Première Partie. Chapitre ii
des locustes* : ainsy le monde, ma chère Philothee, *Num.,xm, 33,34. diffame tant qu'il peut la sainte dévotion, dépeignant les personnes dévotes avec un visage fascheux, triste et chagrin , et publiant que la dévotion donne des humeurs melancholiques et insupportables. Mais comme Josué et Caleb protestoyent que non seulement la terre promise estoit bonne et belle, ains(c) aussi que la possession en seroit douce et aggreable *, de mesme le * Ibid., xiv, 7, 8. Saint Esprit , par la bouche de tous les Saintz , et Nostre Seigneur par la sienne mesme* nous asseure * Matt., xi, 28-30. que la vie dévote est une vie douce , heureuse et amiable.
Le monde voit que les devotz jeusnent, prient et souffrent(d) les injures, servent les malades, donnent aux pauvres, veillent, contraignent leur cholere, suffoquent et estouffent leurs passions , se privent des playsirs sensuelz et font telles et autres sortes d'actions, lesquelles en elles mesmes et de leur propre substance et qualité sont aspres et rigoureuses ; mais le monde ne voit pas la dévotion intérieure et cordiale laquelle rend toutes ces actions aggreables, douces et faciles. Regardés les abeilles sur le thim : elles y treuvent un suc fort amer, mais en le sucçant elles le convertissent en miel, parce que telle est leur propriété. O mondains, les âmes dévotes treuvent beaucoup d'amertume en leurs exercices (e) de mortification, il est vray, mais en les faisant elles les convertissent en douceur et suavité. Les feux, les flammes, les roues et les espees sembloyent des fleurs et des parfums aux Martyrs, parce qu'ilz estoyent devotz ; que si la dévotion peut donner de la douceur aux plus cruelz tourmens et a la mort mesme, qu'est-ce qu'elle fera pour les actions de la vertu ?
Le sucre adoucit les fruitz mal meurs et corrige
(c) mais (Ms.-A)
(d) prient — souffrent (Ms.)
(e) en — leur exercice ;Ms.-A-B)
la crudité et nuisance de ceux qui sont bien meurs ; or , la dévotion est le vray sucre spirituel , qui oste l'amertume aux mortifications et la nuisance aux consolations : elle oste le chagrin aux pauvres et l'empressement aux riches, la désolation a l'oppressé et l'insolence au favorisé, la tristesse aux solitaires et la dissolution a celuy qui est en compaignie ; elle sert de feu en hiver et de rosée, en esté, elle sçait abonder et souffrir pauvreté, elle rend esgalement utile l'honneur et le mespris, elle reçoit le playsir et la douleur avec un cœur presque tous-jours semblable, et nous remplit (f) d'une suavité merveilleuse.
Gen., xxvin, 12. Contemplés Feschelle de Jacob * (car c'est le vray pourtrait de la vie dévote) : les deux costés entre lesquelz on monte, et ausquelz les eschellons se tiennent, représentent l'orayson qui impetre l'amour de Dieu et les Sacremens qui le confèrent ; les eschellons ne sont autre chose que les divers degrés de charité par lesquelz l'on va de vertu en vertu, ou descendant par l'action au secours et support du prochain, ou montant par la contemplation a l'union amoureuse de Dieu. Or voyes, je vous prie, ceux qui sont sur l'eschelle : ce sont des hommes qui ont des cœurs angeliques, ou des Anges qui ont des cors humains ; ilz ne sont pas jeunes, mais ilz le semblent estre, parce qu'ilz sont pleins de vigueur et agilité spirituelle ; ilz ont des aisles pour voler, et s'eslancent(g) en Dieu par la sainte orayson, mais ilz ont des pieds aussi pour cheminer avec les hommes par une sainte et amiable conversation ; leurs visages sont beaux et gais, d'autant qu'ilz reçoivent toutes choses avec douceur et suavité ; leurs jambes, leurs bras et leurs testes sont tout(h) a descouvert, d'autant que leurs pensées , leurs affections et leurs actions n'ont aucun dessein ni motif que de plaire a Dieu. Le reste de
(f) semblable — et remply (Ms.-A)
(g) s'eslancer (Ms.-A-B) (h) toutes (Ms.-A)