‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 49 sur 104 · LES VENUS · texte numérisé non relu

LES VENUS

J E revenais du Louvre hier.

J'avais parcouru les portiques Où le chœur des Vénus antiques Se range gracieux et fier.

A ces marbres, divins fossiles, Délices de l'œil étonné, Je trouvais bon qu'il fût donné Des palais de rois pour asiles.

Comme j'allais extasié, Vint à passer une pauvresse; Son regard troubla mon ivresse Et m'emplit l'âme de pitié :

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— Ah 1 m'écriai-je, qu'elle est pâle Et triste, et que ses traits sont beaux l Sa jupe étroite est en lambeaux; Elle croise avec soin son châle;

Elle est nu-tête; ses cheveux, Mal noués, épars derrière elle.

Forment leur onde naturelle :

Le miroir n'a pas souci d'eux.

Des piqûres de son aiguille Elle a le bout du doigt tout noir.

Et ses 5'eux au travail du soir Se sont affaiblis... Pauvre fille!

Hélas ! tu n'as ni feu ni lieu ; Pleure et mendie au coin des rues :

Les palais sont pour nos statues.

Et tu sors de la main de Dieu !

Ta beauté n'aura point de temple.

On te marchandera ton corps ; La forme sans âme, aux 3'eux morts.

Seule est digne qu'on la contemple.

Dispute aux avares ton pain Et la laine dont tu te couvres :

Les femmes de pierre ont des Louvres, Les vivantes meurent de fliim!

STANCtS.

irfES villages sont pleins de ces petites filles Roses avec des yeux rafraîchissants à voir, Qui jasent en courant sous le toit du lavoir; Leur enfmce joyeuse enrichit leurs guenilles;

Mais elles vont bientôt se courber et s'asseoir, Serves du champ pénible et des vives aiguilles; Les vierges ne sont pas, dans les pauvres familles, Des colombes qu'un grain nourrit de l'aube au soir.

O Mort, puisqu'une fois tu leur permis de naître, Laisse-les vivre en paix leurs quinze ans pour connaître Des premières amours le ravissant effroi;

Puis tout à coup prends-les, prends-les toutes ensemble, O Mort 1 Paris les compte, il les guette, et je tremble Que mon propre baiser ne les perde avant toi.

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