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ET POURQUOI L’ÉTUDIE-T-ON

(DISCOURS d’olvihture'.)

Messieurs,

C’est une tAchc qui me réjouit autant qu'elle m'honore, de parcourir désormais avec vous un cliamp qui offre à l'obsen’ateur rélféclii tant d’objets d’instruction; à l’homme d’action de si beaux exemples à imiter; au philosophe de si importantes révélations; enfin à fous, sans exception, de si riches sources du plus noble plaisir.... à savoir le grand et vaste champ de l’Iiistoire universelle. La vue de tant de jeunes gens distingués qu’une généreuse ardeur de savoir réunit autour de moi, et parmi lesquels s’épanouit déjà plus d’un talent prédestiné à agir sur le siècle prochain, convertit mon devoir en plaisir, mais en même temps m’en fait sentir, dans toute leur étendue, la gravité et l’importance. Plus est grand le don que j’ai à vous transmettre (et quoi de plus précieux l’homme a-t-il à offrir à 1 homme que

I. Schiller ouvrit, par ce cliscoura, son cours d’histoire h l’Unirersitd d’Iéna (2G mai 1789). 11 fut publié d’abord dans le cahier de novembre 1789 du Mercure nütmand. {Soie de rrdtfion allemande.) — Pour certaine» niées et cortaiiie.s doctrines qui .se rencontrent dans les opuscules, cl que je suis loin d’adopter, mais que co n’est pas ici le lieu de discuter, voyez ce que j ai dit plsu haut, dans h note de la page lü.

la vérité?), plus je dois être attentif à ce que la valeur de ce don ne diminue pas en passant par mes mains. Plus l’esprit, à votre ilge, i\ cette époque d’activité heureuse entre toutes, conçoit les choses vivement et purement, et plus vos sentiments juvéniles sont promids à s’enflammer, plus je dois me faire une loi de veiller i ce que cet enthousiasme, que la vérité seule a le droit d’exciter, vous ne le prodiguiez pas indignement à l’imposture et à l’erreur.

Ijc domaine de l’histoire est vaste et fécond ; il embrasse tout le monde moral. Fdle accompagne l’homme à travers toutes les situations où il s'est vu placé, toutes les formes successives de scs opinions, sa folie et sa sagesse, sa décadence et son progrès; il faut qu’elle nous rende compte de tout ce dont il s’est appauvri et enrichi. 11 n’est personne parmi vous à qui l’histoire n’ait quelque chose d’important à dire : toutes vos carrières , quelque différentes que puissent être vos futures vocations, touchent par quelque point à l’histoire; mais il est une vocation qui vous est commune à tous tant que vous êtes, que vous avez apportée au monde en naissant , celle de vous développer et de vous former comme hommes, et c’est à l’homme que parle l’histoire.

Mais, avant que je puisse, messieurs, entreprendre de déterminer exactement ce que vous devez attendre de cet objet de votre application, et d’indiquer les rapports qui le rattachent au but principal et commun de vos études si diverses, il ne sera pas inutile que préalablement je m’entende avec vous sur ce but lui-même. L’éclaircissement préliminaire de cette question, laquelle me paraît bien choisie pour ouvrir 'dignement nos futures relations universitaires, me mettra en état de diriger aussitôt votre attention sur le côté le plus noble de l’histoire universelle.

■ Autre est le plan d’étude que se trace le savant dont la science est le gagne-pain, autre celui du philosophe. Le premier, qui, dans ses ti’avaui, n’a absolument d’autre but que de satisfaire aux conditions qui peuvent le rendre capable de gérer un emploi et de jouir des avantages qui y sont attachés; le savant qui n’exerce les forces de son esprit que pour améliorer par là sa situî lion matérielle et contenter une chétive ambition : celui-là.

(JU’KST-CE UUE 1/HlSïüIllE UNIVEUSEI-M-;? 407 à son entrée dans la carrière académique*, n'aura pas d’affaire plus importante que de séparer soigneusement les éludes qu’il nomme professionnelles, de toutes celles qui ne charment l’esprit qu’en tant qu’esprit. Tout le temps qu’il consacrerait à ces dernières, il croirait le dérober à sa future carrière, et il ne se pardonnerait jamais un tel vol. Il réglera toute son application d’après ce qu’exige de lui le maître de son sort à venir, et croira avoir assez fait s’il s’est mis en état de ne pas craindre ce juge-là. Lorsqu’il a fini son cours et atteint le but de ses désirs, il laisse la les sciences qui l’y ont mené : à quoi bon demander encore leur assistance? Désormais sa plus grande affaire est de faire montre des trésors accumulés dans sa mémoire et de se garder à tout prix qu’ils ne perdent de leur valeur. Toute extension de la science qui le nourrit l’inquiète, parce qu'elle lui impose un nouveau travail ou rend inutile son travail antérieur; toute innovation importante l’effraye, car elle brise la vieille forme scolastique qu’il s’est appropriée si péniblement, et l’expose à perdre le fruit de tous les efforts de sa vie passée. Qui a plus crié contre les réformateurs que la trouj>e des savants pour qui la science n’est qu’un moyen de vivre? Qui arrête plus qu’eux, dans le domaine du savoir, le progrès des révolutions utiles? Toute lumière portée par un heureux génie dans une science quelconque, rend leur pauvreté visible; ils combattent avec amertume, duplicité, désespoir, parce que, en défendant le système de l’école, ils défendent en même temps toute leur existence. Aussi n’est-il pas d’ennemi plus irréconciliable, de collègue plus envieux, d’homme plus prêt à vous damner comme hérétique, que le savant de profession. Moins .ses connaissances le récompensent par elles-mêmes, plus il cherche de compensations nu dehors; pour le mérite des manouvriers et le mente du travail intellectuel , il n’a qu’une seule mesure ; la peine. Aussi l’on n’entend personne se plaindre plus de l’ingratitude que le savant de profession : ce n’est pas dans les trésors de ses pensées qu’il cherche son salaire; il l’attend de la reconnais-

1. Amd/miffue est synonyme d'universitaire, cl ce second mot n’a r®* AUenmgnc )o mÔme sons «{ue chez nous ; il ne s'applique qu’aui hautes ûludes qui so fuot dans les universités.

OPUSCULES HlSTOniQUES.

sance d’autrui, des dignités, des places qui font vivre. S’il échoue dans cet espoir, qui est plus malheureux que lui? C’est en vain qu’il a vécu, veillé, travaillé; en vain qu’il a recherché la vérité, si la vérité ne se convertit pas pour lui en or, en louanges de gazettes, en faveurs de princes.

Ou’il est à plaindre, l'homme qui, avec le plus noble de tous les instruments, la science et l’art, ne prétend et n’exécute rien de plus élevé que le mercenaire avec les instruments les plus communs; qui dans le domaine de la plus parfaite liberté promène une âme d’esclave! Mais plus à plaindre encore est le jeune homme de talent dont la marche, naturellement droite et heureuse, est détournée, par des leçons et des modèles pernicieux, vers cette fausse route; qui se laisse persuader d’apprendre et d’acquérir avec cette soucieuse sollicitude, uniquement en vue dé sa carrière future. Bientôt l’ensemble de ses connaissances professionnelles le dégoûtera comme un incohérent assemblage de pièces et de morceaux ; il s’éveillera en lui des désirs que ce savoir ne pourra satisfaire; son génie se révoltera contre sa destination. Tout ce qu’il fait ne lui parait désormais que fragment; il ne voit aucun but à son activité, et pourtant il lui est insupportable de travailler sans but. Ce qu’il y a de pénible, de minutieux dans ses fonctions l’accable, parce qu’il n’y peut opposer ce joyeux courage qui n’accompagne que la vue claire du but où l’on tend et le pressentiment de la perfection. Il se sent isolé, arraché de la chaîne qui lie les choses, parce qU’il a négligé de rattacher son activité au grand tout de l’univers. Le juriste, dès que la lueur d’une culture plus parfaite lui montre les lacunes de scs notions de droit, se dégoûte de ces notions; tandis qu’il devrait s’efforcer maintenant de les animer d’une vie nouvelle, et de tirer de son propre fonds de quoi combler les vides qu’il a découverts. Le médecin se brouille avec sa profession, aussitôt que de graves mécomptes lui font voir l’incertitüde de scs systèmes; le théologien perd l’estime de la sienne, dès que sa foi à l’infaillibilité de tout l’échafaudagé de sa doctrine vient à chanceler.

Ou’il en est bien autrement du philosophe! Autant le savant de profession s’étudie à isoler sa science de toutes les autres, autant le philosophe s’efforce d’étendre le domaine de la sienne

UU’EST-CE UUH 1,’HISTOIUE UNIVERSELLE? 409 et de rétablir le lien qui l’unit aux autres sciences. Je dis niablir, car ce n’est que l’intelligence qui, par abstraction, a tracé, ces limites et détaché les sciences les unes des autres. Là où le savant de profession sépare, l’esprit philosophique réunit. Il s’est convaincu de bonne heure que, dans le domaine de l’intelligence, comme dans le monde des sens, tout s’enchaîne, et son aspiration, toujours éveillée, à l’accord et à l’harmonie ne peut se contenter de fragments. Tous ses efforts tendent à compléter sa science; sa généreuse impatience n’a point de repos jusqu’à ce que toutes ses notions se soient ordonnées en un tout harmonieux, jusqu’à ce qu’il se trouve placé au centre de son art, de sa science, et que de là il en embrasse tout le domaine d’un œil satisfait. Les découvertes nouvelles dans la sphère de son activité, qui accablent le savant de profession, ravissent l’esprit philosophique. Peut-être combleront-elles une lacune qui déparait encore l’ensemble, en voie de se former, de ses notions; peut-être mettront-elles à l’édifice de ses idées la dernière pierre, la pierre qui manque encore pour l’achover. Mais, quand elles devraient ruiner cet édifice; quand un nouvel ordre de pensées, un nouveau phénomène de la nature, une loi, nouvellement trouvée, du monde des corps, devrait renverser toute la structure de sa science : eh bien! il a toujours aimé la vérité plus que son système, et il échangera volontiers l’ancienne forme défectueuse contre une forme nouvelle et plus belle. Oui, si même aucun coup du dehors n’ébranle l’échafaudage de ses idées , il est luimême dominé par un instinct éternellement actif d’amélioration, il est le premier à défaire un ensemble qui ne le satisfait pas, pour le reconstruire plus parfait. À travers une succession de formes toujours nouvelles, toujours plus belles, l’esprit philosophique marche à une perfection plus haute, tandis que le savant de profession, dans son éternelle immobilité d’esprit, veille sur la stérile uniformité des notions qu’il a emportées de l’école.

11 n’y a point de juge plus équitable du mérite d’autrui que le philosophe. Assez pénétrant , assez inventif pour mettre à profit toute activité, il est en même temps assez juste pour honorer, si petite qu’elle soit, celui qui l’exerce. Toutes les têtes travaillent pour lui ; toutes elles travaillent contre le savant de

OPUSCULES HISTOUlgUES.

profession. Lo premier sait clianser en sa propriété tout ce qiiise fait et .se pense autour de lui. Entre les têtes f>ensantes il rè^ne une communauté intime (fe tous les biens de l’esprit : ce que rune acquiert dans l’empire de la vérité, elle l’a acquis pour toutes. Le savant de profe.ssion, au contraire, se retranche contre tous ses voisins, aux()uels il envie et Oterait volontiers la lumière et le soleil, et il garde avec anxiété la barrière caduque qui ne le défend que bien faiblement contre la raison triomphante. Pour tout ce qu’il entreprend, il faut qu’il emprunte au dehors l’attrait et l’encouragement : l'esprit philosophique trouve dans son sujet et dans son travail même attrait et récompense. Avec combien plus d’enthousiasme il se mettra à l’œuvre! que son xèle sera plus vif! son courage et son activité plus soutenus! Chez lui le travail se ravive parle travail, .Même ce qui est petit prend de la grandeur sous sa main créatrice, parce qu’il a toujours, en s’en occupant, les yeux fixés sur le grand objet auquel le petit sert; tandis que le savant de profession, môme dans le grand, ne voit que le petit. Ce n’est pas ce qu’il fait, mais la manière dont il traite ce qu’il fait, qui distingue l’esprit philcH sophique. En quelque lieu qu’il se trouve et agisse, il est toujours au centre du tout, et, à quelque distance que l’objet de son activité le tienne du reste de scs frères, il leur est proche et allié par une intelligence qui agit avec harmonie : il les trouve là où SC rencontrent toutes les têtes éclairées.

Uois-je continuer encore ce tableau, messieurs, ou puis-je espérer qu’entre les deux portraits que je viens de vous présenter vous avez déjà décidé quel est celui que vous voulez prendre pour modèle? C'est le choix que vous avez fait entre les deux qui doit nous apprendre si l'on peut vous recommander l’étude de riiistoire universelle, ou vous en tenir quittes. Je n’ai allaire qu’au second, au philosophe; car, en s’elTorçant de se rendre utile au premier, la science même risquerait de trop s’éloigner de son plus noble but et d’acheter un petit profit par un trop grand sacrifice.

Une fois d’accord avec vous sur le point de vue sous lequel il faut déterminer le mérite d’une science, je puis maintenant aborder la question de l’histoire universelle, objet de la leçon d’aujourd’hui.

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ül!’EST-CE QUE I/HISTUIHE UNIVEUSEULE? 411

Les découvertes que nos navigateurs européens ont faites dans des mers lointaines et sur des plages reculées nous offrent un spectacle aussi instructif qu’intéressant. Elles nous montrent des peuplades qui, aux degrés les plus divers de culture, sont établies autour de nous, comme des enfants de différents âges entourent un adulte et lui rappellent, par leur exemple, ce qu’il fut autrefois et de quel point il est parti. Une main sage parait nous avoir gardé à dessein ces tribus grossières, jusqu’à une époque où nous fussions assez avancés dans notre propre culture pour faire à nous-mêmes une utile application de cette découverte , et restituer d’après ce miroir le commencement perdu de notre histoire. Mais qu’il est humiliant et triste , le tableau que ces peuples nous présentent de notre enfancel et pourtant ce n’est pas au premier degré que nous les voyons. L’homme a eu un début encore plus méprisable. Nous trouvons ceux-ci formant déjà des peuples, des corps politiques : or, il a fallu à l'homme dos elforts extraordinaires pour s'élever à l’état de société politique.

Mais qu’est-ce que les voyageurs nous racontent de ces sauvages? Ils en trouvèrent maintes fois qui n’avaient nulle connaissance des arts les plus indispensables, sans fer, sans charrue, quelques-uns même privés de feu. Il y en avait qui disjiutaient encore aux hétes sauvages leur nourriture et leur habitation; chez un grand nombre, c’était à peine si le langage s’élait élevé des sons Inarticulés de la bête aux accents intelligibles. Ici n’existait pas encore le lien si simple du mariage; là, nulle notion de la propriété; ici l’âme, sans ressort, ne pouvait pas même retenir une expérience qu’elle renouvelait pourtant chaque jour : on voyait le sauvage abandonner, insouciant, le gîte où il avait dormi cette nuit, parce que l’idée ne lui venait pas qu’il dormirait de nouveau le lendemain. Mais chez tous était la guerre, et il n’était pas rare que la chair de l’ennemi vaincu fût le prix de la victoire. Uhez d’autres, qui, familiari.sés avec plus de commodités de la vie, étaient déjà montés à un plus haut degré de culture, l’esclavage et le despotisme offraient un spectacle affreux. Là, on voyait un despote africain vendre ses sujets pour une gorgée d’eau-de-vie ; ici, on les immolait sur sa tombe, pour le servir dans l’autre monde. Là, une pieuse

01‘USCUI.ES HISTORIQUES.

Stupidité se prosterne devant un ridicule fétiche; ici, devant un horrible épouvantail : l'homme se peint dans ses dieux, .\utant ici le courbent l'esclavage, la bêtise et la superstition, autant ailleurs il est misérable par l'autre extrême, celui d'une liberté .sans loi. Toujours armé pour l'attaque et pour la défense, épouvanté par le moindre bruit, le sauvage tend, dans le désert, une oreille timide; il nomme ennemi tout ce qui est nouveau pour lui, et malheur à l'étranger que la tempête jette sur sa côte! il ne verra pas la fumée d'un foyer hospitalier, un doux accueil ne le réjouira pas.

Mais là même où l'homme s’est élevé d’une solitude hostile à l’état de société, du dénùment à l'aisance, de la crainte à la joie , qu’il se montre encore étrange et monstrueux à nos regards! Son goût grossier cherche la joie dans l’étourdissement, le beau dans les contorsions, la gloire dans l’exagération; sa vertu même excite notre horreur, et ce qu’il appelle sa félicité ne peut nous inspirer que dégoût et pitié.

Nous fûmes tels. César et Tacite, il y a dix-huit cents ans, ne nous trouvèrent pas dans .un état bien supérieur à celui-là.

Que sommes-nous maintenant! Laissez-moi m’arrêter un moment devant le siècle où nous vivons, devant la forme actuelle du monde que nous habitons.

Le travail de l'homme 4’a cultivé; il a vaincu la résistance du sol par sa constance et son habileté. Ici, il a gagné du teirain sur la mer; là, il a donné des Cours d'eau à la terre aride. L’homme a confondu les zones et les saisons, et endurci, acclimaté à son ciel plus rude les plantes délicates de l’Orient. De même qu'il a transporté l’Europe dans les Indes occidentales et la mer du Sud, il a fait renaître l’Asie en Europe. Un ciel serein rit aujourd’hui au-dessus des forêts de la Germanie, que la main robuste de l’homme a déchirées et ouvertes aux rayons du soleil, et les vignes de l’Asie se reflètent dans les ondes du Ithin. Sur ses bords s’élèvent des cités populeuses, qui, dans une allègre activité, retentissent du bruit du plaisir et du travail. Nous y trouvons l’homme en paisible possession de ce qu’il a acquis, en sûreté parmi des millions de ses semblables, lui à qui jadis un seul voisin ravissait le sommeil. L’égalité qu’il a perdue en entrant dans la société, il l’a regagnée par de sages

QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE UNIVERSELLE? 413 lois. Il a échappé à l’aveugle contrainte du hasard et de la nécessité pour se réfugier sous l’empire plus doux des contrats, et il a sacrifié la liberté de la béte de proie pour s’assurer la liberté plus noble de l’homme. Ses soins se sont distribués, son activité s’est partagée d’une façon salutaire. Maintenant le besoin impérieux ne l’enchaîne plus à la charrue; l’ennemi ne l’appelle ))lus de la charrue au champ de bataille pour défendre sa patrie et son foyer. Par le bras du cultivateur il remplit ses gi'eniers; par les armes du guerrier il protège son domaine. La loi veille sur sa propriété, et il garde le droit inappréciable de choisir lui-même son devoir.

Combien de créations de l’art, combien de prodiges de l’industrie, quelles lumières dans tous les domaines de la science, depuis que l’homme ne consume plus sans profit scs forces dans la triste défense de sa personne; depuis qu’il dépend de lui de transiger avec la nécessité, à laquelle il ne doit jamais se .soustraire entièrement; depuis qu’il a conquis le précieux privilège de disposer librement de son aptitude et de suivre l’appel de son génie! Quelle vive activité partout, depuis que la multiplication des désirs a donné de nouvelles ailes à l’esprit d’invention et ouvert de nouveaux espaces à l’industrie! Les barrières qui isolaient les États et les nations dans un hostile égoïsme sont rompues. Toutes les têtes pensantes sont unies maintenant par un lien cosmopolitique, et désormais l’esprit d’un Galilée ou d’un Érasme moderne peut s’éclairer de toutes les lumières de son siècle.

Depuis que. les lois sont descendues au niveau de la faiblesse de l’homme, l’homme aussi est venu au-devant des lois. Avec elles il est devenu plus doux, comme avec elles il était devenu féroce ; à la suite des châtiments barbares, les crimes barbares tombent peu à peu dans l’oubli. Un grand pas est fait vers l’ennoblissement de l’humanité quand les lois sont vertueuses, lors même que les hommes ne le sont pas encore. Là où les devoirs forcés ne s’imposent plus à l’homme, les mœurs le soumettent à leur empire. Celui que nul châtiment n’cirraye, et que la conscience ne tyrannise point, est aujourd’hui contenu dans les bornes par les lois de la bienséance et de l’honneur.

Jusque dans notre siècle, il est vrai, se sont glissés, des siè-

des précédents, maints restes de barbarie, enfants du hasard et de la viüience, que l’ége de la raison ne devrait pas éterniser. Mais avec quelle sagesse l’intelligence de l’homme n’a-t-elle pas su diriger vers une fin utile , même cet héritage barbare de l’antiquité et du moyen âge*! Combien n’a-t-il pas rendu inoffensif et souvent même salutaire ce qu’il ne pouvait encore se hasarder à détruire! Sur la base grossière de l’anarchie féodale l’Allemagne a élevé l’édifice de sa liberté politique et ecclésiastique. Le simulacre d’empereur romain, qui s’est conservé en deçà de.s Apennins, fait aujourd’hui au monde infiniment plus de bien que son redoutable prototype dans l’ancienne Rome ; car il maintient uni par la concorde un utile système d’Etats, tandis que l'autre comprimait les forces les plus actives de l’humanité dans une servile uniformité. Notre religion même, altérée à un tel point par les infidèles mains qui nous l’ont transmise, qui peut méconnaître en elle l’influence ennoblissante d’une philosophie meilleure f Nos Leibnitz et nos Locke ont aussi bien mérité du dogme et de la morale du christianisme, que le pinceau d’un Raphaël et d’un Corrége de l’histoire sainte.

Enfin, nos États, avec quelle intimité, avec quel art ne sontils pas liés entre eux! Combien leur fraternité n’est-elle pas rendue plus durable par la salutaire contrainte de la nécessité, qu’autrefois par les traités les plus solennels! Maintenant la guerre, toujours armée, veille sur la paix, et l’intérât propre ^i’un État l’établit gardien de la prospérité d’un autre. La société politique européenne semble être changée en une grande famille, dont les membres pourront encore se quereller, mais non plus, espérons-le*, se déchirer et se dévorer.

Quels tableaux opposés! Qui pourrait soupçonner que, dans l’Européen raffiné du dix-huitième siècle, il ne voit qu’un frère plus avancé du Canadien moderne ou de l’antique Celte? Toutes ces aptitudes, tous ces instincts d’art, toutes ces expériences, toutes ces créations de la raison , ont été , dans l’espace de peu de milliers d’années, semés et développés dans l’homme; toutes

1. La première édition dit, d’une manière moins précise : • Mais combien rinfeltigcuce de l’homme n’a«l-elle pas su donner de forme, même à cet héritage, etc.! »

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