‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 62 sur 139 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

OH ! mon Jean Duseigneur, que le siècle où nous sommes Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes. Religieux de l'art que l'on nous a gâté !

L'on ne croit plus à rien ; — le stylet du sarcasme  tué tout amour et tout enthousiasme; Le présent est désenchanté.

L'on cherche, l'on raisonne ; au fond de chaque chose On fouille avidement, jusqu'à trouver la prose, Comme si l'on voulait se prouver son néant.

Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite Et crève les plafonds de son crâne géant.

L'avenir menaçant, dans ses noires ténèbres, Ne présente à nos yeux que visions funèbres ;

l68 POÉSIES NOUVELLES

Un aveugle destin au gouffre nous conduit; Pour guider notre esquif sur cette mer profonde. Dont tous les vents ligués fouettent, en grondant, l'onde. Pas une étoile dans la nuit!

L'art et les dieux s'en vont. — La jeune poésie

Fait de la terre au ciel voler sa fantaisie

Et plie à tous les tons sa pure et chaste voix.

On ne l'écoute pas. — Ses chants que rien n'égale

Sont perdus comme ceux de la pauvre cigale,

Du grillon du foyer ou de l'oiseau des bois.

Craignant le temps rongeur pour son oeuvre fragile. Le sculpteur veut changer son plâtre et son argile A l'airain de Corinthe, au marbre de Paros :

Le riche, gorgé d'or, marchande son salaire.

Hésite^ et n'ose pas lui jeter de quoi faire L'éternité de ses héros.

Le peintre, tourmentant sa palette féconde.

D'un pinceau créateur fait entrer tout un monde Dans quelques pieds de toile, et, vrai comme un miroir, A chaque objet doublé redonne une autre vie.

— Par d'ignobles pensers la foule poursuivie, Sans avoir compris rien, retourne à son comptoir.

du'est devenu ce temps où, dans leur gloire étrange, Le jeune Raphaël et le vieux Michel-Ange

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