DE LA PROPHÉTIE
La prophétie ou révélation est la connaissance certaine d’une chose, révélée aux hommes par Dieu. Le prophète, c'est celui qui interprète les choses révélées à qui n’en pouvant avoir une connaissance certaine n’est capable de les embrasser que par la foi. Chez les Hébreux, en effet, prophète se dit nabi 1 , c’est-à-dire orateur, interprète; dans l'Écriture il désigne exclusivement l’interprète de Dieu, comme on peut le voir dans l 'Exode (cliap. vu , vers. I), où Dieu dit à Moïse : Et voici que je le constitue Dieu de Pharaon, et Aliaron ton frère sera ton prophète. Comme s’il disait : Puisque Aharon, en interprétant à Pharaon les paroles que tu prononceras, remplira le rôle de prophète, tu seras donc en quelque façon le Dieu de Pharaon , c’est-à-dire celui qui remplira à son égard le rôle de Dieu.
Nous traiterons des prophètes dans le chapitre suivant; il ne s’agit ici que de la prophétie, et déjà on doit conclure , de la définition qui vient d’ètre donnée, que la connaissance naturelle peut être aussi appelée prophétie, car les choses que nous savons par la
1. Voyez i la fin du Traité la première de» .Voles marginales de Spinoza que nous avons traduites sur le texte de Théoph. de Murr, en tenant compte des variantes de l’exemplaire de Kœnigsbcrg données par Dorow. ( De Murr, Adnolal. ad Tract., p. 2. — Wilhem Dorow, Spinoza’! ttanrfy fosse*, p. 10 tqq.)
TRAITÉ
lumière naturelle dépendent entièrement de la connaissance de Dieu et de ses éternels décrets ‘ ; mais comme cette connaissance naturelle , appuyée sur les communs fondements de la raison des hommes, leur est commune à tous, le vulgaire en fait moins de cas; car le vulgairo court toujours aux choses rares et surnaturelles, et il dédaigne les dons que la nature a faits à tous. C’est pourquoi, dès qu’il est question de connaissance prophétique, il exclut aussitôt la connaissance naturelle, bien qu’elle ait le même droit que toute autre, quelle qu’elle soit, à s'appeler divine. En effet, elle nous est comme dictée par la nature de Dieu, en tant que la nôtre en participe, et par les décrets divins ; et elle ne diffère de la connaissance que tout le monde appelle divine, qu’en cet unique point, que celle-ci dépasse les limites qui arrêtent celle-là, et ne peut avoir sa cause dans la nature humaine considérée en ellemême. Mais la connaissance naturelle, sous le rapport de la certitude, qu’elle implique toujours », et de la source d’où elle émane, c'est à savoir Dieu, ne le cède en rien à la connaissance prophétique. A moins qu’on ne pense (mais ce serait rêver et non penser) que les prophètes ont eu un corps humain et n’ont pas eu une âme humaine 5, et par conséquent que leur conscience et leurs sensations ont été d'une autre nature que les nôtres.
Mais quoique la science naturelle soit divine , il ne s’ensuit pas cependant que ceux qui l’enseignent soient autant de prophètes ‘ : car ils n’ont aucun avantage qui les élève au-dessus du reste des hommes, et ils n’enseignent rien que tout le monde ne puisse savoir et comprendre avec autant de certitude qu’ils en ont euxmêmes; et cela, sans le secours de la foi.
Ainsi donc, puisque notre âme, par cela seul qu’elle contient en soi objectivement la nature de Dieu et en participe, est capable de former certaines notions qui lui expliquent la nature des choses et
1. Voyez Y Ethique, Propos. XV et XVI, part. 1 ; Propos. V et VIII, part. 2. — Nous avons pensé qu'il serait intéressant d’indiquer en cet endroit et dans toute la suite de la traduction du Thcologico polilicus les passages de VEthique où sont exposés et démontrés scientifiquement les principes que Spinoza se borne Ici à invoquer, sans les établir.