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Oeuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2

Que l’on considère cette pièce comme étant simplement un récit dramatique, qui met à profit cet avantage inhérent à la méthode du drame , de prendre , en quelque sorte , l’âme sur le fait , dans ses opérations les plus secrètes , mais qui ne prétend pas , du reste , se renfermer dans les limites d’une pièce de théâtre , ni être jaloux du bénéfice si douteux de la personnification théâtrale. On m’accordera que c'est une exigence absurde de vouloir qu’on fasse connaître à fond en trois heures trois hommes extraordinaires, dont l’activité dépend de mille rouages peut-être; de même que l’on conviendra qu’il ne peut être dans la nature que trois hommes extraordinaires se dévoilent en vingt-quatre heures, même aux yeux les plus exercés à lire dans les âmes. Mon sujet m’offrait une abondance et une complication de réalités qu’il m'était impossible de comprimer entre les palissades par trop étroites d’Aristote et de Batteux.

Mais c’est encore bien moins la dimension que le contenu de ma pièce qui la bannit du théâtre. L’économie de l’ouvrage exigeait qu’il parût sur la scène maint caractère qui choque le sentiment délicat de la vertu et révolte la susceptibilité de nos mœurs. Tout peintre des hommes est réduit à cette nécessité, s’il veut offrir une copie du monde réel , et non un idéal affecté et des hommes en raccourci. Après tout, tel est l’usage dans ce monde : les méchants mettent les bons en relief, et c’est à son contraste avec le vice que la vertu doit son plus vif coloris. Si l’on s’est proposé pour but de terrasser le vice et de venger de leurs ennemis la religion, la morale, les lois sociales, il faut dévoiler le vice dans son affreuse nudité, et le placer devant les yeux de l’humanité dans sa colossale grandeur; il faut, pour un

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instant, s’engager soi-même dans les ténébreux labyrinthes du mal, et savoir entrer, en se faisant violence, dans des sentiments contre nature sous le joug desquels l’âme se révolte.

Le vice est ici mis à nu avec tous ses ressorts intérieurs. Dans • le personnage de Franz , il résout en abstractions impuissantes les terreurs confuses de la conscience , il dissèque les arrêts du sens intime, et étouffe par ses railleries la voix austère de la religion. Pour qui en est venu ( gloire que nous ne lui envions pas) à raffiner son esprit aux dépens de son cœur, les choses les plus saintes ne sont plus saintes.... l’humanité, la divinité ne sont rien.... ce monde n’est rien, non plus que l’autre. J'ai essayé de tracer le portrait frappant et vivant d’un homme-monstre de cette espèce, d’analyser le mécanisme complet de son système de perversité.... et d'en éprouver la force aux prises avec la vérité. Qu’on voie donc et apprenne, en suivant cette histoire, jusqu'à quel point elle atteint ce but.... Je pense que j’ai saisi la nature.

Tout près de lui est un autre personnage qui pourrait bien jeter dans une grande perplexité bon nombre de mes lecteurs : un caractère que l’excès du vice ne séduit que par la grandeur qui y est attachée, par la force qu’il exige, par les dangers qui l’accompagnent; un homme remarquable et richement doué, qui doit nécessairement , selon la direction donnée aux forces qu’il a en partage, devenir un Brutus ou un Catilina. Des circonstances malheureuses le poussent dans la seconde voie, et ce n’est qu’au terme des plus monstrueux égarements qu’il arrive à la première. De fausses idées d’activité et d’influence , une surabondance de force qui déborde par delà toutes les lois , devaient naturellement aller se briser contre la barrière des relations sociales, et à ces rêves enthousiastes de grandeur et d’action efficace ne pouvait s’associer qu’une âpre amertume contre ce monde qui est si loin de l’idéal. Ainsi s’est trouvé fait et achevé cet étrange don Quichotte que nous abhorrons et aimons, admirons et plaignons, dans le brigand Moor. J’espère qu’il est inutile de faire observer que ce n’est pas seulement à des brigands que je présente ce portrait : la satire espagnole ne flagelle pas non plus uniquement des chevaliers.

C’est aussi le grand genre aujourd'hui de donner carrière à

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son esprit aux dépens de la religion , si bien qu’on ne passe plus guère pour un génie , si l’on ne laisse son satyre ivre et impie fouler aux pieds le3 plus saintes vérités qu’elle enseigne. La noble simplicité de l’Écriture est condamnée à se voir insultée et tournée en caricature ridicule, dans les assemblées quotidiennes de ces prétendus beaux esprits ; car, qu’y a-t-il de si saint, de si vénérable, qui ne puisse, quand on le fausse et le dénature, devenir un objet de risée?... Je puis me flatter, je pense, d’avoir offert à la religion et à la vraie morale une vengeance non vulgaire, en livrant ces contempteurs frivoles de l’Écriture à l’horreur du monde, dans la personne des plus infâmes de mes brigands.

Mais ce n’est pas tout. Ces caractères immoraux , dont j’ai parlé tout à l’heure, devaient briller par certaines parties, gagner même souvent du côté de l’esprit ce qu’ils perdaient du côté du cœur. En cela, je n'ai fait, pour ainsi dire, que copier littéralement la nature. Chacun, môme le plus pervers, porte, en une certaine mesure, l’empreinte de la divine ressemblance, et peut-être le grand scélérat a-t-il moins de chemin à faire que le petit pour devenir grand dans le bien ; car la moralité est en proportion avec les forces , et, plus les facultés sont grandes, plus grand et plus monstrueux est leur égarement, plus condamnable leur perversion.

L’Adramélech de Rlopstock éveille en nous un sentiment où l’admiration se confond avec l'horreur. Nous suivons le Satan de Milton avec un étonnement plein d’effroi, à travers l’impraticable Chaos. La Médée des anciens tragiques garde, malgré tous ses attentats , une grandeur dont on est stupéfait, et le Richard de Shakspeare est aussi indubitablement admiré du lecteur qu’il en serait haï s’il était là en personne devant son soleil. Si mon objet est de représenter des hommes complets, il faut que je tienne compte aussi de leurs perfections, car le plus pervers n’en est jamais entièrement dépourvu. Si je veux mettre en garde contre le tigre, je ne dois pas passer sous silence sa belle peau , brillante et tachetée , pour qu’on ne puisse pas méconnaître le tigre en l'ayant sous les yeux. D'ailleurs, l’homme qui n'est que méchanceté, n’est en aucune façon du domaine de l’art, et il n’exerce qu’une action répulsive, au lieu de capti-

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ver l’attention du lecteur. On tournerait volontiers le feuillet, quand c’est lui qui parle. Une âme noble ne supporte pas plus une dissonance morale continue, que l’oreille le grincement d’un couteau sur du verre.

Mais, précisément à cause de cela, je dissuaderais moi-même de hasarder ma pièce sur la scène. Il faut qu’il y ait des deux parts, chez le poète et chez son lecteur, un certain degré de force d'esprit : chez celui-là, pour qu’il ne pare point le vice; chez celui-ci, pour qu'il ne se laisse pas aller, séduit par de beaux côtés, à estimer jusqu’au fond haïssable. Pour ce qui me touche, qu’un tiers décide.... mais pour mes lecteurs, je n’ai pas une entière sécurité. La plèbe, et par là je suis loin d’entendre uniquement les balayeurs des rues, la plèbe (entre nous soit dit) étend au loin ses racines, et malheureusement c’est elle qui donne le ton. Ayant la vue trop courte pour embrasser l’ensemble de ma conception, l’esprit trop petit pour en comprendre la grandeur, trop de malignité pour vouloir y trouver le bien que j'ai en vue , elle ferait presque avorter, je le crains, mes bonnes intentions; peut-être croirait-elle voir l’apologie du vice, là même où je le terrasse, et rendrait-elle responsable de sa propre sottise le pauvre poète , envers qui l’on est communément prêt à tout, si ce n’est à lui rendre justice.

C’est l'éternel da capo de l’histoire d'Abdère et de Démocrite , et nos bons Hippocrates seraient forcés d’épuiser des plants entiers d’ellébore , s’ils voulaient guérir le mal par une décoction efficace1. Que les amis de la vérité se réunissent, aussi nombreux que vous voudrez , pour faire la leçon à leurs concitoyens du haut de la chaire et sur la scène, la plèbe ne cessera pas pour cela d’être la plèbe, dût le soleil et la lune changer de forme , et le ciel et la terre s’user comme un vêtement. Peut-être aurais-je dû, dans l’intérêt de ceux qui sont faibles de cœur, être moins fidèle à la nature; mais, parce que l'insecte que nous connaissons tous cherche du fumier jusque dans les perles, parce qu’on a des exemples que le feu

1. Les Abdéritains, croyant que Démocrite était fou, prièrent Hippocrate de le venir traiter. Celui-ci étant venu à Abdère, fut fort surpris de la grande sagesse de Démocrite, et dit que c’étaient les Abdéritains, et non Démocrite, qui avaient besoin d’ellébore. (Note de l'auteur.)

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brûle et que l’eau noie, faut-il, pour cela, supprimer perles.... feu.... et eaut

J'ose, à bon droit, promettre à mon ouvrage, grâce à son remarquable dénoûment, une place parmi les livres de morale. Le vice y a la lin qu’il mérite; l’égaré rentre dans l’ornière des lois; la vertu sort triomphante de l’épreuve. Quiconque sera assez équitable envers moi pour me lire en entier et vouloir me comprendre , de celui-là je puis attendre.... je ne dis pas qu’il admire le poète, mais qu’il estime en moi l'honnête homme.

Écrit pendant la foire de Pâques 1781.

L'Éditeur *.

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