vous conseille la mentale et cordiale, et particulièrement celle qui se fait autour de la vie et passion de nostre Seigneur; en la(c) regardant souvent par la méditation, toute vostre ame se remplira de luy, vous apprendrez ses contenances, et formerez vos actions au modelle des siennes : il est la lumière du monde : c'est doncques en luy, par luy, et pour luy que nous devons estre esclairez et illuminez : c'est l'arbre de désir, à l'ombre duquel nous nous devons rafraischir : c'est la vive fontaine de Jacob pour le lavement de toutes nos soùilleures. En fin les enfans a force d'ouïr parler leurs mères, et de bégayer avec elles apprennent à parler leur langage : et nous demeurans prés du Sauveur par la méditation, observant ses parolles, ses actions, et ses affections, nous apprendrons moyennant sa grâce à parler, (d) faire, et vouloir comme luy. Il faut s'arrester là, Philothee, et croyez moy, nous ne sçaurions aller à Dieu le Père que par ceste porte. Et tout ainsy que la glace d'un miroiier ne sçauroit arrester nostre veuë , si elle n'estoit enduyte d'estain, ou de plomb par derrière, ainsi la Divinité

(a) [Avec ce chapitre commence ce qui a été recouvré du Ms. de l'Edition Princeps. ]

(b) dépravées. — rMoyse revenant d'avec Dieu, en sort tout plein de splendeur et de beauté : n'abandonnes donques jamais, ma Philothee, l'exercice de la sainte orayson. J

(c) le

(d) a parler, — f opérer, ouvrer J

68 * Introduction a la Vie Dévote

ne pourroit estre bien contemplée par nous en ce bas monde, si elle ne se fust jointe à la sacrée humanité du Sauveur, duquel la vie et la mort sont l'object le plus proportionné, soùefve, délicieux, et profitable que nous puissions choisir pour nostre méditation ordinaire. (e) Le Sauveur ne s'appelle pas pour néant le pain descendu du Ciel. Car comme le pain doit estre mangé avec toutes sortes de viandes, aussi le Sauveur doit estre médité, considéré, et recherché en toutes nos oraisons et actions.

Sa vie et mort a esté disposée et distribuée en divers poincts, pour servir à la méditation, par plusieurs autheurs : ceux que je vous conseille sont sainct Bonaventure, Bellintani, Brune, Capilia.

(f ) Employez y chasque jour une heure devant disné, et quand ce sera le (g) matin ce sera le meilleur, parce que vous aurez vostre esprit moins embarrassé et plus fraiz après le repos de la nuict. N'y mettez pas aussi d'avantage d'une heure, si vostre Père spirituel ne le vous dit expressément. Si vous pouvez faire cest exercice dedans l'Eglise, et que vous y treuviez assez de tranquilité, ce vous sera une chose fort aysée et commode : parce que nul, ny père, ny mère, ny femme, ny mary, ny autre quelconque ne pourra vous bonnement refuser de demeurer au moins une petite heure chasque jour dans l'Eglise , là où estant en quelque subjection vous ne pourriez peut estre pas vous promettre d'avoir une heure si franche dedans vostre maison.

Au sortir de cette oraison cordiale, il vous faut prendre garde de ne point donner de secousse à vostre cœur : car vous espancheriez(h) le baume que vous avez receu par le moyen de l'oraison. Je veux dire qu'il faut garder s'il est possible un peu de silence, et remuer tout doucement vostre cœur de l'oraison aux affaires, retenant le plus long temps qu'il vous sera possible le sentiment et les affections que vous aurez conceuës. Un homme qui auroit receu dans un vaisseau de belle porcelegne quelque liqueur de grand prix

(e) ordinaire. — ["Les autres objetz néanmoins sont fort dignes et sortables au dessein de nostre purgation spirituelle, comme les vertus, la vie des Saintz, les autres bénéfices de Dieu, la perfection divine ; mais cela s'entend pourveu que toutes ces choses soyent appuyées sur et rapportées a ce Sauveur lequel... J

(f) rJe vous marque deux heures du jour propres a cet exercice de l'orayson mentale : l'une avant disner, et quand ce sera plus matin, a mon advis ce sera mieux, car le repos de cors et d'esprit que [l'on] a prins la nuit précédente contribue beaucoup de forces a nostre ame pour bien faire ses opérations. Je vous conseille donq d'y employer... J

(g) ce sera — plus

(h) vous espancherie^ — ["l'eau parfumée, ou plustostj

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pour l'apporter dans sa maison, il iroit doucement ne regardant point à costé : mais tantost devant soy , de peur de heurter à quelque pierre, ou faire quelque mauvais pas, tantost à son vase pour voir s'il panche point ; vous en devez faire de mesme. Au sortir de la méditation, ne vous distrahez pas tout à coup, mais regardez simplement devant vous, comme seroit à dire, s'il vous faut rencontrer quelqu'un que vous soyez obligée d'entretenir ou ouïr, il n'y a remède, il faut s'accommoder à cela, mais en telle sorte que vous regardiez aussi à vostre cœur, afin que la liqueur de la saincte oraison ne s'espanche que le moins qu'il sera possible.

Commencez toutes sortes d'oraisons, soit mentale, soit vocale par la présence de Dieu, et tenez ceste reigle sans exception : et vous verrez dans peu de temps combien elle vous sera profitable.

Si vous me croyez, vous direz vostre Pater, vostre Ave Maria, et le Credo en latin : mais vous apprendrez aussi à bien entendre les parollesqui y sont en vostre langage, afin que le disant au langage commun de(i) l'Eglise, vous puissiez neantmoins savourer le sens admirable et délicieux de ces saintes oraisons, lesquelles il faut dire, fichant profondement vostre pensée, et excitant vos affections sur le sens d'icelles, et ne vous hastant nullement pour en dire beaucoup : mais vous estudiant de dire ce que vous direz cordialement : car un seul Pater dit avec ce sentiment vaut mieux que plusieurs recitez vistement et couramment. Le chapelet est une très-utile manière de prier, pourveu que vous le sçachiez dire comme il convient : et pour ce faire ayez quelqu'un des petits livrets qui enseignent la façon de le reciter.

Il est bon aussi de dire les Letanies de nostre Seigneur, de nostre Dame, et des Saincts, et toutes les autres prières vocales qui sont dedans les Manuels et Heures approuvées ; à la charge neantmoins que si vous avez le don de l'oraison mentale , vous luy gardiez tousjours la principale place. En sorte que si après icelle, ou pour la multitude des affaires , ou pour quelque autre raison vous ne pouviez point faire de prière vocale, vous ne vous en mettiez point en peine pour cela : vous contentant de dire simplement avant ou après la méditation l'oraison Dominicale, la salutation Angélique, et le symbole des Apostres.

( J ) Si faisant l'oraison vocale, vous sentez vostre cœur tiré et convié à l'oraison intérieure ou mentale, ne refusez point d'y aller ; mais laissez tout doucement couler vostre esprit de ce costé là, et

( i) de — Ttout le Christianisme J (j ) f Toutes fois et quantes que...J

70* Introduction a la Vie Dévote

ne vous souciez point de n'avoir pas achevé les oraisons vocales que vous vous estiez proposées ; car la mentale que vous aurez faite en leur place est plus agréable à Dieu, et plus utile à vostre ame. J'excepte l'office Ecclésiastique si vous estes obligée de le dire, car en ce cas là, il faut rendre le devoir.

S'il avenoit que toute vostre matinée se passast sans cet exercice sacré de l'oraison mentale, ou pour la multiplicité des affaires, ou pour quelque autre cause, (ce que vous devez procurer n'advenir point tant qu'il vous sera possible) taschez de reparer ce défaut l'apres-disné en quelque heure la plus eslongnée du repas que vous pourrez choisir. Je dis la plus eslongnée du repas, parce que se faisant sur iceluy, et avant que la digestion soit fort acheminée, il vous arriveroient beaucoup d'assoupissemens, et vostre santé en seroit intéressée.

Que si toute la journée vous ne pouvies la faire, il faut reparer ceste perte (k), multipliant les oraisons jaculatoires, et par la lecture de quelque livre de dévotion, avec(!) quelque pénitence qui empeschast la suytte de cette négligence, et avec cela faire une forte resolution de se remettre en train le jour suyvant.

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