‹ ŒuvresChapitre 57 sur 272 · QUELQUES ADVIS TRES UTILES SUR LE SUJET DE LA MEDITATION · texte numérisé non relu

QUELQUES ADVIS TRES UTILES SUR LE SUJET DE LA MEDITATION

Il faut sur tout, Philothee, qu'au sortir de vostre méditation vous retenies les resolutions et délibérations que vous aurés prinses, pour les prattiquer soigneusement ce jour-la. C'est le grand fruit de la méditation, sans lequel elle est bien souvent, non seulement inutile, mais nuisible , parce que les vertus méditées et non prattiquees enflent quelquefois l'esprit et le courage, nous estant bien advis que nous sommes telz que nous avons résolu et délibéré d'estre, ce qui est sans doute véritable si les resolutions sont vives et solides ; mais elles ne sont pas telles, ains vaines et dangereuses, si

(g) amendement (Ms.) (h) se fait — ou (Ms.) (i) la méditation, — ou nous (Ms.-A)

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elles ne sont prattiquees. Il faut donq par tous moyens s'essayer de les p-rattiquer, et en chercher les occasions petites ou grandes : par exemple , si j'ay résolu de gaigner par douceur l'esprit de ceux qui m'offencent, je chercheray ce jour la de les rencontrer pour les saluer amiablement ; et si je ne les puis rencontrer, au moins de dire bien d'eux, et prier Dieu en leur faveur.

Au sortir de cette orayson cordiale , il vous faut prendre garde de ne point donner de secousse a vostre cœur, car vous espancheriés le baume que vous aves receu par le moyen de l'orayson ; je veux dire qu'il faut garder, s'il est possible, un peu de silence, et remuer tout doucement vostre cœur, de Forayson aux affaires, retenant le plus long tems qu'il vous sera possible le sentiment et les affections que vous aures conceuës. Un homme qui auroit receu dans un vaisseau de belle porcelaine , quelque liqueur de grand prix pour l'apporter dans sa mayson, il iroit doucement, ne regardant point a costé, mais tantost devant soy, de peur de heurter a quelque pierre ou faire quelque mauvais pas, tantost a son vase pour voir s'il panche point. Vous en deves faire de mesme au sortir de la méditation : ne vous distrayes pas tout a coup , mais regardes simplement devant vous ; comme seroit a dire, s'il vous faut rencontrer quelqu'un que vous soyes obligée d'entretenir ou ouïr, il n'y a remède, il faut s'accommoder a cela , mais en telle sorte que vous regardies aussi a vostre cœur, afTTn que la liqueur de la sainte orayson ne s'espanche que le moins qu'il sera possible.

Il faut mesme que vous vous accoustumies a sçavoir passer de l'orayson a toutes sortes d'actions que vostre vacation (a) et profession requiert justement et légitimement de vous, quoy qu'elles semblent bien esloignees des affections que nous avons receuës en l'orayson. Je veux dire, un advocat doit sçavoir passer de l'orayson

( a) vocation (Ms.-A)

Seconde Partie. Chapitre viii. 85

a la plaidoyerie ; le marchand, au traffic ; la femme mariée, au devoir de son mariage et au tracas de son mesnage, avec tant de douceur et de tranquillité que pour cela son esprit n'en soit point troublé ; car, puisque l'un et l'autre est selon la volonté de Dieu, il faut faire le passage de l'un a l'autre en esprit d'humilité et(h) dévotion .

Il vous arriverai0) quelquefois qu'incontinent après la préparation, vostre affection se treuvera toute esmeuë en Dieu : alhors, Philothee, il luy faut lascher la bride, sans vouloir suivre la méthode que je vous ay donnée; car bien que pour l'ordinaire , la considération doit précéder les affections et resolutions, si est-ce que le Saint Esprit vous donnant les affections avant la considération, vous ne deves pas rechercher la considération, puisqu'elle ne se fait que pour esmouvoir l'affection. Bref, tous-jours quand les affections se présenteront (d) a vous, il les faut recevoir et leur faire place, soit qu'elles arrivent avant ou après toutes les considérations. Et quoy que j'aye mis les affections après toutes les considérations, je ne l'ay fait que pour mieux distinguer les parties de l'orayson ; car au demeurant , c'est une règle générale qu'il ne faut jamais retenir les affections, ains les laisser tous-jours sortir quand elles se présentent. Ce que je dis non seulement pour les autres affections, mays aussi pour l'action de grâces, l'offrande et la prière qui se peuvent faire parmi les considérations ; car il ne(e) les faut non plus retenir que les autres affections, bien que, par après, pour la conclusion de la méditation, il faille les repeter et reprendre. Mais quant aux resolutions, il les faut faire après les affections et sur la fin de toute la méditation , avant la conclusion , d'autant qu'ayans a nous représenter des objectz particuliers et

( b) et — de (Ms.-A-B)

(c) Sçaches encor qu'il vous arrivera (Ms.-A-B)

(d) présentent (Ms.)

(e) les considérations ; — et ne (Ms.-A-B)

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familiers, elles nous mettroyent en danger, si nous les faysions parmi les affections, d'entrer en des distractions. Emmi les affections et resolutions, il est bon d'user de colloque, et parler tantost a Nostre Seigneur, tantost aux Anges et aux personnes représentées aux mystères, aux Saintz et a soy-mesme, a son cœur, aux pécheurs et mesme aux créatures insensibles, comme l'on voit que David fait en ses Pseaumes, et les autres Saintz, en leurs méditations et oraysons.

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