‹ Œuvres de Théophile Gautier: PoésiesChapitre 71 sur 122 · IV^TTE^U · texte numérisé non relu

IV^TTE^U

EVERS Paris, un soir, dans la campagne, J'allais suivant Tornière d'un chemin, Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne Que ma douleur qui me donnait la maiui

L'aspect des champs était sévère et morne.

En harmonie avec l'aspect des cieux ; Rien n'était vert sur la plaine sans borne, Hormis un parc planté d'arbres très vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille ; C'était un parc dans le goût de Watteau :

Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m'en allai l'âme triste et ravie; En regardant, j'avais compris cela:

Que j'étais près du rêve de ma vie, Que mon bonheur était enfermé là.

LE TXIOfXC'PHE T>E 'PÉTH,.A%QUE

A LOUIS BOULANGEIl

IL £ûsait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre ; Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.

Mon conducteur céleste avait quitté ma main ; J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin ;

La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, La noble dame à qui j'ai donné mon amour, Hélas I m'avait ôté son appui tutélaire.

Béatrix dans les cieux avait fiii sans retour, Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.

A coup sûr, tu n*auras aucune peine à croire Qjiel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer D'être ainsi confiué dans la demeure noire.

Sur ma tête pesait la coupole de fer,

Et je sentais partout, comme une mer glacée.

Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée. Comme fiait dans sa cage un captif impuissant, Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.

Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,

Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière

M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.

Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler. Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture Qji'un rayon de soleil &isait étinceler.

Comme sur un balcon, une riche tenture Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.

Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air. Se crêpaient mollement et disaient une frange Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.

Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange. Les grands pins, balançant leur large parasol, Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.

Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, Des papillons peureux suspendus dans leur vol.

Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes. Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.

Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, Avec ses bras de lis environnant lar terre, Aux avances des fleurs répondait doucement.

Afin de célébrer le solennel mystère,

La nature avait mis son plus riche manteau;

Les éléments joyeux disaient trêve k leur guerre.

O miracle de l'art 1 ô puissance du beaul

Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme

Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.

L'ombre se dissipait. La belle et noble dame. Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, M'engageait à monter par l'escalier de flamme.

Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs ; Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, Et les échos charmés disaient des fins de vers.

Beau cygne italien, roi des amours fidèles.

Poète aux rimes d'or, dont le chant triste et doux

Semble un roucoulement de blanches tourterelles ;

Figure à T^ir pensif, et toujours i genoux, Les mains jointes, devant ton idole muette, Te voilà donc vivante et revenue à nous t

Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poète; Le camail écarlate encadre ton front pur Et marque austèrement l'ovale de ta tête.

Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur Les yeux clairs et luisants de ta mal tresse blonde, Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

Car tu n'as qu'une idée et qu*un amour au monde ;

Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.

Et le reste n'est rien que boue et fange inmionde.

Sous le laurier mystique et le divin rayon, Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, Entre la Rêverie et l'Inspiration.

Un chœur harmonieux autour de toi voltige:

C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige ;

Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu; C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère; Tout le sacré troupeau, qui te suit comme un dieu.

Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, Dansent derrière toi, sur le char triomphal; A l'égal d'un César le monde te révère.

A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,

Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,

D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.

Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés^et superbes, Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;

De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers Soufflent allègrement aux bouches des trompettes, Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers ;

Sur le devant du char les filles les mieux faites. Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté. Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.

Tu viens du Capitole où César est monté, Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, Comme un en£int mauvais, mordu ta ville au sein ; Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes ; Ton rôle fut toujours pacifique et serein.

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts. Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;

Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore. Et toujours sur ta bouche on entend palpiter Quelque nid de sonnets éclos ou près d'édore.

Rêveur harmonieux, tu £ïis bien de chanter:

C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poètes, Et le monde à genoux les devrait écouter.

Lorsque Amphion chantait, du creux de leurs retraites Les tigres tachetés et les grands lions roux Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;

Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

Faire sortir les ours de leur caverne noire, En agneaux caressants transformer les lions, O poètes 1 voilà la véritable gloire ;

Et non pas de pousser à des rébellions

Tous ces mauvais instincts, bêtes £iiuves de Tâme,

Que Ton déchaîne au jour des révolutions.

Sur l'autel idéal entretenez la flamme,

Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,

Par l'admiration et l'amour de la femme.

Comme un vase d'albdtre où Ton cache un flambeau, Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.

Que votre douce voix, de Dieu même écoutée.

Au milieu du combat jetant des mots de paix.

Fasse tomber les flots de la foule irritée I

Que votre poésie, aux vers calmes et frais,

Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive

Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts I

Faites de la musique avec la voix plaintive

De la création et de l'humanité.

De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile.

Sur un char triomphal par un peuple escorté :

Et vous aurez au front la couronne et l'étoile 1

3^EL^nCH0LI^

J'aime les vieux ubleaux de Técole allemande: Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande. Pales comme le lis, blondes comme le miel.

Les genoux sur la terre et le regard au ciel, Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine ; Les chérubins joufflus, au plumage d'azur.

Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; Les grands anges tenant la couronne et la palme ; Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme, Qui pne incessamment dans les missels ouverts, Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise. Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse. Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement Arrondir cette forme et ce linéament; Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale Tant de simplicité pieuse et virginale ; Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux ; Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.

Ses madones n*ont pas, empreint sur leur beauté,

Ce cachet de candeur et de sérénité;

Leur bouche rit souvent d*un sourire pro£uie.

Et parfois sous la vierge on sent la courtisane ;

On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,

Avait passé la nuit chez la Fomarina.

Ces Allemands ont seuls hït de l'art catholique.

Ils ont parfaitement compris la basilique :

Rien de grossier en eux, rien de matériel;

Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.

Seuls ils ont le secret de ces divins sourires

Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;

Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,

Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,

Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme.

Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.

Auprès d'Albert Durer, Raphaël est païen :

C'est la beauté du corps, c'est l'art italien.

Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,

Qui met entre les bras de la Vénus antique.

Au lieu de Cupidon, le divin Bambino,

Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,

Ni le Buonarotti, ni Corrège, ni Guide;

L'antiquité profane est le fil qui les guide ;

Apollon sert de type à l'ange saint Michel;

Le Jupiter tonnant devient Père éternel;

La tunique latine est taillée en étole.

Et l'on fait une église avec le Capitole.

J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto,

Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.

Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,

Entre des cardinaux et des filles de joie ;

Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,

Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.

C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage

Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;

C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,

Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;

Leur atelier à tous était le cimetière,

Us peignaient, près des morts passant leur vie entière.

Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,

On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.

Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,

Les mains jointes, tout droits dans la même posture

De contemplation extatique où sont peints

Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.

Ceux-là ne £dsaient pas de l'art une débauche,

Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche.

Même à nos yeux savants reluit d'une beauté

Toute jeune de charme et de naïveté.

Sur tous ces front pâlis, sous cet air de souffrance.

Brille inefiablement quelque haute espérance;

L'on voit que tout ce peuple agenouillé -n'attend

Pour revoler aux cieux que le suprême instant.

Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée

Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;

L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul.

Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.

C'est que la vie alors de croyance était pleine.

C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine

De quelque ange attardé s'en retournant au ciel.

C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel.

C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,

Et que sur chaque roche une cellule assise

Cachait un fou sublime, insensé, de la Croix ;

Le désert se peuplait de lueurs et de voix ;

Dans toute obscurité rayonnait un mystère;

On aimait, et le ciel descendait sur la terre.

Gothique Albert Durer, oh I que profondément

Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand 1

Qjae de virginité, que d'onction divine

Dans ces piUes yeux bleus, où le ciel se devine 1

Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit 1

Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,

Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre.

Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître 1

C'est que tu n'avais pas, lui £ûsant double part.

D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;

C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries

L'ovale gracieux de tes belles Maries,

O mon chaste poète 1 ô mon peintre chrétien !

Comme de Raphaël et comme de Titien :

« Voici la Fornarine, » ou bien : « La Muranèse. »

Tout terrestre désir devant elle s'apaise.

Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,

Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.

Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,

Et tu n'enivres pas dans de sales orgies

L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté

Pour que l'on crût encore i la sainte beauté.

Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;

Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,

Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,

En Allemand naïf, en honnête bourgeois.

Tapi comme un grillon dans l'àtre domestique;

Et ton talent caché, comme une fleur mystique,

Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait.

Répandait ses parfums et s'épanouissait.

Il me semble te voir au coin de u fenêtre

Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre :

L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,

Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Durer!

Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches Et découpe ses toits aux silhouettes sèches; Toi, le coude aux genoux, le menton dans la main, Tu rêves tristement au pauvre sort humain :

Q}ie pour durer si peu la vie est bien amère, Q}ie la science est vaine et que l'art est chimère, Q|ie le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel, Et que tout n'est pas fleur dans le chemin du ciel* Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie.

Tu t'es peint, ô Durer 1 dans ta Mélancolie, Et ton Génie en pleurs, te prenant en pitié, Dans sa création t'a personnifié.

Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde. Plus plein de rêverie et de douleur profonde, Qjae ce grand Ange assis, l'aile ployée au dos, Dans l'immobilité du plus complet repos.

Son vêtement, drapé d'une £içon austère. Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère; Son front est couronné d'ache et de nénufu*; Le sang n'anime pas son visage blafard; Pas un muscle ne bouge : on dirait que la vie Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, • Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, Son regard dans son œil brille comme une lampe. Et convulsivement sa main presse sa tempe.

Sans ordre autour de lui mille objets sont épars. Ce sont des attributs de sciences et d'arts : La règle et le marteau, le cercle emblématique. Le sablier, la cloche et la table mystique, Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; Cependant c'est un ange et non pas un démon.

Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture Lui sert à crocheter les secrets de nature.

n a touché le fond de toot savoir humain ; Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin. Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans Tombrc, Qji*il t monté Téchelle aux échelons sans nombre. Il est triste; et son chien, de le suivre lassé. Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. Dans le fond du tableau, sur Thorizon sans borne. Le vieux père Océan lève sa &ce morne.

Et dans le bleu cristal de son profond miroir Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole.

Porte écrit dans son aile ouverte en banderole : Mélancolie. Au bas, sur une meule assis.

Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs dis. Laisse le spectateur dans le doute s'il veille. Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. Voilà comme Durer, le grand maître allemand.

Philosophiquement et symboliquement.

Nous a représenté, dans ce dessin étrange.

Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.

Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi ; Et nos peintres la font autrement. La voici : — C'est une jeune fille et frêle et maladive. Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive. Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé ; Sa coifiiire est défaite, et son peigne est tombé, Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule ; Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. La brise à plis légers fait voler son écharpe. Et vibrer en passant les cordes de sa harpe ; Un album, un roman, près d'elle sont ouverts : Car la mode la suit jusque dans ses déserts. .

Notre Mélancolie est petite-maitresse,

Elle prend des grands airs, elle £iit la princesse ;

Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault ;

Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut ;

Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;

C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,

Cause fort bien musique, et peinture pas mal ;

Elle suit rOpéra, ne manque pas un bal ;

Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,

Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.

On ne la verra pas enterrer tristement

Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,

Ses grâces de malade et ses petites mines,

Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines

Promener loin du bruit ses méditations :

Il £ïut à ses douleurs la rampe et les lampions,

Il faut que les journaux en puissent rendre compte ;

Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte ;

Avec chaque soupir elle souffle un roman ;

Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.

Un frais cottage anglais, voilà sa thébaïde ;

Et si son front de nacre est coupé d'une ride.

Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort :

Pour craindre quelque chose, elle est trop esprit fort ;

Mois c'est que de Paris une robe attendue

Arrive chiffonnée et de uches perdue.

Ah I quelle différence, et que près de ces vieux

Nous paraissons mesquins I Le sang de nos aïeux,

Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.

Rien ne vit plus en nous : nos amours et nos haines

Sont de pâles vieillards, sans force et sans vigueur,

Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.

La passion est morte avec la foi ; la terre

Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire

Et se suspend encore aux lèvres du soleil;

Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil

Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes.

Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.

D'en bas, le mont Gemmi vous parait tout en feu,

Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu<

Montez, vous trouverez la neige froide et blanche.

Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.

Nous sommes le Gemmi : le reflet du passé

Brille encor sur nos fronts. Ce reflet efËicé,

Il ne restera plu^ qu'une neige incolore;

Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,

Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,

Et l'incendie éteint pourra se rallumer ;

Mais, hélas ! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle.

Et la nuit qui nous vient est la nuit étemelle.

De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas

Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,

Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre

De notre siècle, à nous, et la voyant entière,

Joyeux, ne dira pas : « Il est ressuscité.

Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. »

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