PREMIER DRAGON
N’est-ce pas Friedland qui nous a organisés? C’est sa fortune qui doit nous conduire.
LE MARÉCHAL DES LOGIS
Laissez-moi vous expliquer.... Écoutez-moi. Tous ces propos ne mènent à rien. Je vois plus loin que vous tous. Il y a là derrière quelque mauvais piège.
PREMIER CHASSEUR
Écoutez le livre d’ordonnance! Paix donc!
LE MARÉCHAL DES LOGIS
Cousine Gustine, commencez par me verser encore un petit verre de meliiick' pour l’estomac, et ensuite je vous dirai mes idées.
LA VIVANDIÈRE, lui versant à boire,
A’oilà, monsieur le maréchal des logis! Vous me faites peur. Pourtant, il ne se cache là-dessous rien de funeste, j’espère.
LE MARÉCHAL DES LOGIS
Voyez, messieurs, c’est sans doute une Ibrt bonne chose que chaque homme considère d’abord ce qui est le plus près ; mais, comme le général a coutume de dire, il faut toujours embrasser l’ensemble. Nous nous appelons tous les troupes de Friedland. Le bourgeois nous donne le logement, et nous soigne, et nous prépare la soupe bien chaude. Le paysan est forcé d’atteler son
1. Vin de Bohême , récolté à Uelnich, au conflucot de la Moldau et de l'Elbe.
SCÈN’E XI.
cheval et son bœuf devant nos chariots à bagages; toute plainte est inutile. Qu’un caporal avec sept hommes se fasse seulement sentir de loin dans un village, il y devient l’autorité suprême; il peut, à son gré, y commander, y régner. Par le diable! ils ne nous aiment guère, tous tant que nous sommes, et verraient plus volontiers le visage de Satan que nos collets jaunes. Pourquoi ne nous jettent-ils pas hors du pays? Mille tonnerres! ils nous sont pourtant supérieurs en nombre; ils manient le gourdin comme nous l’épée. Pourquoi pouvons-nous nous moquer d’eux? Parce que nous formons une masse redoutable.
PREMIER CHASSEUR
Oui, oui, c’est dans l’ensemble que réside la force. Friedland l’a bien compris lorsque , il y a huit , neuf ans, il rassembla cette grande armée pour l’empereur. Us ne voulaient d’abord entendre parler que de douze mille hommes. « (le nombrelà, dit-il, je ne pourrai le nourrir; mais je veux en enrôler soixante mille; je sais qu’alors ils ne mourront pas de faim. » Et voilà comme nous sommes devenus soldats de Wallenstein.
LE MARÉCHAL DES LOGIS
Par exemple, qu’un de vous me coupe, à la main droite, le plus petit des cinq doigts que j’ai là; m’aurez-vous simplement enlevé mon doigt? Non, par le diable! j’ai perdu la main; ce n’est qu’un moignon qui ne vaut plus rien. Oui, et ces huit mille chevaux qu’on demande à présent pour la Flandre ne sont que le petit doigt de l’armée. Si on les laisse partir, vous vous consolerez en disant que nous ne sommes amoindris que d’un cinquième. A vos souhaits! Alors tout l’enspmble croule ; adieu la crainte, le respect, la pudeur; voilà la crête du paysan qui se redresse; à la chancellerie de Vienne, ils se remettent à nous écrire nos billets de logement et de cuisine, et c’est de nouveau l’ancienne gueuscrie. Oui, et combien de temps se pas- .sera-t-il avant qu’ils nous prennent aussi notre général? Ils ne lui sont déjà pas trop favorables à la cour. Eh bien! alors tout tombe. Qui ensuite nous aidera à avoir notre argent? aura soin qu’on tienne les engagements pris avec nous? Qui aura l’ascendant, le génie, l’esprit assez prompt, la main assez ferme, pour lier et faire cadrer ensemble les pièces et morceaux de ces
LE CAMP DE WALLEN'STEIN
masses de troupes? Par exemple.... dragon.... parle : à quel pays appartiens-tu? •
PRKMIER DRAGON.
Je viens de bien loin, d’Irlande.
LE MARÉCHAL DES LOGIS, aux deiix CuirassitTS.
Vous, je le sais, vous êtes un Wallon; vous, un Welche. On l’entend à l’accent.
PREMIER CUIRASSIER
Oui je suis? Je n’ai jamais pu l’apprendre. On m’a volé dans ma première enfance.
LE MARÉCHAL DES LOGIS
Et toi, tu n’es pas non plus du voisinage?
PREMIER ARQUEBUSIER
Je suis de Buchau, sur le lac Féder.
LE BIARÉCHAL DES LOGIS
Et VOUS, voisin?