ACTE III, SCÈNE IV
après minuit, une voiture s'arrêtera à cette porte. Vous vous y jetez et nous fuyons.
LOUISE
Et la malédiction de ton père nous suivra?... Une malédiction, tu n’y songes pas, que le meurtrier lui-méme ne profère jamais sans être exaucé , que la vengeance du ciel accomplit , fût— elle le dernier cri du voleur sur la roue, qui s’attachant à nous, dans notre fuite, comme un spectre impitoyable, nous chasserait d’une mer à l’autre.... Non, mon bien-aimé, si un crime peut seul te conserver à moi , j’ai encore assez de force pour te perdre.
Ferdinand demeure immobile et murmure d'un air sombre.
En vérité?
LOUISE
Te perdre !... Oh ! cette pensée est horrible , d’une horreur sans bornes.... assez affreuse pour percer et tuer une âme immortelle, et faire pâlir la joue brûlante de la Joie incarnée.... Ferdinand ! te perdre ! Mais que dis-je ? on ne perd que ce qu’on a possédé, et ton cœur appartient à ton rang.... Ma prétention était un sacrilège, et j’y renonce en frissonnant.
Ferdinand, le visage contracté, et se mordant la lèvre.
Tu y renonces ?
LOUISE
Non ! Regarde-moi , cher Walter ! Ne grince pas des dents si amèrement! Viens! Laisse-moi maintenant ranimer par mon exemple ton courage défaillant. Laisse-moi être l’héroïne de cette crise.... rendre à un père son fils qui le fuit.... renoncer à une alliance qui troublerait les relations sociales et porterait atteinte aux lois constantes de l’ordre commun.... C’est moi qui suis la coupable.... mon sein a nourri des vœux téméraires, insensés.... Mon malheur est mon châtiment, mais laisse-moi du moins aujourd’hui la douce et consolante illusion que c’est un libre sacrifice.... M'envieras-tu cette jouissance?
Ferdinand, dans sa distraction et sa fureur, a saisi un violon et
essaye d'en jouer. Soudain il en arrache les cordes, brise l'instrument sur le sol et part d'un bruyant éclat de rire.
LOUISE
Waller! Dieu du ciel! que fais-tu?... Prends courage!... Cet
L’INTRIGUE ET L'AMOUR
instant veut de la fermeté!... C’est celui delà séparation! Tu as .un cœur, cher Walter! Je le connais.... Ton amour est ardent comme la vie , et sans bornes comme l'immensité.... Donne-le à une tille noble, à une plus digne.... elle n'enviera rien aux plus heureuses de son sexe.... ( Étouffant ses larmes.) Moi, tu ne me verras plus.... Que dans des murs solitaires , la tille vaine et déçue consume son chagrin dans les pleurs : ces pleurs, personne ne s’en souciera.... Mon avenir est vide et mort.... Pourtant je respirerai parfois encore les fleurs flétries du passé. ( Elle lui terni, en détournant le visage, une main tremblante.) Adieu, monsieur de Walter.
Ferdinand tressaille et sort de sa stupeur.
Je fuis, Louise. Est-ce qu’en vérité tu ne me suivras pas? Louise s'est assise au fond de la chambre et tient son visage caché dam ses deux nmins.
Mon devoir m’ordonne de rester et de souffrir.
FERDINAND
Tu mens, serpent! Quelque autre raison t’enchatne ici. louise, avec le ton de la plus profonde souffrance du cœur :
Tenez-vous-en à cette supposition.... elle rend peut-être moins malheureux.
FERDINAND
Le devoir glacial en regard de l’amour brûlant.... Et ce conte m’éblouirait?... Un amant t'enchatne , et malheur à toi et à lui, si mon soupçon se confirme! (Il s’éloigne rapidement.)