ACTE 1, SCÈNE IV
LE MARQUIS
Dernièrement encore, à mon retour de Naples, j’ai été témoin d'une histoire touchante, qui, par un legs sacré de l’amitié, est devenue mienne.... Si je ne craignais de fatiguer Votre .Majesté par ce récit....
LA REINE
Ai-je donc le choix? La curiosité de la princesse ne se laisse rien dérober. Ainsi au fait! Moi aussi, d'ailleurs, j’aime les histoires.
Deux nobles maisons de Mirandola, fatiguées de la jalousie, de la longue inimitié, transmise comme un héritage, de siècle en siècle, depuis les Gibelins et les Guelfes, résolurent de s’unir, dans une paix éternelle, par les nœuds d’une tendre alliance. Fernando , üls de la soeur du puissant Piétro , et la divine Mathilde , fille de Colonna , furent choisis pour nouer ce beau lien de concorde. Jamais la nature n’avait formé deux plus nobles cœurs l’un pour l’autre.... Jamais, jamais le monde n’avait autant applaudi à un choix. Fernando n’avait encore adoré que l’image de son aimable fiancée.... Comme Fernando tremblait de ne pas trouver véridique le témoignage du portrait, que, dans son espoir le plus ardent, il osait à peine croire! A Padoue, où ses études l’enchaînaient, Fernando attendait l’heureux moment où la faveur lui serait accordée de bégayer aux pieds de Mathilde le premier hommage de l’amour. {La Reine devient plus attentive. Le Marquis, après un moment de silence, continue son récit, qu'il adresse plus particulièrement, autant que le permet la présence de la Reine, à la princesse d’Èboli . ) Cependant la main de Piétro devient libre par la mort de sa femme.... Le vieillard, avec une ardeur juvénile, dévore avidement les voix de la renommée qui ne tarissait point sur l’éloge de Mathilde. 11 vient.... 11 voit.... Il aime. Ce nouveau penchant étoutfe en lui la voix plus faible de la parenté. L’oncle recherche la fiancée de son neveu et consacre ce larcin au pied de l’autel.
LA REINE
Et que résout Fernando?
LE MARQUIS
Sur les ailes de l’amour, il vole, tout enivré, à Mirandola,
DON CARDOS.
ignorant ce terrible échange. Les étoiles brillent au ciel, quand son coursier rapide atteint les ])ortes de la ville.... Un bruit étourdissant de danses, d’orchestre, sort du palais illuminé et tonne à son oreille. Il monte les degrés d'un pas timide et tremblant, et se trouve, inconnu, dans une bruyante salle de noce, où, parmi la foule enivrée des convives, était assis Piétro.... un ange à ses c(Més, un ange que Fernando connaît, qui, même en rêve, ne lui est jamais apparu aussi brillant. Un seul regard lui montre ce qu’il possédait, lui montre ce qu’il a j)erdu pour toujours.
ÉBOLI
Malheureux Fernando!
LA REINE
N’est-ce pas? riiisloire est Unie, chevalier.... Elle doit être Unie.
LE MARQUIS
Pas encore entièrement.
, LA REINE
Ne nous disiez-vous pas que Fernando était votre ami?
LE MARQUIS
Je n’en ai pas de plus cher.
ÉBOU.
Continuez donc l’histoire, chevalier.
LE MARQUIS
Elle devient fort triste.... et ce souvenir renouvelle ma douleur. Faites-moi grâce du dénoùment.... {Silence gènrral.)
LA REINE se tourne vers la princesse dÈboli.
Maintenant enlin il doit m’étre permis d’embrasser ma fille? Princesse, apportez-la-moi. {La Princesse s’éloigne. Le Marquis fait signe à un Page, qui se montre dans le fond et disparaît aussitôt. La Reine ouvre les lettres que le Marquis lui a données, et paraît surprise. Pendant ce temps, le Marquis parle à voix basse et d’un air de vif intérêt à la marquise de Mondécar. — La Reine a lu les lettres et se tourne vers le Marquis, sur qui elle jette un regard scrutateur.) Vous ne nous avez rien dit de Mathilde. Peut-être 'ne sait-elle pas combien Fernando soulfre?
LE MARQUIS
' Personne n’a encore sondé le cœur de Mathilde.... mais les grandes âmes soutirent en silence.