‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 21 sur 139 · A DES AMIS QUI PARTAIENT · texte numérisé non relu

A DES AMIS QUI PARTAIENT

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SONNET

OU S partez, chers amis; la brise ride l'onde, Un beau reflet ambré dore le front du jour ; Comme un sein virginal sous un baiser d'amour, La voile sous le vent palpite et se fait ronde.

Une écume d'argent brode la vague blonde, La rive fuit. — Voici Mante et sa double tour, Puis cent autres clochers qui filent tour à tour; Puis Rouen la gothique, et l'Océan qui gronde.

Au dos du vieux lion, terreur des matelots.

Vous allez confier votre barque fragile, Et flatter de la main sa crinière de flots.

Horace fit une ode au vaisseau de Virgile :

Moi, j'implore pour vous, dans ces quatorze vers,

Les faveurs de Thétis, la déesse aux yeux verts.

^M'BITIO'K.

SONNET

POÈTE, dans les cœurs mettre un écho sonore, Remuer une foule avec ses passions, Écrire sur l'airain ses moindres actions, Faire luire son nom sur tous ceux qu'on adore ;

Courir en quatre pas du couchant à l'aurore, Avoir un peuple £iit de trente nations, Voir la ferre manquer à ses ambitions.

Être Napoléon, être plus grand encore !

Que sais-je ? être Shakspeare, être Dante, être Dieu ! Quand on est tout cela, tout cela, c'est bien peu : Le monde est plein de vous, le vide est dans votre âme...

Mais qui donc comblera l'abîme de ton cœur ?

Que veux-tu qu'on y jette, ô poète I ô vainqueur ? — Un mot d'amour tombé d'une bouche de femme !

VANT d'abandonner à tout jamais ce globe Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe, Et de faire à mon tour au pays inconnu Ce voyage dont nul n'est encor revenu, J'ai voulu visiter les cités et les hommes, Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes. Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris, J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris ; Une voix me parlait et me disait : — « C'est l'heure ; Va, déracine-toi du seuil de ta demeure.

L'arbre pris par le pied, le minéral pesant, iSont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant; Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile, Qji'il t'a donné la vie, et le sang et la bile, [Pourquoi donc végéter et te cristalliser lA regarder les jours sous ton arche passer?

Il est au monde, il est des spectacles sublimes, Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes,

De noirs Escurials, mystérieux granits,

Et de bleus océans, visibles infinis.

Donc, sans t'en rapporter à son image ronde,

Par toi-même connais la figure du monde. »

Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait,

Ht le désir ému dans mon cœur palpitait.

Comme au jour du départ on voit parmi les nues

Tournoyer et crier une troupe de grues.

Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol.

Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol ;

Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine,

Et, des hôtes pensifs qui hantent l'dme humaine,

II ne s'asseyait plus à mon triste foyer

QjLie l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer I

L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères.

L'art et la fantaisie aux fertiles chimères.

L'entretien des amis et les chers compagnons

Intimes dont souvent on ignore les noms,

La famille sincère où l'âme se repose.

Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose ;

Et sur l'âpre rocher où descend le vautour

Je me rongeais le foie en attendant le jour.

Je sentais le désir d'être absent de moi-même ;

Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime.

Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau.

Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau,

Et savoir, fatigué de stériles études,

duels baumes contenait l'urne des solitudes,

Q^els mots balbutiait, avec ses bruits confus.

Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,

La nature, ce livre où la plume divine

licrit le grand secret que nul œil ne devine !

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