DO VALLE
E tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie, Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs Tomber et ruisseler en perles sur ta joue ; En vain de la gaité l'éclair à présent joue Dans tes yeux bruns, en vain ta bouche me sourit, D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.
Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre.
Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, Le soir, quand le soleil incline à l'horizon, La première à fouler l'émail vert du gazon, La première à poursuivre en sa rapide course La demoiselle bleue aux bords frais de la source, A chanter des chansons, à reprendre un refrain? Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin, A l'écart tu pleurais. Réponds-moi 1 quel orage Avait terni l'éclat d« ton ciel sans nuage?
MARIA 8l
Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux, Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses Répandent leurs parfums, heureusement écloses. Qu 'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu Te faisait triste? — Hier je ne t'avais pas vu.
t. kt
A t\CO'J^ ^0^1 EUGE'ME T>E 21***
Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table Ke m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable, Oublié le )Our même et suivi de regrets.
Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles Où de savans discours ont charmé mes oreilles. Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
CALLiMAauE, traduction de La Porte DuteiU
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
Hernani,
E t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard, la lune A l'angle du carreau, sur l'atmosphère brune. N'a pas encor paru : nous causerons un peu.
Car causer est bien doux le soir, auprès du feu. Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine Entre les arbres nus glisser la froide haleine De la brise nocturne, et la chauve-souris En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris. Reste : nous causerons de quelque jeune fille, Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille, - Et que nous avons vue, en promenant un jour.
Passer devant nos yeux comme un ange d'amour; De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, Aigles audacieux, qui d'une route neuve
A MON AMI EUGÈNE DE N*** Sj
Et d*obstacIes semée ont tenté les hasards, Malgré les coups de bec de mille geais criards ; Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante Dessina de Cinq-Mars la figure vivante ; Et d'Alfred de Musset, et d'Antoni Deschamps, Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants ; Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie : Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie, Poétique héritage, aux mains de Clopinel Après sa mort passa, monument éternel De la langue au berceau ; Pierre Vidal, trouvère Dont le luth tour à tour gracieux et sévère, Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux. Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux ; Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine Qjiielque amoureux tenson qu'à sa belle il destine ; Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur.
Maître Clément Marot, madame Marguerite, De ses jolis dizains la muse favorite; Villon; et Rabelais, cet Homère moqueur, Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur De chaque vice plonge, et des foudres du piape N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape : Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, Mais naïfs cependant et placés sans efforts.
L'originalité, la puissance comique Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique , Dont la marge a jauni sous les doigts studieux De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
Quand nous aurons assez causé littérature.
Nous changerons de texte et parlerons peinture; Je te dirai comment Rioult, mon maître, £iit Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
Cest un ogre lascif qui dans ses bras infâmes
A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
Renaud de Montauban, illustre paladin,
Le suit l'épée au poing; lui, d'un air de dédain,
Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,
Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir.
Le rendent de tout point très singulier à voir ;
Surprises dans le bain, les sept femmes sont nues,
Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues
Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,
Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,
La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
Me paraissent vraiment admirables; les armes
Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
Ëtoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:
Un panache s'agite au cimier de son casque
D'un dessin à la fois élégant et fantasque,
Sa visière est levée, et sur son corselet
Un rayon dé soleil jette un brillant reflet.
Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses
Je préfère pourtant ses petites baigneuses.
Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,
Où la jeunesse brille avec son velouté.
Après viendront en foule anciens peintres de Rome :
Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;
De Florence, de Parme et de Venise aussi,
Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,
Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrège,
Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains
Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée.
Fait tomber les crayons de notre niain troublée. .