‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 131 sur 139 · II · texte numérisé non relu

II

LAURA

Je suis notoirement jolie, Et tu ne risques pas de voir au démasqué Un front, d'un millésime impossible marqué.

GEORGES

Je le sais.

FANNY

Quand on lance au plafond une assiette.

L'assiette du plafond redescend castagnette; J'y jetterai la mienne, et je te servirai Au dessert, sur la nappe, un Jaleo.., cambré 1

GEORGES

Merci du Jaleo !

LAURA

Quelle vertu tigresse I

SINCLAIR

Mais tu fais le huitième aux sept sages de Grèce !

FANNY

Poussière, souviens-toi qu'on est en carnaval, Et que, du bal sorti, l'homme retourne au bal I

SINCLAIR

Folle 1

FANNY

Rentrer la nuit, se coucher quand on danse.

Ah ! quelle barbarie et quelle décadence !

LAURA

Georges, tu baisses.

GEORGES

Non, je remonte.

FANNY

Je crains, Mon lion, qu'on ne t'ait coupé griffes et crins, Et que, piteusement, tu n'aimes en cachette Une pensionnaire ou bien une grisette !

Où donc est-il passé, ce charmant compagnon Qui jamais au plaisir n'avait répondu : « Non, » Et, les soirs de début, dirigeant la cabale.

Se prélassait si fier dans la Loge infernale ; Cet élégant pilier du café Tortoni, Ce gentleman rider de la Croix de Berny, Qji'Edward et Robinson, que tant d'audace effraie, N'ont jamais distancé dans la course de haie ; Ce moderne don Juan que nul n'égalera.

Méduse des maris, amour de l'Opéra, Qjii jetait pour mouchoir des cornets de dragées Aux vertus du ballet en espalier rangées!...

Regarde ton habit à la mode d'hier.

Toi le Brummell français dont Chevreul était fier, Et ce gilet gothique, image de ton âme, Qjii te signe bourgeois et prêt à prendre femme ! Ta cravate mal mise a des plis pleins d'aveux. Et l'on t'accuse, au club, de bagues en cheveux. C'en est fait 1 Lovelace est séduit par Clarisse I Adieu la folle vie et le libre caprice !

Adieu sport, lansquenet, cigares, fins soupers, Chiens, chevaux, vie à deux dans les petits coupés,

Avant-scènes, gants blancs, bouquets, duels, intrigues ! Tu vas manger le veau qu'on garde aux fils prodigues ; Entre nous tout lien désormais est brisé, Prends du ventre, sois chauve et... minotaurisé!

SINCLAIR

Quel speech pour une mime et quelle langue ingambe ! Tu tournes une phrase ainsi qu'un rond de jambe!

FANNY, à Laura,

Viens, laissons mariner sa vertu dans l'ennui. Suivez-nous, Archibald.

SINCLAIR

Non, je reste avec lui; Je vous retrouverai plus tard sous la pendule.

LAURA

Mais ne va pas tromper mon appétit crédule.

SINCLAIR

Sois sans crainte et commande au café de Paris Un homard en salade avec quatre perdrix.

Elles sortent.

SCE'HjE II GEORGES, SINCLAIR.

SINCLAIR

Sans contradiction j'ai sur ces lèvres folles Laissé jaillir ce flot d'indiscrètes paroles;

Souvent, sans le savoir, dans leur loquacité, Les en£ants et les fous disent la vérité.

Te croirais-je, comme elle, un Werther de boutique Jaloux d'une Charlotte allumant la pratique?

GEORGES

Qpe veux-tu dire?

SINCLAIR

Rien; sinon que Gavarni Dans sa collection eût pu mettre Fanny; Les traits lancés en Tair parfois touchent la cible, Et la femme à tout âge est un enfant terrible. Au milieu du salon coiffant l'époux fâché Du chapeau de l'Arthur dans l'armoire caché.

GEORGES

Tu me crois donc aussi jouant près d'une sotte A Saint-Preux et Julie, à Werther et Lolotte I

SINCLAIR

Non pas. — Mais tu n'es plus le Georges d'autrefois.

GEORGES

Ne se pas ressembler est le premier des droits. L'on quitte son humeur comme l'habit qu'on porte ; Georges m'ennuyait fort, je l'ai mis à la porte.

SINCLAIR

Ce cher Georges, si bon, si gai, si prêt à tout ! S'il ne te plaisait pas, il était de mon goût; J'aimais ses qualités, j'aimais jusqu'à ses vices,

Belles fleurs de jeunesse, étincelants caprices 1 Tu le regretteras, cet aimable vaurien, Qui jouait si gros jeu, qui se battait si bien. Et laissait emporter aux brises de bohème Sa vie et ses amours, cet amusant poème !

De ce fat tapageur je me suis délivré.

SINCLAIR

Ce Georges-là sera certainement pleuré

Dans le monde viveur par plus d'un et plus d'une.

GEORGES

La perte n'est pas grande.

SINCLAIR

Est-elle blonde, ou brune, Ta belle puritaine?

GEORGES

Il paraît que tu tiens

A cette idée absurde.

SINCLAIR

Oui. — Dans les temps anciens, Vivait une Circé qui transformait les hommes ; Son art existe encore à l'époque où nous sommes.

GEORGES

Me ranges-tu parmi les animaux grognons Qui d'Ulysse jadis furent les compagnons?

SINCLAIR

Circé changeait les corps, mais pour changer une âme, A défaut de sorcière, il suffît d'une femme I

GEORGES

J'ai vingt-sept ans bientôt, âge patriarcal ; Les airs évaporés maintenant m'iraient mal.

Tu vois sous le dandy l'homme d'État qui perce, Et je vais demander l'ambassade de Perse.

SINCLAIR

Comme dans Le Barbier, qui trompe-t-on ici?

L'ambassade de Perse est ton moindre souci ;

Allons, Georges ! sois franc, et pas de fausse honte,

Une douleur s'allège alors qu'on la raconte;

Ma curiosité n'est que de l'intérêt:

Je veux savoir ta peine et non pas ton secret,

Comme le médecin qui presse son malade.

GEORGES

Mais c*est toute une histoire.

SINCLAIR

Use de ton Pylade En Oreste, et sois long; je connais mes devoirs.

On s'inquiète fort de la traite des noirs.

Mais l'on s'occupe peu de la traite des blanches, Et ce commerce en France a ses allures franches. Comme à Constantinople, il existe à Paris Des bazars à fournir un sérail de houris.

SINCLAIR

Oui, l'on peut acheter une esclave sans faire

Son emplette aux marchés de Stamboul ou du Caire.

GEORGES

C'est ce que s'était dit lord Maddock.

SINCLAIR

Hélqui?Lui?

Ce débauché que ronge un monstrueux ennui, Ce faune au pied fourchu, duc et pair d'Angleterre? Qjael lien entre vous, et » quel est ce mystère? »

GEORGES

Dans Goya, le graveur aux caprices hardis.

On voit se détacher sur un fond de taudis, Près d'une atroce vieille à l'œil d'oiseau de proie. Une fraîche beauté, tirant son bas de soie.

Avec ces mots écrits : « Toilette de sabbat. » Pour plus d'un pauvre enfant dont la pudeur combat, Par une mère au mois, sorcière en tartan rouge. Cette toilette-là se fait au fond d'un bouge. A l'Opéra, chaque ange est flanqué d'un démon Qui lui souffle à l'oreille un horrible sermon. Et les gnomes hideux, grâce aux diables femelles, Trouvent, s'ils ont de l'or, les sylphides sans ailes!

SINCLAIR

Je comprends.

GEORGES

Lord Maddock au diable marchandait Un ange, — un petit rat que sa mère vendait! —

Une enfant de treize ans, ton âge, ô Juliette,

Qiiand la première fois, au milieu d'une fête,

Roméo t'apparut chez Capulet ! — Comment

Était sorti d'un monstre un être si charmant.

Ce bleu myosotis de cette mandragore.

De ce fumier vivant cette perle, on l'ignore;

La nature parfois, de la difformité.

Comme par repentir, fait naître la beauté.

Ce qu'on pouvait penser de mieux, c'est que la vieille

Avait dans son berceau volé cette merveille.

En voyant tant d'attraits menacés par ce lord.

Par ce libertin sombre, heureux de souiller l'or

Et de mettre une tache à toute belle chose.

Limace qui se traîne en bavant sur la rose,

Une pitié me prit pour ton œuvre, ô mon Dieu !

Je venais de gagner beaucoup d'argent au jeu,

Et je voulus sauver, car l'enfance est sacrée,

Sa candeur d'un amour qui rappelle Caprée.

J'enchéris sur Maddock de trente mille francs ;

La vieille, émerveillée, ouvrit ses yeux tout grands.

Et je pus arriver, grâce à ce chiffre énorme.

Au rocher d'Angélique avant l'Orque difforme.

SINCLAIR

Tu fis bien, et cet or est mieux placé cent fois Qji'à des souscriptions pour les petits Chinois. Racheter une blanche est œuvre méritoire, Qjioique moins à la mode!... Et la fin de l'histoire?

GEORGES

Angélique est sauvée, et Roger amoureux.

SINCLAIR

Un amour de vieillard ! diable ! c'est dangereux, II. 39

Jo6 POÉSIES NOUVELLES

Car à trente ans, selon le calcul ordinaire, Quand on a vécu triple, on est nonagénaire.

Mon amour, quoique Dieu me l'ait envoyé tard, N'est pas, je t'en réponds, d'allure de vieillard. Jamais feux plus ardents n'ont brûlé ma jeunesse. J'ai l'étourdissement d'une première ivresse. Je vivrais d'un sourire et je mourrais d'un mot; J'aime comme un enfant, comme un fou, comme un sot!

SINCLAIR

Ces sentiments sont-ils connus de la petite?

GEORGES

Dans un fauteuil auprès du lit de Marguerite Gœthe nous montre Faust assis et contemplant En silence la chambre et le petit lit blanc.

Comme Faust arrêté sur un seuil sans défense. J'ai dans son sommeil pur su respecter l'enfance, Attendant le réveil de ce cœur endormi Pour ôter à l'amant le masque de l'ami.

Jusqu'à présent Alice en moi n'a vu qu'un frère.

SINCLAIR

Tant pis I ce précédent à l'amour est contraire. J'ai bien peur que tu sois pour ta discrétion Prématurément pris en vénération.

Et que la belle enfant, qui t'eût aimé peut-être. Dans ton fauteuil de Faust voie un fauteuil d'ancêtre.

GEORGES

J'espère bien que non.

SINCLAIR

Je le désire aussi, Mais je n'approuve pas ce système transi.

Au Théâtre-Français, voyant jouer Molière, Il me vint une idée absurde et singulière, Qjioique l'expérience ait eu peu de succès ; Je voulus me créer comme Arnolphe une Agnès, Et faire un nouvel acte à L'École des femmes. Las d'actrices, plus las encor de grandes dames, Il me plut, en dehors du monde et de sa loi.

D'aimer un être unique et fait pour moi — par moi.

SINCLAIR

Pour un ancien roué, la fantaisie est rare I Don Juan continuer Arnolphe !

GEORGES

Moins bizarre Qu'on ne pense. Don Juan, à travers tout, poursuit Et demande au hasard l'idéal qui le fuit.

Arnolphe, à la maison, auprès de lui l'élève. Les moyens sont divers, mais c'est le même rêve : Un type souhaité hors de qui rien n'est bon.

Comme j'avais l'Agnès, j'imitai le barbon.

SINCLAIR

Est-elle au moins capable, en sa candeur extrême, De mettre au corbillon cette tarte à la crème Qiii semblait détestable à monsieur le Marquis, Et qu'Arnolphe charmé trouvait d'un goût exquis?

GEORGES

Je ne suis pas encor tout à feit un Géronte,

Et dégrader un être ainsi m'aurait fait honte.

Son éducation a reçu tous mes soins ;

Si je l'ai Êiit pour moi, comme Arnolphe, du moins

Je n'ai pas écrasé, précaution infâme,

Sur le front de Psyché le papillon de l'âme 1

J'ai voulu que son cœur fût grand, afin qu'un jour

Avec plus de pensée il y tînt plus d'amour,

Et j'ai remis les clefs de toutes les serrures

A ses petites mains qui n'en sont pas moins pures.

Elle lit dans Shakspear, Raphaël et Mozart,

Je lui fais cultiver le luxe comme un art,

Comme une fleur de plus dont sa grâce est parée,

Et dans cette humble enfant, de la £uige tirée.

Dont lord Maddock offrait un misérable prix,

Pétrarque verrait Laure, et Dante Béatrix.

Célimène naïve, Agnès spirituelle.

Elle est intelligente, elle est chaste, elle est belle !

SINCLAIR

A ce monstre charmant fait de perfections Je voudrais un défaut, comme une ombre aux rayons ; Quand elle est accomplie une femme m'alarme.

Ce n'est pas naturel !

GEORGES

O moment plein de charme Et d'angoisse, où le cœur palpite à se briser, Qjuand la création va se réaliser 1 Enfin Pygmalion a fait sa Galatée, Et Pandore muette est devant Prométhée.

L'un a prié Vénus, l'autre a volé le feu,

Et tous deux sont tremblants, le mortel et le dieu 1 Comme eux j'ai modelé le rêve de mon âme, Et feit une statue où sommeille une femme ; La verrai-je, vivante et rouge d'embarras, Qjiitter son piédestal pour tomber dans mes bras?

SINCLAIR

Quand d'une femme il a les traits, le marbre même Est fantasque, et surtout le marbre que l'on aime. Mais ce bel idéal que l'on ne connaît pas.

Où donc l'as-tu caché? Bien loin?

GEORGES

Non, à deux pas.

Et la maison voisine abrite sa retraite.

De son logis au mien une porte secrète Communique, que j'ai par un ouvrier sûr, Comme feu Richelieu, fait pratiquer au mur.

Dans ce nid, arrangé pour que l'amour s'y plaise, Elle vit seule avec sa gouvernante anglaise; On croit que ses parents dont seule elle hérita. Elle étant à Paris, sont morts à Calcutta, N'ayant pas dans ce long et périlleux voyage Osé de leur amour risquer l'unique gage ; Puis un tuteur l'a fait sortir de pension Pour achever ici son éducation.

Seule, elle se connaît et sait sa vraie histoire, Qji'elle-même parfois a de la peine à croire. Je ne vais pas chez elle ; et, le soir, ce salon Nous réunit une heure après un jour bien long, Et si, l'heure écoulée, à rentrer elle hésite. Et, debout sur le seuil, prolonge sa visite.

Ou retourne la tête avec un regard doux.

Je sens mon cœur pâmer et trembler mes genoux I

SINCLAIR

Pour ton meilleur ami, trois ans de défiance. Ah ! c'est mal 1

GEORGES

J'attendais que mon expérience Fût menée à bon port, — amour-propre d'auteur. — Et puis j'étais honteux de faire le tuteur, Ht je craignais d'avoir aux yeux mauvaise grâce De copier Arnolphe, ayant l'âge d'Horace.

Mais je t'aurais tout dit bientôt, et mon aveu, Tes instances n'ont fait que l'avancer un peu. Alice ce soir-même a seize ans; son œil brille. Son front rêve; hier enfant, aujourd'hui jeune fille, La discrète amitié, chaste sœur de l'amour, Se retire, et l'amant enfin aura son tour.

A l'instant, pour sortir du doute qui me tue, Je vais porter la flamme au flanc de ma statue !

SINCLAIR

Adieu. Laura, Fanny, m'attendent au foyer;

Laura doit avoir faim, et Fanny s'ennuyer;

Sur la table déjà le homard se prélasse

Et le vin trop frappé se morfond dans la glace;

Je m'en vais. — Bonne chance ! Au sortir du festin

Je reviendrai tantôt pour savoir ton destin.

Nous avons trouvé le brouillon de là lettre suivante (autographe de Théophile Gautier) :

MONSIEUR 'le ministre DE LA GUERRE.

Monsieur le ministre,

E soussigné voulant se fixer comme colon en Algérie, a, d'après les meilleurs renseignements sur les terres actuellement disponibles de la province de Constantine, qu'il a ultérieurement visitée, choisi des terrains qui se trouvent dans le périmètre civil de Philippeville, vaHée de Zerhmana : il

* Nous avons réuni à cette place les divers morceaux qu'il nous a paru impossible de publier sans aucune explication.

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