LETTRES DE SCHILLER SUR DON CARLOS
doivent lui coûter quelque sacrifice? de la voir lui persuader que c'est, jusqu’4 un certain point, un devoir de justice pour lui d’assurer le salut de son ami, à ses dépens, puisque c'est son irréflexion qui a précipité cet ami dans un tel danger? Considérez, en outre, qu’il ne peuj trop se hâter de s’arracher à cet état passif et de retrouver 1a libre jouissance de son être et l’empire sur scs sentiments. Un génie comme le sien, vous me l’accorderez, cherche du secours en lui-même et non hors de lui; et si l’homme simplement habile n'eût eu rien de plus pressé que d’examiner, sous toutes ses faces, la situation où il se trouvait, jusqu’à ce qii’il eût su enfin en tirer avantage, il est au contraire tout à fait dans le caractère d un enthousiaste héroïque d’abréger sa route et de chercher, par quelque action extraordinaire, par un agrandissement soudain de son être, à se relever dans sa propre estime. La résolution du marquis serait donc déjà, jusqu'à un certain point, explicable comme un palliatif héroïque, par lequel il cherche à s’arracher à un sentiment momentané de stupeur inerte et d'abattement, l’état 1e plus affreux pour un tel esprit. Ajoutez à cela que, dès son enfance, dès le jour où Carlos s'ofirit pour lui à un châtiment douloureux, le désir de reconnaître cette action magnanime poursuivait son âme et la tourmentait comme une dette non payée, et que ce désir ne doit pas ajouter peu de poids en ce moment à celui des raisons précédentes. Que ce souvenir se soit réellement offert à lui, c’est ce que prouve un passage où il lui échappe involontairement. Carlos le presse de fuir avant que les conséquences do son action hardie aient éclaté, c Ai-je été si empressé, si consciencieux , Carlos , lui répond-il , lorsque, dans ton enfance, ton sang coula pour moi ' ? > La reine, entraînée par sa douleur, l’accuse même d'avoir nourri longtemps daqp son cœur cette résolution :
c Vous vous êtes précipité dans cette action, que vous nommez sublime, c Ne le niez pas. Je vous connais. Depuis longtemps vous en aviez soif*. »
Enfin, je n’ai nullement l'intention d'absoudre le marquis do reproche d'exaltation. L’exaltation et l’enthousiasme se touchent de si près , la limite qui les séjiare est si étroite, que, dans la chaleur de la passion, il n’est que trop facile de la franchir. Et le marquis n’a que quelques moments pour son choix I lie disposition d’esprit dans laquelle il se résout à l’action est la même où il fait , pour l’accomplir, un pas irréparable. Il n’a pas le bonheur de pouvoir considérer encore une fois sa résolution, dans une autre situation d’esprit, avant de l’exécuter. Qui sait si alors il n’en eût pas pris une autre? Une disposition toute différente est, par exemple, celle où il se trouve en quittant la reine, c Ohl s’écrie- t-il, la vie est pourtant lielle * I > Mais il est trop tard quand il fait cette découverte. Il s’enveloppe dans la grandeur de son action pour n’en éprouver aucun repentir.