‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 30 sur 126 · XLII • APPENDICE · texte numérisé non relu

XLII • APPENDICE

fort satisfait de ses réponses, se contentant de les écrire, pour s'en servir en temps et lieu.

Comme il ne lisait que la Bible , il se rendit bientôt capable de n'avoir plus besoin d'interprète. 11 y faisait des réflexions si justes que les rabbins n'y répondaient qu'à la manière des ignorants , qui , voyant leurs raisons à bout, accusent ceux qui lel pressent trop d'avoir des opinions peu conformes à la religion.

Un si bizarre procédé lui fit comprendre qu'il était inutile de s'informer de la vérité ; le peuple ne la connaît pas ; d'ailleurs en croire aveuglément les livres authenttqires , c'est, disait -il, trop aimer les vieilles erreurs. Il se résolut donc de ne plus consulter que lui-même, mais de n'épargner aucun soin pour en faire la découverte.

Il fallait avoir l'esprit grand et d'une force extraordinaire pour concevoir au-dessous de vingt ans un dessein de cette importance. En effet il fit bientôt vtjfr qu'il n'avait rîen entrepris léméralremenl ; car, commençant tout de tiouveâu à lire l' Écriture, ii en perça l'obscurité, en développa les mystères, et se fit jiôur au travers des nuages derrière lesquels on lui avait dit que ih vérité était cadiée.

Après l'examen de la BiMe, il lut et relut te Taltnud avec la même exactitude ; et comme il n'y avait personne qui l'égalât dans llntelligence de l'hébreu, fl n'y trouvait rfen de difficile, ni rien ausM qui te satisfit ; ttiais il était si Judicrcftix qu'il voulut laisser môrir Ses pensées avant que de les approuver.

Cependant Morteira, tiomme célèbre parmi les jàif^ et le mollis ignorant de tous les rabbins de son temps , admirait la conduite et le génie de son disciple. Il ne pouvait comprendre qti'ùh jeutae homme fût si modeste avec tant de pénétration. Pour le connaître à fond, H l'éprouva en toute manière, et avoua depuis que Jamais il n'avait rîen trouvé à redire, tant en ses mœurs qn'en la beauté de son esprit.

L'approbatfmi de Horieira, augmentant la bonne opinion qu'on avait de son disciple, ne lui donnait point de vahité. Tout jeune qu'il était , par une prudence avancée. Il fadsait peu de fond sur ramîllé et sur les loua«ges des hommes. D'ailleurs, l'amour tie la vérité était si fort sa passion dominante, qu'il ne voyait presque personne. Mate quelque précaution qull prit pour se dérober aux autres , 11 y à des rencontres où l'un ne peut honnêtement les éviter, quoiqu'elles soient souvent trèsdangerettses.

Entre les plus ardents et les plus pressés à lier commerce avec lui , de jeunes hommes, qui ise disaient être ses &mis les plus intimés , le conjurèrent de leur dire ses véritables sentiments. Ils lui représentèrent quç, quels qu'ils fhssent, il n'avait rien à appréhender de leur part, leur curiosiljé n'ayamt pas d'autre but (jde «elui de s'ôclaîrcir de leur* cloutes. Le Jeuttô disciple , étonné d'un discours si peu attendu , ftit quelque temps sans leur répondre ; mais à la fin se voyant pressé par leur importunité, il leur dit en riant, « qu'ils avaient Moïse et les prophètes qui étaient vrais Israélites , et qu'ils avaient décidé de tout ; qu'ils les suivissent sans scrupule , s'ils étaient vrais Israélites. » A les en croire, repartit un de ces jeunes hommes je ne vois point qu'il y ait d'Être immatériel, que Dieu n'ait point de corps, ni que l'àme toit

inunerteUe, ni que les anges soient une ««ImUimm réelle < <pM Telle en sembie ! «onifnua-t-il , en s'adressant à netre cliaeiple. Ôien a-t-ll un corps I y a-t-il des anges ? Tàme est-eile imniorteUe ! J'avoue, dit le disciple , que, ne trouvant rien d'immatériel «ti d'incorporel dans la Bible, il n'y a nul inconvénient de croire que Dieu soit un. corps, et d'autant pius que Dieu étant grand, ainsi que parie le rOi-propiiète ', il est impossible de comprendre une grandeur sans étendue ^ et qui^ par conséquent, ne soit pas un corps. Pour les esprits, il est certain que l'Ëcriture ne dit point que ce soient des substances réettes et permanentes, mais de simples fantômes nemmés anges, partee que Dieu B*m sert pour déclarer sa volonté. De (die sorte que les anges et toute aolru espèce d'esprits ne sont invisibles qu'à raison de leu^ matière tfèg« subtile et diaphane, qui ne peut être vue que ootaame en veit les fantômes dans un miroir^ en songe , ou dans la nuit. De même que Jacub vit, en dormant, des anges monter sur une écfielie et en étaeenév*. C'est pourquoi nous ne lisons point que les Jaife aient excommunié les saducéens, pour n'avoir pas cru d'anges, à cause que l'Aneien Testament ne dit rien de teur oréaifen. Pour ce qUi est de l'éme, partout où l'Écriture ea parie , ce mot d'àme se prend tiraplenient pour exprimer la vie , ou pour tout, ce qui est vivant, il serait inuffie d'y chercher de quoi appUyer son immortalité. Peur le contraire ^ il est visible en cent endroits, et il n'est rien de plus aisé que de le prouver ; mais ce n'est id ni le temps ni le lieu d'en parier. — Le peu que vous en dites , ré{4iqaa un des deux amis , eonvatnerait les plus incrédules ; mais ce n'est pas assez pour satisfaire vos «mis, à qui il faut quelque chose de plus solide, joint que la matière est Importante pour n*èt«« qu'effleurée. Noos ne vous en quittons à présent qu'à «onction dfi la reprendre une antre fois.

Le disciple, qui ne cherchait qu'à rompre la conversation, leur promit tout ce qu'ils voulurent. SIsis, dans la suite, il évita soigneusement foutes les occasioiis où »1 s'apercevait qu'ils tÂohafent de la remuer; et se ressouvenant que rarement la curiosité de Thosmie « bonne intention, il étudia la conduite de ses amis, où il trouva tant à redire qu'il rompit avec eux, et ne voulut plus leur parier.

Ses amis, s'étant aperçus du dessein qu'il avait formé, te contmttèrent d'en murmurer entre eux, pendant qu'ils crurent que ce ft'^alt que pour les éprouver ; mais quand ib se virent hors d'espérance de le pouvoir fléchir', ils jurèrent de s'en venger ; et pour le faire plus sûremoit, ib commencèrent par le décria dans l'esprit du peuple. Ils publièrent que c'était un abus de croire que ee Jeuie homme put davenlruBjonr un ées piliersde la synagogue, qu'il y avait plus d'app«renoe qali en sm^ le destructeur, noyant que haine «i que mépris pour la loi de IfoUe, qu'ils ravaieBt fréquenté sur le témoignage de Morteira, mais qu'enfin ils avaient reconnu dans sa conversation que c'était un Impie, qae le rabbin, tout haa^iie qu'H était, avaft tort et se trompait loisrdemettt s'il m arcit «ne al boœ^e Idée, etq«'«i^ bob abord leur faisait horreur.

i. Ptsamnesj 98, !•

XUV ÂPPENDIGS.

Ce fonx bmit semé à la lourdine devint bientôt publie , et quand iU Tirent Toccasion propice à le pousser plus vivement, ils firent leur rapport aux sages de la synagogue , quMis animèrent de telle manière, que, sans l'avoir entendu, peu s'en fallut qu'ils ne le condamnassent.

L'ardeur du premier feu passée (car les sacrés ministres du temple ne sont pas plus exempts de colère que les autres], ils le firent sommer de comparaître devant eux. Lui, qui sentait que sa conscience ne lui reprochait rien , alla gaiement à la synagogue, où les juifs lui dirent d'un visage abattu et en personnages rongés du zèle de la maison de Dieu: qu'après les bonnes espérances qu'ils avaient conçues de sa piété, ils avaient de la peine à croire le mauvais bruit qui courait de lui, qu'ils l'avaient appelé pour en savoir la vérité, et que c'était dans l'amertume de leur cœur qu'ils le citaient pour rendre raison de sa foi ; qu'il était accusé du plus noir et du plus énorme de tous les crimes, qui est le mépris de la Loi ; qu'ils souhaitaient ardemment qu'il pût s'en laver ; mais que, s'il était convaincu, il n'y avait point de supplice assez rude pour le punir.

Ensuite ils le conjurèrent de leur dire s'il était coupable ; et quand ils virent qu'il le niait, ses faux amis, qui étaient présents, s'étant avancés, déposèrent effrontément qu'iU -l'avaient ouK se moquer des juifd, comme les gens superstitieux, nés et élevés dans l'ignorance, qui ne savent ce que c'est que Dieu, et qui néanmoins ont l'audace de se dire son peuple, au mépris des autres nations. Que, pour la Loi, elle avait été instituée par un homme plus adroit qu'eux, à la vérité, en matière de [)olitique , mais qui n'était guère plus éclairé dans la physique, ni même dans la théologie, qu'avec une once de bon sens on en pouvait découvrir l'imposture, et qu'il fallait être aussi stupides que les Hébreux 'du temps de Moïse pour s'en rapporter à ce galant homme.

Gela joint à ce qu'il avait dit de Dieu, des anges et de l'âme et que ses accusateurs n'oublièrent pas de relever, ébranla les esprits, et leur fit crier anathème, avant même que l'accusé eût le temps de se justifier.

Les juges, animés d'un saint zèle pour venger leur Loi profanée, interrogent, pressent, menacent, et tâchent d'inlimider. Mais à tout cela l'accusé ne repartit autre chose, sinon que ces grimaces lui faisaient pitié, que sur la déposition de si bons témoins, il avouerait ce qu'ils disaient, si, pour le soutenir, il ne fallait pas des raisons incontestables.

Cependant Morteira étant averti du danger où était son disciple courut aussitôt à la synagogue, où ayant pris place auprès des juges, il lui demanda s'il avait oublié les bons exemples qu'il lui avait donnés , si sa révolte était le fruit du soin qu'il avait pris de son éducation, et s'il ne craignait pas de tomber entre les mains du Dieu vivant ; que le scandale était déjà grand, mais qu'il y avait encore lieu à la repentanee.

Après que Morteira eut épuisé sa rhétorique, sans pouvoir ébranler la fermeté de son disciple, d'un ton plus redoutable, et en chef de la synagogue, il le pressa de se déterminer à la repentanee ou à la peine, et protesta «te l'excommunier, s'il ne leur donnait à l'instant des marques de Téfy^eui^G,

Page 1