‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 69 sur 117 · III · texte numérisé non relu

III

Mais le défunt était six fois millionnaire.

J'interrompis tout net mon roman africain, Et par le Washington, clipper américain, Libre à jamais du joug de la diplomatie, A Melbourne j'allai chez Brown et Mackensie, En bons sur l'Échiquier, poudre et pépites d'or, Prendre possession du monstrueux trésor.

N'est-ce pas désolant ?

GEORGES

Oui, ton malheur me navre.

PAUL

Un autre paquebot me pose au quai du Havre Où l'express me reprend et me jette à Paris, Désabusé de tout, l'âme et le cœur flétris.

En arrivant, je cours à ta demeure ancienne ; La porte était fermée, et close la persienne. Je fais quatre cents tours au boulevard de Gand Où passe chaque soir quiconque porte un gant ; Pas de Georges, et rien qui me met sur ta piste. Chacun disait son mot : tu t'étais fait trappiste. Tu t'étais engagé comme simple spahi Pour des peines d'argent ou quelque amour trahi; Ceux-ci te prétendaient mari d'une négresse.

Ceux-là gendarme en Chine ou bien corsaire en Grèce, D'autres marchand de peaux de lapin au Congo.

Tout cela ne dit pas pourquoi, bel hidalgo.

Par l'échelle enlevée aux balcons des Lucindes,

Sur les murs mitoyens, en plein jour, tu te guindés.

Au risque de tomber sur un mari jaloux

Ou de rester le pied pris dans un piège à loups.

l'amour souffle ou il veut 147

PAUL

N'ayant pas une pierre où reposer ma tête, D'un hôtel de garçon je m'étais mis en quête. Et j'errais au hasard, par ce quartier perdu, Le nez en l'air, lisant chaque écriteau pendu : J'avise une maison de celle-ci voisine.

Tu vois — ce fronton grec qui là-bas se dessine, — Tranquille j'y vivais depuis quelque huit jours. De compagnie avec un pot de graisse d'ours.

Deux flacons d'eau de Lob et d'huile athénienne ; Ma mèche de cheveux napoléonienne S'épaississait déjà sur mon front mieux garni ; La fraîcheur revenait à mon teint rajeuni Et le calme du cœur dans mon âme apaisée.

Quand je vis, m'accoudant un jour à la croisée. Dans le jardin voisin où plongeait mon regard, Assise sur un banc, et lisant à l'écart.

Une fée, une grâce, un astre, une merveille I Rose comme Psyché quand l'Amour se réveille, Blanche comme la neige au sommet du mont Blanc, Qui tournait les feuillets d'un pouce nonchalant Et semblait, dans le ciel où son œil bleu se lève. Suivre, à travers l'auteur, sa pensée ou son rêve ! — C'était mon idéal, mais le vrai cette fois. — J'envoyai des baisers avec le bout des doigts, Et lançai des poulets que le vent sur son aile Emporta par-dessus la plaine de Grenelle.

GEORGES

Elle te remarqua sans doute, et tu lui plus.

PAUL

Hélas! non; au jardin elle ne revint plus.

148 THÉATKE EN VERS

Le cerbère tenté montra des crocs de dogue, La da^ne refusa mes louis d'un air rogue.

Il Êdlut en venir alors aux grands moyens.

Danser la cachucha sur les murs mitoyens.

Se suspendre à l'échelle en galant de Séville, Pour venir se planter devant la jeune fille.

Dans la pose classique, une main sur le cœur. Et lui dire..., tu sais?... la phrase de rigueur. Non sans m'étre écorché sur les tessons de verre, Je descends... ^aperçois une porte de serre.

J'entre ; je m'oriente, et tombe entre tes bras Par un imbroglio que tu m''expliqueras.

Suis-je ici chez toi, George, ou bien suis-je chez elle? Et quel est le secret que ce logis recèle.

Où, franchissant un mur et disant un détour.

Je trouve l'amitié quand je cherchais l'amour? J'ai bien peur qu'il ne Êiille encore que je parte.

GEORGES

Reste... Tu sauras tout...

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