SES MANIÈRES, SA CONVERSATION ET SON DÉSINTÉRESSEMENT
Au reste, si sa manière de vivre était fort réglée, sa conversation n’était pas moins douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l’a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère et dans les déplaisirs qui lui survenaient, il n’en paraissait rien au dehors ; au moins s’il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt pour ne rien faire qui fût contre la bienséance. Il était d’ailleurs fort affable et d’un commerce aisé, parlait souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches, et à ceux du logis lorsqu’il leur survenait quelque affliction ou maladie; il ne manquait point alors de les consoler et de les exhorter à souffrir avec patience des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il avertissait les enfants d’assister souvent à l’église au service divin, et leur enseignait combien ils devaient être obéissants et soumis à leurs parents. Lorsque les gens du logis revenaient du sermon, il
1. On lit dans Boullainv., p. 59 : « Mais n’en déplaise à ce fameux philosophe, c’était là un de ses sophismes; car quelque précieux que soit un habit, il est toujours pour la valeur fort au-dessous du corps auquel il sert de couverture. Ce n’est point à dire pour cela qu'il faille avoir toujours des habits de grand prix ; il faut suivre son âge et sa condition ; mais dans l’un et dans l’autre il faut observer une propreté sage et bien entendue.
" La réponse de Spinoza était même en cette occasion contraire a sa pratique ordinaire. Voici ce qu’un de ses amis marque dans une Vie particulière qu’il a fai e de ce philosophe : Il était , dit-il, extrêmement propre , et ne sortait jamais qu'il ne parût en ses habits ce qui distingue d'ordinaire l* honnête homme du pédant. Ce n'est pas, disait lui-même Spinoza, cet. air malpropre et négligé qui nous rend savants; au contraire, poursuivait-il, celle négligence affectée est la marque d'une âme basse où la sagesse ne réside pont/ , et où 1rs sciences ne peuvent trouver qu' impur été et corruption. •
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PAR COLERUS.
leur demandait souvent quel profit ils y avaient fait et ce qu'ils en avaient retenu pour leur édification. Il avait une grande estime pour mon prédécesseur, le docteur Cordes, qui était un homme savant, d’un bon naturel et d’une vie exemplaire; ce qui donnait occasion à Spinoza d’en faire souvent l’éloge. 11 allait même quelquefois l’entendre prêcher, et faisait état surtout de la manière savante dont il expliquait l’Écriture et des applications solides qu’il en faisait. Il avertissait en même temps son hôte et ceux de la maison de ne manquer jamais aucune prédication d’un si habile homme.
Il arriva que son hôtesse lui demanda un jour si c’était son sentiment qu’elle pût être sauvée dans la religion dont elle faisait profession ; à quoi il répondit : Votre religion est bonne , vous n'en devez pas chercher d’autre ni douter que vous n’y fassiez votre salut, pourvu qu’en vous attachant à la piété vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.
Pendant qu’il restait au logis il n’était incommode à personne, il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement dans sa chambre. Lorsqu’il lui arrivait de se trouver fatigué pour s’être trop attaché à ses méditations philosophiques, il descendait pour se délasser, et parlait à ceux du logis de tout ce qui pouvait servir de matière à un entretien ordinaire, même de bagatelles. Il se divertissait aussi quelquefois à fumer une pipe de tabac ; ou bien, lorsqu’il voulait se relâcher l’esprit un peu plus long-temps, il cherchait des araignées qu’il faisait battre ensemble, ou des mouches qu’il jetait dans la toile d’araignée, et regardait ensuite cette bataille avec tant de plaisir qu’il éclatait quelquefois de rire. Il observait aussi avec le microscope les différentes parties des plus petits insectes, d’où il tirait après les conséquences qui lui semblaient le mieux convenir à ses découvertes.
Au reste il n’aimait nullement l’argent, comme nous l’avons dit, et il était fort content d’avoir, au jour la journée, ce qui lui était nécessaire pour sa nourriture et pour son entretien. Simon de Vries, d’Amsterdam, qui marque beaucoup d’attachement pour lui dans la vingt-sixième lettre et qui l’appelle en même temps son trèslidèle ami ( amice integerrime), lui fit un jour présent d’une somme de 2,000 florins, pour le mettre en état de vivre un peu plus à son îiise; mais Spinoza, en présence de son hôte, s’excusa civilement
LA VIE DE SPINOZA
de recevoir cet argent , sous prétexte qu’il n’avait besoin de rien , et que tant d’argent, s’il le recevait, le détournerait infailliblement de ses études et de ses occupations.
Le même Simon de Yries, approchant de sa fin et se voyant sans femme et sans enfants, voulait faire son testament et l’instituer héritier de tous ses biens ; mais Spinoza n’y voulut jamais consentir, et remontra à son ami qu’il ne devait pas songer à laisser ses biens à d’autres qu’à son frère qui demeurait à Schiedam, puisqu’il était le plus proche de ses parents, et devait être naturellement son héritier.
Ceci fut exécuté comme il l’avait proposé ; cependant ce fut à condition que le frère et héritier de Simon de Vries ferait à Spinoza une pension viagère qui suffirait pour sa subsistance, et cette clause fut aussi fidèlement exécutée. Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’en conséquence on offrit à Spinoza une pension de 500 florins, qu’il n’accepla pas parce qu’il la Irouvait trop considérable, de sorte qu’il la réduisit à 300. Celte pension lui fut payée régulièrement pendant sa vie; et après sa mort le même de Vries de Schiedam eut soin de faire encore payer au sieur Van der Spyck ce qui pouvait lui être dà par Spinoza , comme il paraît par la lettre de Jean Rieuwertz, imprimeur de la ville d’Amsterdam, employé dans cette commission : elle est datée du 6 mars 1 678 et adressée à Van der Spyck même.
On peut encore juger du désintéressement de Spinoza par ce qui se passa après la mort de son père. 11 s’agissait de partager sa succession entre ses sœurs et lui, à quoi il les avait fait condamner par justice, quoiqu’elles eussent mis tout en pratique pour l’en exclure. Cependant quand il fut question de faire le partage, il leur abandonna tout, et ne réserva pour son usage qu’un seul lit, qui était à la vérité fort bon, et le lourde lit qui en dépendait '.
1 . On lit dans Boullainv. , p. 6" : « La conduite qu'il tint après la mort fatale de M. de Wiitestunc nouvelle preuve de son désintéressement. Cet illustre ministre lui avait assuré une pension de deux cents florins ; il montra le seing de son mécène aux héritiers de M. Wiltqui faisaient difficulté de la lui continuer Spinoza le leur remit entre les mains avec autant de tranquillité que s'il avait eu d'ailleurs des fonds considérables. C'ette manière désintéressée les fit rentrer en eux-mêmes, et ils lui accordèrent avec joie ce qu'ils venaient de lui refuser, » Lucas ajoute ici quelques autres détails : « Et c’est sur quoi était fondé le meilleur de sa subsistance, n’ayant hérité de son père que quelques affaires embrouil'ées pour des juife, ou plutôt celles
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