‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 34 sur 104 · FLEUR SANS SOLEIL · texte numérisé non relu

FLEUR SANS SOLEIL

V>E qui la peut guérir, cette enfant le repousse.

« Oui, je l'aime, et j'en souffre, et ma douleur m'est douce,

Dit-elle, et j'en veux bien mourir.

Sa voix me donne au cœur une vive secousse.

Mais j'en tressaille avec plaisir.

« Son pas est différent du pas des autres hommes. Et si j'entends ce bruit près des lieux où nous sommes,

Ma mère, je rougis d'émoi; Quand tu parles de lui, quand surtout tu le nommes,

Je baisse les yeux malgré moi.

« S'il connaissait le peu qui me rendrait heureuse. S'il daignait embellir la tombe qu'il me creuse

D'une fleur de son amàtié !

Mais il croit que son âme est assez généreuse

En m'honorant de sa pitié. »

Et sa mère, qui voit sa langueur maladive,

Sa paupière où sans cesse un pleur furtif arrive,

Lui dit tout bas en la priant :

« Viens, quel plaisir veux-tu ? veux-tu que je te suive

Sous un nouveau ciel plus riant?

— Mon plaisir et mon ciel, mère, c'est ma pensée. Son image en mon cœur doucement caressée.

Voilà mon plaisir aujourd'hui! »

Et la mère murmure : « Insensée, insensée,

Tu ne seras jamais à lui. »

Ah! si jamais des pleurs dont je fusse la cause Tombaient de tes yeux bleus sur ta poitrine rose,

Jeune fille au naïf tourment ; Si ta main qui se donne et sur ton cœur se pose

Pour moi sentait un battement;

Si dans ton âme pure où Dieu seul et ta mère Gravent leurs noms bénis; si dans ce sanctuaire

Mon image aussi pénétrait, Et si tu restais là rêveuse et solitaire

Pour en évoquer chaque trait;

JEUX ES FILLES

Si je tenais si bien ta pensée asservie

Qu'un beau voyage au loin ne te fit point envie,

Qu'un autre ciel ne te plût pas, Et que l'air et le sol n'eussent pour toi de vie

Que par ma voix et par mes pas,

Je te saurais aimer, toi dont l'âme ressemble

A la fleur qui dans l'ombre et se replie et tremble

Et meurt sans le baiser du jour; « Viens, te dirais-je, viens, soyons heureux ensemble,

Je t'adore pour ton amour. »

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