‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 119 sur 136 · Voycï VEthique, part 3, Défin. des passions, déf · texte numérisé non relu

Voycï VEthique, part 3, Défin. des passions, déf

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par la rareté et la variété des cérémonies usitées dans les jours de fête. Ajoutez à cela ce souverain respect pour le temple qui fut tel pour les Hébreux qu’ils se montrèrent toujours religieux observateurs des cérémonies particulières qu’ils devaient accomplir selon la loi, avant d’y entrer. C’est au point qu’aujourd’hui môme, les Hébreux ne sauraient lire sans un profond sentiment d’horreur le récit du crime de Manassé qui osa élever une idole au milieu du temple. A l’égard des lois religieusement conservées au fond du sanctuaire, même profond respect de la part du peuple. Aussi n’avait-on à craindre de sa part ni rumeurs, ni jugements anticipés. Qui oserait porter un jugement sur les choses divines? A tous les ordres prescrits, ou par les réponses de Dieu parlant dans le temple, ou par les lois établies de Dieu lui-même, les Hébreux devaient obéir sur-le-champ et sans examen.

Je crois avoir montré brièvement, il est vrai, mais assez clairement les avantages de la constitution des Hébreux. Reste à rechercher maintenant pourquoi les Hébreux ont été si souvent infidèles à lu loi, si souvent réduits en servitude, et quelles causes enfin ont amené leur ruine complète. Quelqu’un dira peut-être qu’il faut attribuer celte décadence à l’esprit séditieux de la nation? Mais celte explication est puérile ; pourquoi en effet la nation juive at— elle été plus séditieuse que les autres, est-ce la nature qui l’a faite ainsi? Mais la nature ne crée pas des nations, elle crée des individus qui ne se distinguent en différentes nations que par la diversité de la langue, des lois et des mœurs. C’est de cos deux choses seules, les lois et les mœurs, que dérivent pour chaque nation un caractère particulier , une manière d’être particulière, tels ou tels préjugés particuliers. Si donc on devait accorder que les Hébreux ont eu plus que tous les autres hommes l’esprit de sédition, c’est à un vice des lois et des mœurs qu’ils reçurent de leurs législateurs qu’il faudrait l’imputer. Et certes il est incontestable que si Dieu eût voulu donner à leur gouvernement de la durée et de la persistance, il eût donné au peuple d’autres droits, d’autres lois, institué un autre mode d’administration. Qu’avons-nous antre chose à dire si ce n’est qu’ils eurent contre eux la colère de leur Dieu : non-seulement, comme le dit Jérémie (chap. xxxu, vers. 31), depuis la fondation de la ville, mais dès l'institution des lois? C’est ce

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que Ézéchiel (chap. xx, vers. 25) témoigne par ces paroles : Je leur ai donné de mauvaises institutions, et des lois qui ne laissent à la nation aucune chance de durée ; je les ai souillés de leurs propres présents lorsqu’ils offraient pour leurs péchés ce qui sort le pre~ mier du sein de la mère (c’est-à-dire les premiers-nés), parce que je voulais consommer leur ruine , et leur apprendre que je suis Jé~ hova. Pour comprendre ces paroles et la cause de la ruine de l'État, il faut qu’on sache qu’il avait d’abord été résolu que l'on confierait le ministère sacré à tous les premiers-nés et non aux seuls Lévites (voyez les Nombres, chap. m, vers. 17). Mais le peuple tout entier, à l’exception des Lévites, ayant adoré le veau d’or, les premiers nés furent répudiés par Dieu et déclarés souillés; les Lévites furent choisis à leur place. Or plus je considère celte modification dans la constitution, plus je songe aux paroles de Tacite, que dans ce temps-là Dieu songea moins à la prospérité du peuple qu’à la vengeance, et je ne puis assez m’étonner que la colère céleste ait été assez grande pour que Dieu se soit servi des lois, qui n’ont d’ordinaire d’autre but que la gloire, le salut et la sécurité du peuple tout entier, comme d’un instrument de vengeance et de châtiment général, à tel point qu’elles aient paru, moins des lois accommodées au bienêtre du peuple, que des peines et des supplices infligés à la nation. Tous les dons en effet que les citoyens étaient obligés de faire aux Lévites et aux prêtres, la nécessité de racheter les premiers-nés, de payer un certain impôt par tôle; le privilège exclusif pour les Lévites d’approcher des choses sacrées , tout cela accusait sans cesse le peuple, et lui rappelait son impureté primitive et la réprobation dont il était l’objet. Lbs Lévites, d’ailleurs, l'accablaient sans cesse de mille reproches. Car il n’est pas douteux qu’au milieu de cette multitude de Lévites il ne se rencontrât un grand nombre de misérables théologiens véritablement intolérables. Et de là chez le peuple l’habitude d’observer d’un œil ennemi les actions des Lévites, qui, après tout, étaient des hommes, et, comme il arrive, de les accuser tous du crime d’un seul. Par suite, de perpétuelles rumeurs. Ajoutez l’obligation de nourrir des hommes oisifs, odieux, et qui ne se rattachaient poinl au peuple par les liens du sang; charge qui paraissait particulièrement pesante , quand les vivres étaient chers. Les Lévites étant donc plongés dans l’oisiveté, les miracles éclatants

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ayant cessé, enfin, les pontifes n’élant plus des hommes d’un choix sévère, faut-il s’étonner que l’esprit religieux d’un peuple irrité à la fois et avare ait commencé à se refroidir et à s’éloigner peu à peu d’un culte qui, bien que divin, lui était ignominieux, et même suspect, pour en désirer un nouveau; que les chefs (qui aspirent toujours à s'emparer exclusivement du souverain pouvoir), pour s’attacher le peuple et le détourner des pontifes, lui aient fait toutes sortes de concessions, et aient introduit dans la patrie de nouveaux cultes'? Mais si la république eût été instituée d’après le plan primitif, droits et honneurs, toutes choses eussent été égales pour toutes les tribus, et l’État eût joui d’une sécurité complète. Quel homme consentirait à violer les droits sacrés de ceux qui lui sont unis parles liens du sang? Qui n’aimerait à remplir un devoir de religion en nourrissant des frèresou des parents? Qui ne se plairait à être instruit par eux dans l’interprétation des lois? A recevoir de leur bouche les réponses divines? Et puis, toutes les tribus eussent été unies entre elles par un lien beaucoup plus étroit, si toutes elles eussent exercé également le droit d’administrer les choses sacrées. Il y a plus, tout danger eût disparu si l’élection des Lévites n’avait pas eu pour cause la colère et la vengeance. Mais, comme nous j’avons déjà dit , les Hébreux furent l’objet de la colère de leur Dieu, qui, pour répéter les paroles d’Ézéchicl, les souilla de leurs propres présents, en leur renvoyant les fruits du sein maternel, afin de consommer leur ruine. Toutes ces explications d’ailleurs, 1 histoire les confirme. A peine le peuple dans le désert eut-il quelque repos, que plusieurs, élevés au-dessus du peuple par leur rang et leur naissance, supportèrent difficilement cette élection des Lévites, et en prirent occasion de supposer que Moïse établissait et instituait toutes choses, nou d’après les ordres de Dieu, mais selon son caprice. N’avait-il pas choisi sa tribu de préférence à toutes les autres, et donné éternellement à son frère le droit du pontificat? Aussi vontils trouver Moïse en grand tumulte, s’écriant, que tous les Hébreux sont également saints, et que sa propre autorité sur tout le peuple est une infraction au droit. Moïse ne peut les apaiser ; mais un miracle s’accomplit en témoignage de sa mission, et les rebelles sont tous exterminés. De là une nouvelle sédition à laquelle prend part le peuple entier, persuadé qu’il est que.la cause delà mort des

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siens c’est moins le jugement de Dieu que l’artifice de Moïse. Celuici ne parvint à calmer le peuple qu’après qu’une horrible peste l’eut abattu , à ce point que la mort lui paraissait préférable à la vie. La sédition cessa plutôt que la concorde ne s’établit. C’est ce qu’atteste l’Écriture dans le Deutéronome (chap. xxxiu, vers. 21), où Dieu, après avoir prédit à Moïse que le peuple, après sa mort, sera infidèle au vrai culte , ajoute : Je connais les passions du peuple, je sais ce qu’il médite en son esprit, maintenant que je ne l'ai pas encore conduit dans la terre que je lui ai promise par serment. Et peu après Moïse dit lui-même au peuple : Je connais votre cœur rebelle et votre esprit séditieux. Si pendant ma vie vous t'ous êtes révoltés contre Dieu, combien plus le ferez -vous après ma mort! Et c’est en effet ce qui arriva , comme cela est assez connu. De là de grands changements, une licence effrénée, le luxe et la paresse , et par suite toutes choses inclinant à leur ruine, jusqu’à ce que le peuple, plusieurs fois réduit en servitude, rompit brusquement avec le droit divin et réclama un roi mortel, voulant substituer au temple une cour véritable , et fonder la confédération des tribus, non plus sur le droit divin et le pontificat, mais( sur le pouvoir royal. Mais ce nouveau gouvernement ouvrit la porte à de nouvelles séditions qui amenèrent finalement la ruine de l’État. Qu’v a-t-il en effet de moins supportable aux rois qu’une autorité précaire, et une puissance rivale au sein môme de leur puissance? Les premiers qui furent élevés de la condition privée à la royauté furent satisfaits de leur nouvelle dignité; mais leurs fils, qui montèrent sur le trône par droit de légitime succession , peu à peu modifièrent toutes les institutions, dans le but de- s’approprier le pouvoir entier, qui leur échappait en partie, les lois ne dépendant pas de leur libre arbitre, mais étant remises sous la sauvegarde du pontife qui les conservait dans le sanctuaire, et les interprétait au peuple. Ils étaient donc soumis comme leurs sujets à l’empire des lois, ils ne pouvaient les abroger, ils ne pouvaient en instituer de nouvelles, et leur conférer la même autorité qu’aux anciennes. Et puis le droit des Lévites défendait aux rois comme au sujets, profanes qu’ils étaient, d’administrer les choses sacrées ; de plus, ils se trouvaient avec toute leur puissance à la merci du caprice du premier homme qui se faisait reconnaître pour prophète : comme

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il est arrivé en plusieurs rencontres. On sait avec quelle liberté Shamuel donnait ses ordres à Saiil, et avec quelle facilité pour une seule faute il transporta le pouvoir dans les mains de David. Les rois voyaient donc un autre pouvoir contre -balancer sans cesse leur autorité, et n'avaient qu’une autorité précaire. Pour surmonter ces obstacles ils imaginèrent d’élever d’autres temples aux dieux, afin de détruire la nécessité de consulter les Lévites, et de chercher des hommes qui voulussent bien prophétiser en leur faveur au nom de Dieu, afin de les opposer aux vrais prophètes. Mais, malgré tous leurs efforts, ils n’obtinrent jamais l’objet de leurs vœux. En effet, les prophètes prêts, à tout, attendaient le moment favorable, un nouveau règne, par exemple, toujours précaire, tant que subsiste le souvenir du précédent : alors ils suscitaient facilement quelque roi revêtu de l’autorité divine, renommé par ses vertus, et qui venait revendiquer le droit divin, et s’emparer légitimement ou du pouvoir tout entier ou d’une partie du ppuvoir. Mais les prophètes n’obtenaient encore par ce moyen aucun résultat satisfaisant ; car s’ils chassaient de l’état un tyran , les causes de la tyrannie n’en subsistaient pas moins. Ils ne faisaient qu’acheter un nouveau tyran au prix de beaucoup de sang. Ainsi il n’y avait point de fin aux désordres et aux guerres civiles , les mêmes raisons subsistaient toujours de violer le droit divin; elles ne disparurent qu’avec l’État lui-même.

Nous voyons par les considérations précédentes comment la religion s'introduisit dans la constitution des Hébreux , et de quelle manière leur gouvernement eût pu être éternel, si la juste colère do leur divin législateur n’y eût apporté aucune modification. Mais parce que les choses ne purent se passer ainsi, il dut périr. Nous n’avons parlé ici que du premier empire ; c’est que le second fut à peine une ombre du premier. Les Hébreux étaient alors soumis à la domination persane, et, quand ils eurent recouvré la liberté, les pontifes s’emparèrent du pouvoir exécutif, et disposèrent d’une puissance absolue. De là chez les prêtres d’ambitieux efforts pour envahir à la fois le trône et le pontificat : voilà pourquoi nous n’avons pas dù insister sur le second empire. Quant au premier, avec les chances do durée que nous croyons qu’il avait selon sa primitive constitution, peut-il être imité, doit-il être imité autant que cela est possible? C’est ce qui ressortira des considéra-

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lions qui vont suivre. Nous voulons seulement, pour accomplir toute cette recherche, faire une remarque que nous avons déjà indiquée, savoir, qu’il est démontré par ce chapitre que le droit divin ou religieux est fondé sur un pacte, à défaut duquel il n’existe d’autro droit que le droit naturel, et que c’est pour ce motif que les Hébreux n’étaient tenus par la religion à aucun amour pour les autres nations, qui n’avaient point pris part à ce pacte, en sorte quo la charité n’était chez eux un devoir qu’entre co.nciloyens.

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