‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 1 sur 139 · TO^T^IL · texte numérisé non relu

TO^T^IL

E trouve pas étrange, homme du monde, artiste, Qui que tu sois, de voir par un portail si triste S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.

Hélas ! tout monument qui dresse au ciel son faite Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête. Avant de s'élancer, tout clocher est caveau :

En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes ; En haut, l'or du soleil, la neige des colombes. Des cloches et des chants sur chaque soliveau ;

En haut, les minarets et les rosaces frêles.

Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes. Les anges accoudés portant des écussons,

L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre Comme un lis séraphique au jardin de lumière ; En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons,

Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes, Le regard, sur la voûte et les deux pieds en pointes, L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.

Mon œuvre est ainsi faite, et sa première assise N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise Avec des mots sculptés que la mousse remplit.

Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pi.erre, Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.

Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades Filé patiemment la pierre en colonnades; Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit I

Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle, Un ange qui vous fait un rideau de son aile, Un oreiller de marbre et des robes de plomb.

Dans le jaspe menteur de vos tombes royales.

On voit s'entre-baiser les sœurs théologales Avec leur auréole et leur vêtement long.

De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte, Poussent autour de vous leur éternelle plainte ; Un lévrier sculpté vous lèche le talon.

L'arabesque fantasque après les colonnettes Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes, Comme après l'espalier fait une vigne en fleur.

Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,

Sous cette floraison toujours épanouie,

D'un air doux et charmant sourit à la douleur.

La Mort iait la coquette et prend un ion de reine. Et son front Bsulement sous ses cheveux d'ébinc, Comme un charme de plus, garde un peu de pâleur.

Les émaux les plus vifs scinlillenl sur les armes, L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes. Le broiize. semble avoir perdu sa dureté.

Dins leurs lits les époux sont arrangés par couples, Leurs têtes fbnl ployer les coussins doux et souples, Et leur beauté fleurit dins le marbre sculpté.

Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade, C'est un trâne, un autel, un bullët, une estrade; C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.

Mais pourtant si, poussé de quelque vain caprice. Dans la nef, vers minuit, par la lune propice. Vous alliez soulever le couvercle du doigt,

Toujours TOUS trouveriez, sous cette architecture. Au milieu de la fange et de la pourriture, Dans le suaire usé, le cadavre tout droit.

Hideusement verdi, sans rayon de lumière.

Sans flamme intérieure illuminant la bière.

Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaus.

Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse, La Mort les tient serrés sur sa couche jalouse Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.

A peine, au dernier jour, lèveront-ils la tête Quand les cieux trembleront au cri de la trompette Et qu*un vent inconnu soufflera les flambeaux.

Après le jugement, Tange, en Élisant sa ronde. Retrouvera leurs os sur les débris du monde ; Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.

Le Christ lui-même irait, comme il fit au Lazare, Leur dire : « Levez-vous ! » que le sépulcre avare Ne s*entr*ouvrirait pas pour les laisser monter.

Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures ; Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures Us pleurent bien souvent en paraissant chanter.

Chacun est le cercueil d'une illusion morte; J'enterre là les corps que la houle m'apporte Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer :

Beaux rêves avortés, ambitions déçues, Souterraines ardeurs, passions sans issues.

Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.

L'Océan tous les jours me dévore un navire; Un récif, près du bord, de sa pointe déchire Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.

Combien j'en ai lancé, plein d'ivresse et de joie, Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie, Qjie jamais dans le port mes yeux ne reverront !

Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes, Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes ! Qjie d'enfants de mon cœur entassés sur le pont 1

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