‹ Œuvres de Théophile Gautier: PoésiesChapitre 115 sur 122 · LÉVIATHAN · texte numérisé non relu

LÉVIATHAN

Taisez- vous, Béhémoth, je suis Léviathan.

Comme un enfant mutin je fouette l'Océan Du revers de ma large queue.

Mes vieux os sont plus durs que des barres d*airain ; Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, Seigneur de l'immensité bleue.

Le requin endenté d'un triple rang de dents.

Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,

Le kraken qu'on prend pour une île, L'orque immense et difforme et le lourd cachalot. Tout le peuple squameux qui laboure le flot.

Du cétacé jusqu'au nautile ;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar, Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,

Q}ii soufBent l'eau par la narine.

Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs. Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts

Et montrant sa blanche poitrine;

Les oursons étoiles, et les crabes hideux, Comme des coutelas agitant autour d'eux

L'arsenal crochu de leurs pinces ; Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi

Quand je visite mes provinces.

Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, Mon royaume est superbe et magnifique à voir:

Des végétations étranges.

Éponges, pol3rpiers, madrépores, coraux, Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,

S'y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, Ma respiration soulève l'ouragan

£t se condense en noirs nuages;

Le souffle impétueux de mes larges naseaux Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux Avec les pâles équipages.

Ainsi vous avez tort de tant faire le fier Pour avoir une peau plus dure que le fer

Et renverser quelque muraille; Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.

Je vous ai regardé, Béhémoth, et vraiment

Vous êtes de petite taille.

L'empire revient donc à moi, prince des eaux, Qjii mène chaque soir les difformes troupeaux

Paître dans les moites campagnes; Moi témoin du déluge et des temps disparus; Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus

Les grands aigles sur les montagnes I

Léviathan se tut et plongea sous les flots;

Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.

l'oiseau rock

Là-bas, tout là-bas, il me semble Qpe j'entends quereller ensemble Béhémoth et Léviathan; Chacun des deux rrfam aspire,

Ambition folle I k Tempire De la terre et de l'Océan.

Eh quoi ! Léviathan Ténorme S'assoirait, majesté difforme.

Sur le trône de l'univers 1 N'a-t-il pas ses grottes profondes.

Son palais d'azur sous les ondes?

N'est-il pas roi des peuples verts?

Béhémoth dans sa patte immonde Veut prendre le sceptre du monde Et Se poser en souverain; Béhémoth, avec son gros ventre.

Veut Élire venir à son antre L'univers terrestre et marin 1

La prétention est étrange

Pour ces deux pétrisseurs de &ngr,

QjLii ne sauraient quitter le sol.

C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être

De ce monde seigneur et maître,

Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais dans ma forte serre Prendre la boule de la terre Avec le ciel pour écusson.

Créez deux mondes: je me flatte D'en tenir un dans chaque patte, Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière.

Et ma prunelle sans paupière Regarde en face le soleil.

Lorsque par les airs je voyage,

Mon ombre, comme un grand nuage, Obscurcit l'horizon vermeil.

Je cause avec l'étoile bleue Et la comète à pâle queue ; Dans la lune je fais mon nid; Je perche sur l'arc d'une sptière ; D'un coup de mon aile légère Je £iis le tour de l'infini.

l'homme

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Q^i de tes noirs évents jaillissent en arcades, La mer qui se soulève à tes reniflements.

Et les glaces du pôle et tous les éléments.

Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, 'Fenfoncer dans le flanc une mortelle pointe ; Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir. Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. Béhémoth, à genoux 1 que je pose la charge Sur ta croupe arrondie et ton épaule large 1 Je ne suis pas ému de ton énormité; Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté. Et je te couperai tes immenses oreilles.

Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles. Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. Oiseau Rock, préte-moi ta plume et ton duvet, Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, Sans pouvoir achever la courbe commencée, Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rockl

Page 1