PREMIERE PARTIE
temps tu (lois comprendre que la connaissance de soimême est moins que la connaissance de soi-même jointe à la connaissance des autres substances.
Et ce sont là autant de contradictions manifestes. C'est pourquoi je veux avoir conseillé à l'Amour de se tenir pour satisfait avec ce que je lui montre, et de ne pas chercher autre chose.
[S) L'Amour. — Que m'as-tu donc montré d'autre, Infâme, que ce dont découle incontinent ma perte. Car, si je ne m'étais uni à ce que tu m'as indiqué, j'aurais été aussitôt poursuivi par les deux ennemis principaux au genre humain: savoir la Haine et le Repentir et maintes fois aussi par l'Oubli ; et ainsi je me tourne encore une fois vers la Raison pour qu'elle continue et ferme la bouche à ces ennemis.
(9) La Raison. — Ce que tu dis, ô Concupiscence, qu'il y a des substances distinctes, cela, je te le dis, est faux ; car je vois clairement qu'il y en a une Unique^ laquelle subsiste par elle-même et est le soutien de tous les autres attributs. El tout autant que tu veux nommer le corporel et le pensant des substances à l'égard des modes qui en dépendent, tout autant tu dois les nommer aussi des modes à l'égard de la substance* dont ils dépendent ; car ils ne sont pas conçus partoi comme subsistant par eux-mêmes ; et de même que vouloir, sentir, entendre, aimer, etc., sont différents modes de ce que tu nommes une substance pensante, modes que tu ramènes tous à l'unité et dont tu ne fais qu'une seule chose, de même je conclus aussi, par tes propres démonstrations, que l'étendue infinie et la pensée^ assemblées avec d'autres attributs infinis (ou dans ton lan-
Texte <!•! B : A det subttanee*.
64 COUIIT TRAITÉ
gage d'auii'es substances ) ne sont pas autre chose que des modes del'^^re Unique^ Eternel^ Infini^ Existant par lui-même^ et de tous nous composons, comme il a été dit, un Unique et une Unité en dehors de laquelle on ne peutse représenter aucune chose.
(10) La Concupiscence. — Dans cette manière de parler qui est la tienne, je vois une très grande confusion ; car tu semblés vouloir que le tout soit quelque chose en dehors de ses parties ou sans elles, ce qui, en réalité, est absurde ; car tous les philosophes disent unanimement que le tout est une notion secondaire ° et nesl dans la Nature, en dehors de la pensée humaine, rien de réel.
(11) En outre, comme je le tire de ton exemple, tu confonds le toul avec la cause; car ainsi que je le dis, le tout na d'existence que de ses parties ou par elles; or voici que tu te représentes la force pensante comme une chose dont dépendentrEntendement, TAmour, etc. ; et tu ne peux la nommer un Tout mais une Cause des Effets que tu viens de nommer.
(12) Lk Raison. — Je vois bien comme tu rassembles tous tes amis contre moi, ainsi ce que tu n"as pu accomplir avec tes raisons fausses, tu tentes de l'atteindre avec l'ambiguïté des mots selon l'usage commun de ceux qui se mettent contre la vérité. Mais tune réussiras pas à attirer l'Amour de ton côté par ce moyen. Tu prétends donc que la cause, pour autant qu'elle est productrice de ses effets, doit être en dehors de ces derniers, et tu dis cela pour celte raison que tu connais seulemanl la cause transitive et ne sais rien de V immanente, laquelle ne produit absolument rien en dehors d'elle-
• Secunda notio, notion dérivée ou abstraite.
PnEMiÈRE PARTIE 65
même. C'est ainsi que par exemple l'entendement est la cause de ses idjes ; c'est pourquoi je le nomme une cause en tant que ses idées dépendent de lui * et, d'autre part, un tout eu ég-ard à ce qu'il est composé de ses idées ; de même Dieu vis-à-vis de ses effets ou créatures n'est pas autre chose quune cause immanente et il est aussi un tout eu égard au deuxil'me aspect.