‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 25 sur 104 · UN SÉRAIL · texte numérisé non relu

UN SÉRAIL

J 'ai mon sérail comme un prince d'Asie, Riche en beautés pour un immense amour; Je leur souris selon ma fantaisie :

J'aime éternellement la dernière choisie, Et je les choisis tour à tour.

Ce ne sont pas ces esclaves traîtresses Que l'Orient berce dans la langueur; Ce ne sont pas de vénales maîtresses : C'est un vierge harem d'amantes sans caresses, Car mon harem est dans mon coeur.

N'y cherchez point les boîtes parfumées, Ni la guitare aux soupirs frémissants; Chants et parfums ne sont qu'air et fumées : C'est ma jeunesse même, ô douces bien-aimées, Que je vous brûle pour encens !

Les gardiens noirs que le soupçon dévore Selon mes vœux ne vous cacheraient pas; Ma jalousie est plus farouche encore :

Elle est toute en mon âme, et le vent même ignore Les noms que je lui dis tout bas.

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MA FIANCEE

l-( 'ÉPOUSE, la compagne à mon cœur destinée, Promise à mon jeune tourment.

Je ne la connais pas, mais je sais qu'elle est née; Elle respire en ce moment.

Son âge et ses devoirs lui font la vie étroite ;

Sa chambre est un frais petit coin ; Elle y prend sa leçon, bien soumise et bien droite,

Et sa mère n'est jamais loin.

Ma mère, parlez-lui du bon Dieu, de la Vierge Et des saints tant qu'il vous plaira ;

Oui, rendez-la timide et qu'elle brûle un cierge Qiiand le tonnerre grondera.

Je veux, entendez-vous, qu'elle soit grave et tendre, Qu'elle chérisse et qu'elle ait peur;

Je veux que tout mon sang me serve à la défendre, A la caresser tout mou cœur.

Déjà dans l'inconnu je t'épouse et je t'aime,

Tu m'appartiens dès le passé, Fiancée invisible et dont j'ignore même

Le nom sans cesse prononcé.

A défaut de mes yeux, mon rês'e te regarde,

Je te soigne et te sers tout bas :

« Que veux-tu? Le voici. Couvre-toi bien, prends garde

Au veut du soir, et ne sors pas. »

Pour te sentir à moi je fais un peu le maître,

Et je te gronde avec amour; Mais j'essuie aussitôt les pleurs que j'ai fait naître,

Implorant ma grâce à mon tour.

Tu t'assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne,

En robe claire, au bord de l'eau.

Qu'il est bon d'emporter sa nouvelle compagne

Tout seul dans un paj-s nouveau I

JEUNES FILLES

Et dire que ma vie est cependant déserte, Que mon bonheur peut aujourd'hui

Passer tout près de moi dans la foule entr'ouverte Qui se refermera sur lui,

Et que déjà peut-être elle m'est apparue,

Et j'ai dit : « La jolie enfant! »

Peut-être suivons-nous toujours la même rue,

Elle derrière et moi devant.

Nous pourrons nous croiser en un point de l'espace, Sans nous sourire, bien longtemps.

Puisqu'on n'oserait dire à la vierge qui passe : « Vous êtes celle que j'attends. »

Un jour, mais je sais trop ce que l'épreuve en coûte.

J'ai cru la voir sur mon chemin.

Et j'ai dit : « C'est bien vous. » Je me trompais sans doute,

Car elle a retiré sa main.

Depuis lors, je me tais; mon âme solitaire

Confie au Dieu qui sait unir Par les souffles du ciel les plantes sur la terre.

Notre union dans l'avenir,

A moins que, me privant de la jamais connaître,

La mort déjà n'ait emporté Ma femme encore enfant, toi qui naissais pour l'être

Et ne l'auras jamais été.

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