‹ ŒuvresChapitre 90 sur 272 · X, c. xxxii {al · texte numérisé non relu

X, c. xxxii {al

doit estre comme cela, ouvert seulement au ciel, et Xlvh). impénétrable aux richesses et choses caduques : si vous en aves, tenes vostre cœur exempt de leurs affections ; qu'il tienne tous-jours le dessus, et qu'emmi les richesses il soit sans richesses et maistre des richesses. Non, ne mettes pas cet esprit céleste dedans les biens terrestres; faites qu'il leur soit tous-jours supérieur, sur eux, non pas en eux.

Il y a différence entre avoir du poison et estre empoisonné : les apothicaires ont presque tous des poisons pour s'en servir en diverses occurences, mais ilz ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu'ilz n'ont pas le poison dedans le cors, mais dedans leurs boutiques; ainsy pouves-vous avoir des richesses sans estre empoisonnée par icelles : ce sera si vous les aves en vostre mayson ou(c) en vostre bourse, et non pas en vostre cœur. Estre riche en effect et pauvre d'affection c'est le grand bonheur du Chrestien ; car il a par ce moyen les commodités des richesses pour ce monde et le mérite de la pauvreté pour l'autre.

Helas, Philothee, jamais nul ne confessera d'estre avare; chacun désavoue cette bassesse et vileté de cœur. On s'excuse sur la charge des enfans qui presse, sur la sagesse qui requiert qu'on s'establisse en moyens : jamais on n'en a trop, il se treuve tous-jours certaines nécessités d'en avoir davantage; et mesme les plus avares, non seulement ne confessent pas de l'estre, mays ilz ne

(a) leurs nids — ronds (Ms.)

(b) emmi la mer — et maistres (Ms.-A)

(c) mayson — en vostre coffre, (Ms.)

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pensent pas en leur conscience de l'estre ; non, car l'avarice est une fièvre prodigieuse, qui se rend d'autant plus insensible qu'elle est plus violente et ardente. Moyse vit le feu sacré qui brusloit un buisson et ne le

Exod., m, a. consumoit nullement*, mais au contraire, le feu prophane de l'avarice consume et dévore l'avaricieux et ne le brusle aucunement; au moins, emmi ses ardeurs et chaleurs plus excessives, il se vante de la plus douce fraischeur du monde, et tient que son altération insatiable est une soif toute naturelle et suave.

Si vous désirés longuement, ardemment et avec inquiétude les biens que vous n'aves pas, vous aves beau dire que vous ne les voules pas avoir injustement, car pour cela vous ne laisseres pas d'estre vrayement avare. Celuy qui désire ardemment, longuement et avec inquiétude de boire, quoy qu'il ne veuille pas boire (d) que de l'eau, si tesmoigne-il d'avoir la fièvre.

O Philothee, je ne sçai si c'est un désir juste de désirer d'avoir justement ce qu'un autre possède justement; car il(e) semble que par ce désir nous nous voulons accommoder par l'incommodité d'autruy. Celuy qui possède un bien justement, n'a-il pas plus de rayson de le garder justement, que nous de le vouloir avoir justement? et pourquoy donques estendons-nous nostre désir sur sa commodité pour l'en priver? Tout au plus si ce désir est juste, certes, il n'est pas pourtant charitable ; car nous ne voudrions nullement qu'aucun desirast, quoy que justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fut le péché d'Achab qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, qui la vouloit encor plus

III Reg., xxi, 2,3, justement garder*: il la désira ardemment, longuement et avec inquiétude, et partant il offensa Dieu. Attendes, chère Philothee, de désirer le bien du prochain quand il commencera a désirer de s'en desfaire; car lhors son désir rendra le vostre non seulement juste, mais chari-

(d) ne veuille — boire (Ms.) (c) car il — me (Ms.-A)

Troisiesme Partie. Chapitre xiv. 187

table : ouy, car je veux bien que vous ayes soin d'accroistre vos moyens et facultés, pourveu que ce soit non seulement justement, mais doucement et charitablement.

Si vous affectionnes fort les biens que vous aves, si vous en estes fort embesoignee, mettant vostre cœur en iceux(f), y attachant vos pensées et craignant d'une crainte vive et empressée de les perdre, croyes-moy, vous aves encor quelque sorte de fièvre ; car les febricitans boivent l'eau qu'on leur donne avec un certain empressement, avec une sorte d'attention et d'ayse que ceux qui sont sains n'ont point accoustumé d'avoir : il n'est pas possible de se plaire beaucoup en une chose, que l'on n'y mette beaucoup d'affection. S'il vous arrive de perdre des (g) biens, et vous sentes que vostre cœur s'en désole et afflige beaucoup, croyes, Philothee, que vous y aves(h) beaucoup d'affection; car rien ne tesmoigne tant d'affection ([) a la chose perdue que l'affliction de la perte.

Ne désirés donq point d'un désir entier et formé le bien que vous n'aves pas ; ne mettes point fort avant vostre cœur en celuy que vous aves ; ne vous désolés point des pertes qui vous arriveront , et vous aures quelque sujet de croire qu'estant riche en effect vous ne Testes point d'affection, mays que vous estes pauvre d'esprit et par conséquent bienheureuse, car le Royaume des deux vous appartient*. * Matt., v, 3.

(f ) fort embesoignee, — y mettant vostre cœur (Ms.-A-B)

(g) de vos (Ms.-A)

(h) avies (Ms.-A-B)

(i) l'affection (Ms.-A-B)

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