CHAPITRE IIL
DE LA VOCATION DES HtSREUX, ET SI LE DON DB PROPBàTIB LEUR A ÉTÉ PROPRE.
La vraie félicité , la béatitude consiste dans la seule jouissance du bieny et non dans la gloire dont un homme
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jouît à l'excltudoii de tous les autres. SI quelqu'un s'es* time plus heureux parce qu'il a des avantagea dont ses semblables sont privés, parce qu'il est plus favorisé de la fortune , celui-là ignore la vraie félicité, la béatitude; et si la joie qu'il éprouve n'est pas une joie puérile, elle ne peut venir que d'un sentiment d'envie et d'un mauvais cœur. Ainsi c'est dans la seule^ sagesse et dans la connaissance du vrai que réside la félicité véritable et la béatitude de l'homme; mais elle ne vient nullement de ce qu'un certain homme est plus sage que les autres, et de ce que les autres sont privés de la connaissance du vrai ; car cette ignorance n'augmente point sa sagesse et ne peut ajouter à son bonheur. Celui donc qui se réjouit de sa supériorité sur autrui se réjouit du mal d'autrui; il est donc envieux , il est méchant ; il ne connaît pas la vraie sagesse, il ne connaît pas la vie véritable et la sérénité qui en est le fruit.
Lors donc que l'Écriture , pour exhorter les Hébreux à la sagesse , dit que Dieu les a choisis entre toutes les nations {Deutér., chap. x, vers. 15), qu'il est leur allié et non celui des autres peuples (Dew^eV., chap. iv, vers. 4, 7), qu'à eux seuls il a prescrit de justes lois {tbid., vers. 8), qu'à eux seuls il s'est fait connaître de préférence à tout autre peuple {ibid., vers. 32 et suiv.), il faut croire que Dieu se met à la portée des Hébreux, qui, ainsi qu'on l'a expliqué dans le chapitre précédent, et au témoignage de Moïse lui-même {Deutér,, chap. ix, vers. 6), ne connaissaient pas la vraie béatitude. Car ils n'en eussent pas été moins heureux, si Dieu avait appelé au salut tous les hommes sans exception. Pour être également favorable aux autres peuples, il ne leur eût pas été moins propice, et les lois qu'il leur donna n'eussent pas été moins justes, ni eux moins sages, ni les miracles de Dieu de plus éclatants témoignages de sa puissance, s'il les avait faits aussi en faveur du reste des nations; enfin les Hébreux eussent été également obligés d'honorer Dieu , si Dieu avait répandu également tous ces dons parmi tous les
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hommes. De môme, quand Diea dit & Salomon {Rois^ liv. I, chap. m, vers. 11) qu'après lui, nul ne sera aussi sage que lui, ce n*est là qu'une manière de parler pour signifier une haute sagesse. Et quoi qu'il en soit, il ne faut pas oroire que Dieu ait promis à Salomon, pour sa plus grande félicité , de ne donner à Tavenir à personne une sagesse égale à la sienne. Car en quoi cette promesse pouvait-elle augmenter Tintelligence de Salomon, et comment ce sage roi eût-il rendu moins d'actions de grâces à Dieu pour un si grand bienfait, parce que Dieu lui aurait dît qu'il l'accorderait à tous les hommes?
Toutefois, tout en soutenant que Moïse, dans les passages du Pentatevque cités plus haut, a voulu se mettre à la portée des Hébreux, je ne veux point nier que ces lois du Pentateuque n'aient été prescrites par Dieu aux seuls Hébreux, que Dieu n'ait parlé qu'à ce seul peuple, enfin que les Hébreux n'aient été témoins de toutes ces merveilles que les autres nations n'ont pas connues ; je veux seulement dire que Moïse s'y est pris de cette façon et s'est servi de ces raisons pour avertir les Hébreux, suivant la portée enfantine de leur esprit, de s'attacher plus fortement au culte de Dieu; enfin , j'ai voulu montrer que le peuple juif n'a pas excellé entre tous les autres par sa science ni par sa piété, mais par un tout autre caractère, et (pour mettre comme l'Écriture mon langage d'accord avec les idées des Hébreux) que le peuple juif, malgré les fréquentes révélations que Dieu lui a faites , n'a pas été choisi pour la vie véritable et les sublimes spéculations, mais pour un objet tout différent. Quel est cet objet? c'est ce que je vais faire voir.
Mais avant d'entrer en matière, je veux expliquer en peu de mots ce que j'entendrai dans la suite par gouvernement de Dieu, secours interne et externe de Dieu, élection deDieu, enfin parce qu'on nomme fortune. Par gouvernement de Dieu , j'entends l'ordre fixe et immuable de la nature, ou l'enchaînement des choses naturelles. Car nous avons dit plus haut et nous avons montré aussi
en un autre endroit * que les lois universelles de la nature, par qui tout se fait et tout se détermine, nç sont rien autre chose rque les éternels décrets de Dieu, qui sont des vérités éternelles et enveloppent toujours l'absolue nécessité ^ Par conséquent, dire que tout se fait par les lois de la nature ou par le décret et le gouvernement de Dieu , c'est dire exactement la même chose. De plus, comme la puissance des choses naturelles n'est que la puissance de Dieu par qui tout se fait et tout est déterminé , .il s'ensuit que tous les moyens dont se sert l'homme, qui est aussi une partie de la nature, pour conserver son être et tous ceux que lui fournit la nature sans qu'il fasse aucun effort , tout cela n'est qu'un don de la puissance divine, considérée comme agissant par la nature humaine ou par les choses placées hors de la nature humaine ^ Nous pouvons donc très-bien appeler tout ce que la nature humaine fait par sa seule puissance pour la conservation de son être secours interne de Dieu ; et secours externe de Dieu tout ce qui arrive d'utile à l'homme de la part des causes extérieures. Il est aisé d'expliquer, à l'aide de ces principes, ce qu'il faut entendre par élection divine ; car personne ne faisant rien que suivant l'ordre prédéterminé de la nature, c'està-dire suivant le décret et le gouvernement de Dieu, il s'ensuit que personne ne peut se choisir une manière de vivre, ni rien faire en général que par une vocation par- ' ticulière de Dieu, qui le choisit pour cet objet à l'exclusion des autres. Enfin, par fortune, j'entends tout simplement le gouvernement de Dieu, en tant qu'il dirige les choses par des causes extérieures et inopinées. Après ces éclaircissements , revenons à notre sujet et voyons
i . Il semble évident que Spinoza désigne ici ia ^première partie de V Éthique {Propos. 16, il, 2 9) y et s'en réfère, sinon pour le lecteur, ad moins pour luimême, à la doctrine qu*il y a établie.