Voir p. -2, note
3. L'original de cette lettre, la sixième de la collection, qui contenait les observations de Spinoza sur le livre de Boyle De S'itro, Fliiidilale et Firmitate, se trouve aujourd'hui à Londres aux
208 nÉFonME de l'entendement
dont les choses ont commencé et leur lien de dépendance avec la cause première, j'ai composé un petit ouvrage entier sur ce sujet et aussi sur la Réforme do V Entendement : ]Q s\x\s occupé à le transcrire et à lo corriger. >>
Ce petit ouvrage ne peut être ni le Court Traité^ qui ne traite pas expressément de l'entendement et de la connaissance, ni VEthique, qui n'existait pas encore à cette date, n'est pas un petit ouvrage {opusculum)^ et ne contient d'ailleurs pas non plus d'étude particulière de notre pouvoir de connaître.
Seul le fragment connu sous le nom de Traite de la Réforme de l'Entendement peut être l'ouvrage que Spinoza donne dans sa lettre à Oldenburg comme étant déjà composé, bien que non encore achevé. A la vérité ce fragment ne contient dans son état actuel^ que de très brèves allusions à l'origine des choses et à la cause première mais, en plusieurs endroits, Spinoza avertit le lecteur qu'il traitera plus loin des questions de cette sorte ou encore le renvoie à sa Philosophie 2, c'est-à-dire sans doute à la partie de son livre qui devait contenir l'exposé de sa doctrine métaphysique et qui a été détruite comme faisant double emploi avec VEthique.
archives de la Société Ro3ale (dont Oldenburg fut le secrétaire). Elle n'est pas datée, mais, à l'aide de certains rapprochements, on peut la situer en décembre 1661 ou janvier 1662. Voir Meinsnia, Ouvrage cité, p. 179.
1. 11 me parait vraisemblable que l'ouvrage a été remanié; peut-être le dessein primitif de Spinoza n'élait-il pas d'y mettre tout ce que, plus tard, il a voulu y faire entrer concernant la méthode à suivre dans la recherche de la vérité.
2. Sur ce point voir EUbogen, Der Traclatus de inlellectus emendatione.
Nous pouvons donc considérer le Traité de la Réforme de V Entendement comme ayant été composé en 1601 à peu près ^ C'est un des ouvrages de cette période de la vie de Spinoza qu'il a passée à Rijnsburg; le plus célèbre, le plus lu et, au moins pour son contenu dogmatique, le plus important qu'il ait écrit dans cette première période d'activité littéraire.
On ne peut manquer de se demander pourquoi cet ouvrage, capital en dépit de son peu d'étendue, n'a pas été achevé. On conçoit fort bien que Spinoza, ayant entrepris la composition de VEtJn'qiœ, ait renoncé à écrire ou à conserver la partie de son traité où il devait exposer sa Philosophie; ce qui demande explication c'est que même la théorie de la connaissance soit restée inachevée.
Les dernières pages de la Réforme de V Entendement trahissent un certain embarras; la pensée, jusque-là
1. D'après Meinsma [Ouvrage cité p. loo) l'idée décrire uq opuscule sur la réforme de l'entendement a pu venir à Spinoza, tandis qu'il assistait son maître van den Enden dans sa tâche de professeur. Plus tard d'ailleurs, à liijnsburg même, où il a passé les années 1660 à 1663, il a eu à tout le moins un élève, un certain Casearius, dont il est fait mention dans les lettres 8 et 9 et dont nous aurons à dire quelques mots dans la Notice sur les Principes de la Philosophie de Descaries. Mais nul lecteur attentif du Traite' de la Réforme de VKnlendement ne croira devoir expliquer i)ar des rencontres accidentelles la composition de cet ouvrage. Il a sa place nécessaire dans les travaux de Spinoza : ce n'est d'ailleurs pas, encore qu'il y soit fait mention de la pédagogie, lécrit d'un pédagogue cherchant le moyen d'enseigner le vrai ou d'ouvrir l'esprit dun élève ; c'est celui d'un philosophe méditant profondément sur la nature du vrai et la méthode à suivre pour ne s'en point écarter dans ses propres recherches. L'événement qui a compté dans sa vie et qu'il peut être utile de rappeler à propos de la Réforme de l'Entendement, c'est la lecture de Descartes et sans doute aussi de Bacon qui parait visé dans plusieurs passages.
210 RÉFORME DE l'eNTENDEMENT
sûre d'elle-même, facile à suivre dans sa marche, semble se chercher encore, hésiter peut-être, revenir sur son chemin, comme si des difficultés non prévues se fussent présentées et qu'il fallût user d'un détour. Après avoir exposé les motifs d'ordre moral \ qui l'ont déterminé à entreprendre la réforme de son entendement, Spinoza commence par distinguer quatre modes de perception ou degrés de connaissance ^ et donne les raisons pour lesquelles le quatrième mode (la connaissance immédiate d'une chose par son essence ou sa cause prochaine) doit être préféré aux autres; il parle ensuite de la méthode à suivre pour parvenir à ce degré supérieur et montre que cette méthode consiste avant tout dans une connaissance réfléchie, claire^ de la vérité qu'on possède déjà; cette connaissance en effet rendra possible la distinction du vrai et du faux et aussi le progrès de l'esprit, c'est-àdire la formation de nouvelles idées claires et distinctes. Un peu plus loin il résume à peu près comme il suit ce qu'on doit attendre de la méthode :
1. Il est difficile de lire sans émotion, à ce que je crois du moins, le début de l'ouvrage; la profondeur du sentiment, la sincérité de l'accent témoignent de Tàpreté des luttes traversées. Etranger à toute Eglise, seul en présence de l'Univers, mystérieux encore et sans doute hostile, plein de dcinr/erfi, Spinoza veut se sauve)' par la réflexion pure, le bou usage de l'entendement. Cela est très grand. Combien différente la situation de Descartes au début des Méditations ! (Pour la comparaison des deux ouvrages, voir Kuno Fischer, Geschichte der neuei'en Philosophie, I, 2, p. 266).
1. Dans le Court Traité les degrés de la connaissance étaient au nombre de trois, sans qu'il y eût fixité parfaite à cet égard ; dans l'Ethique ils seront définitivement ramenés à trois, le ouïdire et l'expérience vague formant le premier conjointement. — Sur la comparaison à faire à cet égard entre les trois ouvrages, voir, en particulier, Trendelenburg Hislorische lieitrage zur Philosophie, Berlin, 1867.
l*> Qu'elle enseigne à distinguer l'idée vraie de toutes les autres perceptions;
2° Qu'elle trace des règles pour former des choses encore inconnues des idées claires et distinctes ;
3° Qu'elle institue un ordre de recherche propre à nous épargner d'inutiles fatigues;
Entin 4** pour que la méthode soit la plus parfaite possible, il faudra que Ion prenne comme point de départ l'idée de l'être le plus parfait.
Le premier point est entièrement traité : l'idée vraie est distinguée avec le plus grand soin de la fiction et de l'erreur. UEthique où l'on peut voir l'application des principes posés dans la Réforme de V Entendement a un début conforme à la règle énoncée en quatrième lieu . Quant au second point, il n'est traité qu'incomplètement et le troisième ne l'est pas, du moins explicitement.
La connaissance des choses singulières étant le but à atteindre, toutes les autres n'étant que des êtres de raison, Spinoza montre que cette connaissance ne peut se déduire d'idées ou de principes généraux ; d'autre part, l'ordre (de fait) dans lequel les choses se succèdent, n'ayant point de connexion avec leur essence, n'étant pas une vérité ', il est impossible de le concevoir clairement et distinctement. C'est par des choses singulières elles-mêmes mais fixes et éternelles qu'on parviendra déductivement à la connaissance des choses mobiles et changeantes. Dans quel ordre cependant cette déduction se fera-t-elle? 11 sera nécessaire de
t. Spinoza dit : une térilé éternelle ; \q supprime ici le mot éternelle pour mieux marquer l'opposition de l'essence et de l'existence (en tant qu'elle dépend d'un concours de circonstances), du vrai et de ce qui, selon les partisans de la science expérimentale, est le réel.
21â RÉFOnME DE l'eNTENDEMENT
considérei' une chose avant une autre; laquelle choisir?
A cet endroit de son exposition, Spinoza, comme Descartes, sinon exactement pour les mêmes raisons \ sent le besoin de faire appel à l'expérience. 11 sera temps, nous dit-il, avant d'entreprendre de connaître les choses singulières, de traiter des moyens permettant d'atteindre celte fin, et il nomme comme moyens le bon usage des sens et l'emploi de l'expérience, non plus vague et nue, mais suivant des règles fixes et dans un ordre arrêté, pour déterminer la chose qu'on étudie. En fait ni dans la suite du traité ni nulle part ailleurs Spinoza n'a tenu la promesse qu'il semble faire ici. Il a toujours affirmé que la connaissance des choses existant dans la Nature était possible, et il est certain qu'elle doit l'être dans sa doctrine ; il n'a jamais montré de façon satisfaisante comment elle l'était; il ne s'est jamais expressément expliqué sur le rôle de l'expérience dans l'acquisition du savoir.
Renvoyant donc à plus tard l'étude des règles à observer pour parvenir à la connaissance des choses changantes et périssables dont nous formons, à l'aide des sens, des idées confuses et obscures, Spinoza paraît vouloir s'en tenir à cette partie de la méthode qui a trait aux choses éternelles. Pour cela même il est requis de déterminer avec précision les forces et la puissance de l'entendement et, en vertu du principe posé dans la première partie, il est clair que cette connaissance doit se déduire de celle de l'entendement considéré en lui-même. Mais nous 7i avons i^as une
1. Mélaph;jsi(juement les raisons ne sont pas les mêmes, car le rapport du possible à l'actuel est autre pour Spinoza qu'il n'es t pour Descartes.
NOTICE il3
idée parfaitement claire de l'entendement humain. Force est donc à Spinoza de suivre pour commencer une marche inverse de celle qu'il sait être la meilleure. Au lieu de déduire les propriélés de l'entendement de sa définition et de les connaître ainsi par leur cause prochaine ou l'essence de la chose, il énumère les propriétés de Tenlendement, telles quelles lui sont actuellement connues par ses effets, et se propose ensuite de chercher quelque chose de commun d'où elles se puissent déduire.
Au moment précis de sa recherche Spinoza s'interrompt : reliqua desiderantur. Ainsi, dans le seul ouvrage où il soit proprement traité de la connaissance et du moyen de l'acquérir, nous trouvons deux lacunes importantes :
1 ' Nous ne savons pas comment des choses éternelles ' se déduiront les modes passagers et corruptibles (non l'existence de ces modes, qu'on l'observe, mais leurs essences) ; nous ne savons pas non plus par quels moyens nous nous assurerons de la réalité problématique des choses, avant d'en chercher la vérité et en vue même de cette recherche.
2° Nous n'arrivons même pas à une connaissance suffisamment claire de l'entendement humain et du rapport qu'il soutient avec les modes éternels ; son pouvoir de connaître est mis hors de doute ; ses erreurs sont expliquées avec une précision et une clarté que
1. On a beaucoup discuté sur la nature de ces choses à la fois étemelles et singulières, voir à ce sujet en particulier Rivaud l.es notions d'essence et d'existence dans la pliilosophie de Spinoza, Paris lyoo, pa{,'e 49 et note 91. 11 me parait que les essences mathématiques, à la fois singulières et universelles, peuvent à tout le moins donner une idée de ce que Spinoza entendait par là.
214 RÉFORiME DE l'eNTENDEMENT
nous ne croyons pas qui puisse être surpassée; son essence reste incomplètement connue. Spinoza s'arrête avant même d'avoir achevé l'analyse qu'il a reconnue indispensable et qui n'était que le premier moment de la recherche entreprise.
Il est facile de comprendre que Spinoza n'ait pu, au moment de la rédaction du traité, combler à sa satisfaction ces deux lacunes ; il eût fallu qu'il possédât dès lors une connaissance sutlisante de la nature humaine et de la nature en général. Tout ce qui pouvait être dit sur la connaissance considérée en ellemême, abstraction faite de l'objet à connaître et, jusqu'à un certain point, du sujet connaissant, l'avait été de façon définitive; pour ce qui devait suivre, Spinoza n'a pu manquer de voir — il l'indique même en passant — que la solution des problèmes posés exigeait la constitution préalable d'une cosmologie et d'une anthropologie, qu'il fallait du moins établir les principes de ces parties de la philosophie et il a dû, en conséquence, interrompre provisoirement la composition d'un ouvrage sur la méthode à suivre pour connaître.
Pourquoi, cependant, n'y est-il pas revenu par la suite ?Pourquoi après avoir rédigé VEthique n'a-t-ilpas achevé le Traité de la Réforme de V Entendement ?
Dans les Noies sur Spinoza, laissées par Lagneau, on trouve cette phrase^ : « Pourquoi Spinoza n'a pas terminé son de Emend : parce qu'il n'avait pas appliqué, expérimenté la méthode expérimentale 2. C'est
1. Revite de Métaphysique et de Morale, vol. III, 189;i, p. 378.
2. Lamélhode expérimentale à laquelle pense l'auteur de cette phrase ne peut pas éfre, bien entendu, une méthode pour parvenir à la connaissance, mais une méthode pour déterminer les problèmes à résoudre.
pour cela qu'il ne la tenait pas comme il tenait l'autre. »
Je pense qu'il y a une part de vérité dans cette opinion d'un homme si profondément versé dans la philosophie de Spinoza. Toutefois, je ne crois pas que l'explication soit suffisante. Il est certain, en elTet, que Spinoza a eu plus d'une occasion, sinon d'appliquer proprement la méthode expérimentale, au moins dy rétléchir.
De nombreux passages des Lettres, l'intérêt marqué aux recherches des physiciens et des chimistes, la composition du Traite' de V Arc-en-CieV , le projet, que nous savons qu'il avait formé, d'écrire un ouvrage sur la Philosophie Naturelle, pour faire suite à VEthique, nous permettent d'affirmer que Spinoza n'a jamais entièrement perdu de vue les questions qui l'avaient préoccupé au moment où il écrivait sur la réforme de l'entendement, et, d' a'û\enrs,\AComposition deV Ethique l'a nécessairement amené à se poser ces mêmes questions et en fournit même une solution au moins partielle.
Je pense que Spinoza n'a pas réussi à les tirer au clair à sa pleine et entière satisfaction, parce qu'elles ne pouvaient être résolues entièrement au temps et dans les termes où il les posait, et je me hâte d'ajouter que, s'il n'y est revenu par la suite dans aucun ouvrage destiné à être publié, c'est que la solution ne lui en paraissait pas indispensable et qu'il ne croyait
1. Sans que l'on puisse assigner d'unç façon précise la date, de cette composition, nous savons par les éditeurs des Œîivres Posthumes, qu'elle est antérieure de peu d'années à la mort de Spinoza (1617).
216 niiFOUME DE L ENTENDEMENT
pas que cette lacune pût compromettre la solidité de son œuvre. Ce qui est essentiel, c'est que la possibilité de la science soit établie ; quant aux moyens par lesquels elle se constituera, cela est relativement secondaire.
A la différence de Descartes, Spinoza est moraliste et non physicien. Les diverses sciences énumérées au début du Traite de la Réforme de V Entendement ont leur place dans la vie humaine, telle qu'il la conçoit ; elles ne sont cependant pas une chose de première nécessité : l'homme peut parvenir à la liberté par la réflexion seule, pourvu qu'il sache que rien en lui ni hors de lui n'est inintelligible, et il est possible à cette même condition de déterminer dialectiquement les institutions qui conviennent à la cité. Ainsi le règlement, selon la droite raison, des choses humaines, et le salut de l'individu n'exigent pas la constitution préalable d'une science de la Nature considérée dans la multiplicité de ses modes.
A la raison par laquelle Lagneau explique l'état d'inachèvement du Traité de la Réforme de VEnlendement, il faut donc ajouter celle-ci : Spinoza avait une autre et plus pressante besogne à accomplir, une besogne qu'il pouvait faire avant de reprendre le premier et qui importait davantage. 11 avait à écrire le Traité Théologico- Politique et à prouver, contre toutes les églises, contre toutes les sectes (celle des collégiants exceptée) que l'Etat peut et doit être entièrement laïque, laisser à l'individu l'entière liberté de ses pensées philosophiques et religieuses, et ne permettre à aucune autorité religieuse de s'imposer par la force. Il avait à composer le Traité Politique et n'a pu aller au delà du onzième chapitre. Par-dessus tout, il avait
à rédiger ï Ethique^ à établir parla grande voie méthaphysique, la seule qu'il pût suivre, que le courage et la générosité ont par eux-mêmes un prix infini, et que la moralité n'a pas besoin de récompense, étant identique à Têtre.
Spinoza a enseigné aux hommes de son temps, et de tous les temps, ce qu'ils ont à gagner à se traiter les uns les autres en êtres raisonnables; il a montré à l'homme que, dans une âme claire, l'appétit se confond avec l'amour de Dieu, que la vie vraie, pas plus qu'elle n'est une vie déplaisirs, n'est une vie de peines et de privations, qu'elle est épanouissement joyeux, compréhension et possession de soi.
Il n'a pas repris et terminé son Traite de la Réforme de V Entendement parce que, avant de pouvoir y travailler sérieusement \ il avait à dire ces choses grandes et salutaires, à les dire et à les prouver non seulement par ses écrits, mais par son exemple, par sa grande bonté et sa fermeté inflexible, par la douceur simple de ses mœurs et l'indépendance fière de son caractère, par sa modestie et son assurance ; en polissant des verres de lunettes et en écrivant à Albert Burgh - : « renonce à
1. Nous savons cependant par la lettre 60 écrite à Tschimhaus que les questions de méthode n'avaient pas cessé d'occuper son esprit.
2. Albert Burgh étaitfils de Conrad Burgh qui fut trésorier général des Provinces Unies, et pour qui Spinoza parait avoir eu beaucoup de considération. On a cru pendant quelque temps qu'Albert Burgh, pouvait être le disciple pour l'instruction duquel Spinoza composa les Principes de la Philosophie de Descartes. Van VIoten avait fait cette conjecture qui fut admise par bon nombre dhistoriens et d'interprètes de Spinoza, entre autres Pollock : .'^piHyia/iisZi/c and Philosnphy (Londres, 1880, p. 24). Il est bien prouvé aujouF^ dhui que ce disciple n'était pas A. Burgh (né au plus tAt en 1651), mais il est certain que Spinoza lavait connu adolescent ou tout
218 RÉFORME DE i/eNTENDEMEXT
une superstition funeste, reconnais et cultive ta raison » ; en protestant contre la barbarie de la foule meurtrière des frères de Witt\ et en s'entretenant familièrement, gaiement, avec ses propriétaires van der Spyck ; en refusant la chaire de professeur qu'on lui offrait à Heidelberg, comme il avait refusé la richesse offerte par son ami S. de Vries, et en répondant sans jamais se lasser aux questions souvent peu intelligentes posées par ses amis, voire même par des adversaires plus ou moins déclarés comme Guillaume de Blyenbergh^ ; en faisant toutes ces choses discrètement et sans faste, après avoir hésité et réfléchi quand il y avait lieu d'hésiter
jeune homme, et avait même fondé sur lui quelques espérances. S'étant converti au catholicisme au cours d'un voyage en Italie, il eut l'audace d'écrire à Spinoza une lettre fort déraisonnable et insolente où il l'exhortait à rétracter ses erreurs. Spinoza, à la prière de certains amis et sans doute par égard pour le père du jeune homme, lui répondit (Lettre 76 de l'édition van Vlotenct Land). La réponse est particulièrement intéressante pour l'étude du caractère de Spinoza ; elle le montre capable d'un sentiment vif, irrité, presque violent. En présence d'un jeune exalté qui, dans son zèle impertinent, le somme de renoncer à ce qui est sa vie même, Spinoza ne peutse défendre d'un mouvement de sainte colère. Lui, qui était habituellement la bienveillance et la douceur mêmes dans ses relations avec les hommes, parle, au nom de la raison outragée, un langage dur et sévère.
1. Nous savons par plusieurs témoignages que cette action abominable et qui laisse une souillure au nom de Guillaume d'Orange (ce sont les intrigues du parti orangiste et ultra-calviniste qui ont amené le soulèvement populaire et l'assassinat du grand pensionnaire) fit grande impression sur Spinoza. 11 aurait voulu aussitôt après apposer sur les murs de La Haye un placard portant ces mots : ultimi barbarorum. Son propriétaire van der Spyck dut presque employer la violence pour l'en empêcher. Lors de son entrevue avec Leibnitz (novembre 1676) Spinoza rappela ce souvenir. (Voir Freudenlhal : Lebensrjeschichte, p. 201).
2. Guillaume de Blyenbergh écrivit à Spinoza, sans être connu de lui, après la publication des Principes de la Philosophie de Descartes. Une correspondance s'engagea, donnant une haute idée
et de réfléchir ; capable qu'il était de ressentir les mêmes émotions que les autres hommes, et supérieur à presque tous par la clarté de Tesprit et la force de la volonté.
de la patience de Spinoza. Elle cessa lorsqu'il eut acquis la certitude que son correspondant ne voulait pas user droitement de sa raison. Plus tard, Blyenbergh attaqua violemment Spinoza. (Voir Meinsma, ouvrage cité, p. 387.)